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Full text of "Les mille et une nuits : contes arabes"

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LES 

MILLE ET UNE MJITS, 

CONTES ARABES. 



TOME VIII. 



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LES 

MILLE ET UNE NUITS, 

CONTES ARABES, 

TRADUITS EN FRANÇAIS 

' Par m. GALLAND, 

Membre de l'Académie des Inscriptions rt 
Belles-Lettres , Professeur de Langue Arabe 
au Collège Rojal j 

CONTINUÉS 

Par m. CAUSSIN DE PERCEVAL, 

Professeur de Langue Arabe au Collcgc Impérial. 
TOME HUITIÈME. 



A PARIS, 

CHEZ LE NORMANT, IMP.-LIBR AIRE 

HUE DES PRÊTRES SAIN T-GERMAir^-L'AUXERROIS. 

i8ofJ. 



PREFACE DU TRADUCTEUR 



DE LA CONTINUATION 



DES MILLE ET UNE NUITS, 



Avant de parler de la continuation 
des Mille et une Nuits qu'on publie 
aujourd'hui , il est nécessaire de dire 
quelque chose de l'original arabe, 
et de la partie déjà traduite par 
M. Galland. 

Les manuscrits complets des Mille 
ET UNE Nuits sont rares, non-seule- 
ment en Europe , mais même en 
Orient ; et tous ne se ressemblent 
pas exactement. La Bibliothèque Im- 

yin. I 



V j PRÉFACE 

périale de Paris possède deux exem- 
plaires DES Mille et une Nuits , 
qui sont tous deux fort incomplets. 

Le premier de ces exemplaires , 
composé de trois volumes petit //z-4**. 
d'environ 1 4o pages chacun , qui ont 
appartenu à M. Galland , ne contient 
que 282 îSuits , et finit peu après le 
commencement de l'histoire du prince 
Camaralzaman, placée ici à la suite 
de rhistoire de Noureddin et ds 
Beder. Ainsi , ces trois volumes , 
dans lesquels ne se trouve pas l'his- 
toire des voyages de Sindbad, ne ren- 
ferment guère que la moitié de ce 
qui a été traduit par M. Galland. Cet 
exemplaire n'en est pas pour cela 
moins précieux. Le style en est bien 
plus correct et plus élégant que 



DU TRADUCTEUR. VÎj 

celui des autres manuscrits des Mille 
ET UNE Nuits que j'ai lus , ou dont 
on a publié des morceaux ; et la dif- 
férence à cet égard est si grande , 
que beaucoup d'Arabes n'entendent 
pas ce manuscrit. Les histoires j sont 
aussi plus étendues et plus détaillées. 
Il paroît assez clairement par- là, 
1°. que ce manuscrit renferme le texte 
original de Touvrage, texte qui a été 
altéré et corrompu dans les manus- 
crits plus modernes (i) : 2°. que 
rage de ce manuscrit se rapproche 
beaucoup du temps où Touvrage a été 
composé ; et comme le caractère de 

(i) On en peut juger par le commencement; 
même de l'ouvrage, dont le texte a été publié 
d'après le manuscrit de M. Scott, dans lot 
Oriental Collections. Vol. 11, pag. 166. 



Viij PREFACE 

récriture paroît avoir plus de deux 
cents ans d'antiquité , on pourroit , 
d'après ces seules données , penser 
avec assez de probabilité que l'ouvrage 
a été composé dans le milieu du 
seizième siècle ; mais une note qui se 
trouve dans un de ces volumes lève 
tous les doutes à cet égard , et nous 
fait connoître avec certitude, et l'âge 
du manuscrit, et le temps oii l'ou- 
vrage a été composé. Par le contenu 
de cette note, on voit qu'elle a été 
écrite du temps même de l'auteur. 
Or, cette note est datée de l'an ^5S 
de Ihégire (i), dont le commence- 



(i) Cette noie se trouve dans le dernier des 
trois vol. raaniisc. des Mille et une Nuits, 
gui ont appartenu à M. Galland ,y^\ 30 , verso. 



DU TRADUCTEUR. IX 

ment tombe au lo février i548 de 
l'ère \Tilgaire ; d'où il suit que l'idée 
DES Mille et une Nuits ne re- 
monte pas beaucoup au-delà de cette 
époque. 

Le second exemplaire des Mille 
et une Nuits de la Bibliothèque 
Impériale est en un seul volume in-{°. 
d'environ 800 pages. Il est divisé en 

an bas de la page. L'e'criture en est fine et assez 
difficile a déchiffrer. En voici le contenu : 

« Ce charmant livre a été lu par N. , fils de 
» N-, écrivain (Kateb) à Tripoli, qui fait des 
« voeux pour que l'auteur vive long-temps. Ce 
w \o du mois de rabi premier, l'an ^55 dç 
« l'hégire. « 

Une note à-peu-près pareille et de la même 
écriture, qui se trouve a la fin du volume précé- 
dent, est datée de l'an 978 de l'hégire, i5G5 
de l'ère vulgaire. 



X PRÉFACE 

plusieurs parties. La 28% qui finit 
avec la Nuit goJ , est suivie d'une 
autre partie, cotée 29% mais qui 
finit à la Nuit 870; ce qui fait voir 
que cette partie doit être placée avant 
la précédente. Ce manuscrit, au reste, 
est très -imparfait, et ne renferme 
pas toutes les parties qu'il semble 
renfermer : les parties 1 2*, 1 5^ 1 6% 

18', 20% 2 1% 22% 23% 25% if 

manquent entièrement; les Nuits ne 
sont pas cotées dans des endroits, et 
le sont fort mal dans d'autres ; il y a 
souvent des lacunes ; et les dernières 
parties, depuis la 17% ne contiennent 
que des répétitions des histoires pré- 
cédentes, quelques historiettes et des 
fragmens de contes tirés de divers 
ouvrages , tels que les Fables de 



DU TRADUCTEUR. xj 

Bidpaï, V Histoire des dix Visirs , etc. 
Les premières parties renferment 
d'abord les mêmes histoires que les 
trois volumes manuscrits qui ont ap- 
partenu à M. Galland ; les histoires 
qui viennent ensuite , se retrouvent 
plus complètes dans les trois manus- 
crits dont je vais parler (i). 

M. de ■*^->f-'f, savant orientaliste, 
a fait venir d'Eg\pte, en 1804, lors- 
qu'il étoit à Constantinople, un ma- 
nuscrit DES Mille et u>e Nuits 
très-complet, dont il a envoyé la 



(1} Je ne dis rien d'un troisième exemplaii'e 
incomplet des Mille et une Nuits, en arabe, 
de IVcriture de M. Chavis , qui se trouve a la 
Bibliothèque Impériale , parce qu'il a e'té prin- 
cipalemeïit copié smr les lyois manuscrits de 
ÎII. Qailapd. 



XÎj PRÉFACE 

notice à M. de Sacy, membre de 
rinstitut national , qui me l'a com- 
muniquée. M. de ■♦'"^■^ assure que son 
manuscrit est entièrement conforme 
à un autre envoyé pareillement d'E- 
gypte à M. d'Italinski , ministre de 
Russie à Constàntinople. Je vois par 
la notice du manuscrit de M. de ***, 
qu'il ressemble parfaitement à un 
autre qui a été rapporté de l'expé- 
dition d'Egypte, et dont je suis ac- 
tuellement possesseur (i). 

La ressemblance de ces trois ma- 
nuscrits , m'autorise à croire que 



(i) Ce manuscrit appartenoit auparavant h 
M. Ruphy , clief de l'instruction publique du 
département delà Seine, auteur d'un Diction-' 
flaire abrégé français-arabe ^ à l'usage de 
ceux qui se destinent au. commerce du. Le- 



DU TRADUCTEUR. xiî j 

rédition des Mille et une Nuits 
qu'ils renfe raient , est aujourd'hui la 
plus commune , et peut-être la seule 
au moins en Egypte. J'aurois pu 
même penser qu'il n y avoit pas en 
Orient d'autre édition de cet ou- 
vrage, si le manuscrit dont il me 
reste à parler n'en présentoit une 
qui paroit fort différente, au moins- 
dans les dernières parties. 

M. Scott, savant anglais, connu 
par plusieurs ouvrages traduits de 
Tarabe et du persan , possède un 
manuscrit des Mille et une Nuits 

pani : Paris ^ imprim. de la République^ anio, 
M. Ruphy , qui me l'avoit d'abord prêté de W 
meilleure grâce du monde, en me permettant 
de le garder tant que j^en aurois besoin a bien, 
voulu m'en faire ensuite le sacrifice. 
VIII, 2 



Xlv PRÉFACÉ 

qui a appartenu au docteur White 
d'Oxford. Ce manuscrit, qui est en 
sept volumes , renferme , dit - on , 
l'ouvrage entier , sauf une lacune de 
1 4o Nuits , depuis la 1 66* jusqu'à la 
3 06*. D'après la notice insérée dans 
l'ouvrage intitulé Oriental Colîec- 
iions^ de M. Ousely, il semble que la 
plupart des contes du troisième vo- 
lume et des suivans , ne sont pas les 
mêmes que ceux qui se trouvent dans 
les trois manuscrits d'Egypte dont je 
viens de parler. 

Cette différence, qui commence 
vers le quart environ de Touvrage 
entier, et après l'histoire de Camar- 
alzaman, me fait penser que le pre- 
mier auteur ou compilateur de ces 
contes , qui est encore inconnu, 



DU TRADUCTEUR. XV 

n'avoit pas été plus loin , et qu'ils ont 
été continués ensuite , et achevés par 
différentes mains, et avec différens 
matériaux. Plusieurs raisons viennent 
à Tappui de cette conjecture. Les his- 
toires qui composent les dernièrea 
parties des Mille et une INuits 
dans les manuscrits arabes , sont en- 
tremêlées d'anecdotes, d'historiettes, 
de fables, qui ne ressemblent point 
au reste de l'ouvrage, et ont l'air de 
pièces de rapport, de morceaux de 
remplissage. Parmi les histoires 
plus étendues, plusieurs paroissent 
avoir formé d'abord des ouvrages 
séparés. Telle est Ihistoire des voya- 
ges de Sindbad, divisée originaire- 
ment en sept chapitres, qui renfer- 
ment chacun le récit d'un voyage , 



XVJ PRÉFACE 

et que M. Galland a divisé en vingt et 
une Nuits , en l'assujettissant à un 
nouveau cadre (i). Cette histoire se 
trouve , à la vérité , dans les trois 
manuscrits d'Egypte dont j'ai parlé ; 
snais elle ne se trouve , ni dans les trois 
volumes des Mille et une Nuits 
qui ont appartenu à M. Galland, ni dans 
le manuscrit de M. Scott; ce qui a fait 
penser à ce dernier qu'elle n'étoitpas 
DES Mille et une Nuits, et qu'elle 
avoit été insérée par M. Galland. On 
peut encore regarder comme un ou- 
vrage séparé, emprunté pour compléter 
celui des Mille et une Nuits , 
riiistoire des sept visirs , renfermée 



(i) Les voyages de Sindbad remplissent 
jrente Nuits dans mon manuscrit- 



DU TRADUCTEUR. XVlj 

dans le manuscrit de M. Scott, et 
dans les trois manuscrits d'Egypte. 

Quant à la première partie de 
l'ouvrage, qui paroit être originale, 
du moins par rapport aux autres , je 
crois que l'aventure des deux frères 
Schahriar et Schahzenan , doit être 
encore distinguée des contes qui la 
suivent, dont plusieurs, peut-être 
même le plus grand nombre , peu- 
vent bien ne pas appartenir entière- 
ment à l'auteur qui s'est plu à nous 
tracer Thistoire préliminaire. Cette 
histoire , au reste , ressemble trop à 
celle de Joconde et du roi de I.om- 
bardie dans l'Arioste , pour ne pas 
croire que Tune a servi de modèle à 
l'autre. Mais si l'auteur arabe, comme 
l'époque à laquelle il a écrit pour- 



Xviij PREFACE 

roit le faire soupçonner , a emprunte 
du poète italien le fonds de cette 
plaisanterie , il faut convenir qu'il l'a 
poussée beaucoup plus loin. La fiction 
de ce génie , de cet être supérieur à 
Tespèce humaine, et soumis aux dis- 
grâces de rhumanité, est une fiction 
originale , une extravagance assez 
plaisante. 

Il semble d'abord que les contes 
DES Mille et une Nuits devroient 
avoir un rapport plus marqué avec 
celui qui leur sert de canevas. « Quant 
j> à la manière dont ces contes sont 
» amenés , dit M. de La Harpe , 
» après avoir fait l'éloge de l'ouvrage, 

}> on ne sauroit en faire cas Les 

i> contes persans, que l'on appelle 
>) Mille et un Jours, ont un fonde- 



DU TRADUCTEUR. xix 

3> ment plus raisonnable. Il s'agit de 
» persuader à une jeune princesse 
^» trop prévenue contre les hommes, 
» qu'ils peuvent être fidèles en amour ; 
j) et en effet, la plupart des contes 
» persans sont des exemples de fidé- 
i> lité. Plusieurs sont du plus grand 
» intérêt ; mais il y a moins de va- 
j» riété , moins d'invention que dans 
» les Mille et une Nuits. » 

On pourroit répondre à M. de La 
Harpe , que la prévention de la prin- 
cesse Farruklmaz contre les hommes , 
qu'elle ne connoît pas encore, pré- 
vention uniquement fondée sur un 
vain songe , est bien différente de 
celle du roi des Indes, fondée sur une 
trop malheureuse expérience , sur 
Texemple de son frère, et sur celui 



XX PREFACE 

d'un génie. L'auteur arabe ne cher- 
che point à détruire une prévention 
qu'il s'est plu à créer. Sans doute j 
pour ne point laisser de regrets au 
lecteur qui lira tout l'ouvrage, et 
pour mettre un terme à une barbarie 
aussi invraisemblable que révoltante , 
il doit faire obtenir grâce à la sul- 
tane ; mais il n'a pas besoin pour cela 
de persuader Schahriar qu'elle lui 
serafidelle. Scheherazade ignore d'ail- 
leurs le motif de la conduite barbare 
du sultan, qui n'a point révélé son 
déshonneur. L'adroite et spirituelle 
conteuse ne cherche qu'à l'amuser, 
et à gagner du temps. Schahriar ne 
se défie pas de cette ruse : il la laisse 
volontiers vivre un jour , parce qu'il 
peut la faire mourir le lendemain. 



' DU TRADUCTEUR. XXJ 

Mille et une nuits, ou deux ans et 
neuf mois s'écoulent dans ces délais 
toujours courts , mais toujours re- 
nouvelés. Pendant ce laps de temps, 
ie sultan, tout en écoutant les contes 
de la sultane , Ta rendue mère de trois 
enfans. La sultane , pour obtenir sa 
grâce tout entière, n'a plus alors 
recours aux contes : elle présente à 
son mari ces trois innocentes créa- 
tures, dont la dernière ne fait que 
de naître : elles tendent toutes vers 
leur père des mains suppliantes , et 
lui demandent la grâce de leur 
mère. 

Le sultan ne peut résister à ce 
spectacle : il embrasse tendrement son 
épouse et ses enfans,en demandant seu- 
lement à Sclieherazade de lui réciter 



Xxij PRÉFACE 

encore de temps en temps quelques- 
uns de ces contes qu'elle sait si bien 
faire.Tel est le dénouement DES Mille 
r.T UNE Nuits, ^^leM. Galland ne con- 
noissoit pas, et que M. de La Harpe 
ne pouvoit deviner. Les incidens qu'il 
suppose, dispensoient, comme on voit, 
Tauteur de persuader le sultan, et de 
faire tendre toutes les histoires vers 

ce but. 

M. Galland n'avoit pas de manus- 
crit complet DES Mille et une 
Nuits. On voit par son épître dédi- 
catoire , adressée à madame la mar- 
quise d'O , qu il avoit d'abord traduit 
pour elle l'histoire des voyages de 
Sindbad , dont il possédoit un manus- 
crit qui se trouve maintenant à la 
Bibliothèque Impériale. 



DU TRADUCTEUR. XXllj 

M. Galland se proposoit de faire 
imprimer cette histoire , qu'il dé- 
signe par ces mots : Sept Contes 
arabes^ lorsqu'il apprit qu'elle étoit 
tirée d'un recueil prodigieux de con- 
tes semblables, en plusieurs volumes , 
intitulés les Mille et une Nuits. 
Il tâcha de se procurer ce recueil ; 
mais il ne put en trouver que qua- 
tre volumes, qui lui furent envoyés 
de Syrie. De ces quatre volumes, 
trois sont actuellement dans la Bi- 
bliothèque Impériale ; le quatrième 
aura été vraisemblablement égaré à 
la mort de M. Galland. On ne peut 
douter que ces trois volujnes , cotés 
dans le catalogue imprimé des ma- 
nuscrits arabes de la Bibliothèque Im- 
périale , i5o6 , iSoy et i5o8, no 



Xxiv PRÉFACE 

soient du nombre des quatre dont 
parle M. Galland dans son épitre 
dédicatoire : car il annonce dans le 
même endroit, que ce qu'il publie 
renferme la traduction de son premier 
volume manuscrit ; et les deux pre- 
miers volumes de la première édition, 
qui ont paru d'abord (i), représentent 
exactement le premier volume ma- 
nuscrit de 31. Galland , avec trois 
feuillets seulement du second. Le troi- 
sième volume manuscrit de M. Gal- 
land , finissant , comme je Tai déjà 
dit , vers le milieu de l'histoire du 
prince Camaralzaman , il falloit que 

(i) Ces deux premiersvolumes, qui répondent 
au premier volume des éditions en six volumes, 
parurent en 1704 » et furent suivis daos la 
même année des yoIojxiqs trois et quatre* 



DU TRADtCTEUR. ÎXV 

sion quatrième volume manuscrit ren^ 
fermât le reste de cette histoire. Je 
pense qu'il renfermoit aussi l'histoire 
de Ganem, qui se trouve dans le 
quatrième volume imprimé des édi- 
tions en six volumes, et une partie 
des histoires du cinquième volume. 
Quant aux histoires du prince Zeyn 
Alasnam , de Codadad et de ses 
frères , et de la princesse de Deryabar, 
M. Galland a prévenu qu'elles n'étoient 
pas DES Mille et une Nuits, et les a 
presque désavouées (i). Les onzième 
et douzième volumes de la première 
édition, qui répondent au dernier 
volume des éditions en six volu- 



(i) Voyez l'avertisseraeiit à la tête du cin- 
quième yolume de cette édition. 

VIII. 3 



XXYJ PRÉFACE 

mes , ayant paru après la mort de 
M. Galland, ii est possible qu'il s'y 
soit glissé quelques histoires qui ne 
soient pas des Mille et une 
Nuits. Ce qu'il y a de certain, c'est 
que plusieurs histoires des derniers 
volumes ne se trouvent pas dans les 
manuscrits des Mille et une Nuits 
connus jusqu'à présent. 

On a reproché à M. Galland dé 
s'être donné trop de liberté en tra- 
duisant (i). En lui faisant ce repro- 
che , on n'a peut-être pas fait assez 
d'attention à la diiTérence du génie 
des langues, et à la nature de l'on- 

(a) M. de Murr, clans sa Dissertation sur les 
Contes arabes dans les Mille et une Nuits. 
M. Richardson, dans sa Grammaire arabe. 



DU TRADUCTEUR. XXVlj 

vrage. M. Galland savoit très -bien 
l'arabe ; mais il ne croyoit pas pour 
cela que tout ce qui étoit traduit lit- 
téralement de Tarabe pût plaire à des 
lecteurs français. Il vouloit faire un 
ouvrage agréable dans sa langue ma- 
ternelle , et il a réussi ; mais pour y 
parvenir, il falloit se conformer au 
goût de la nation. M. Galland a donc 
été obligé , non-seulement de retran- 
cher , d'adoucir, d'expliquer, mais 
même d'ajouter ; car les auteurs orien- 
taux, qui tombent souvent dans des 
répétitions , ou qui s'apesantissent 
sur des détails inutiles , laissent quel- 
quefois à deviner bien des choses ; et 
leur narration vive comme leur ima- 
gination , est souvent trop rapide , et 
même obscure pour nous. En s'atta - 



XXV11| PREFACE 

chant servilement à son original , 
M. Galland n'auroit fait probable- 
ment qu'un ouvrage insipide. Pour 
mettre le public en état de décider 
cette question , je vais placer à côté 
de la traduction de M, Galland une 
traduction littérale faite sur le ma- 
nuscrit dont il se servoit. Je pren- 
drai pour morceau de comparaison 
le commencement même de Tou- 
vrage. 

TRADUCTION TRADUCTION 

DE M. GALLAND. LITTERALE. 

Les chroniques des On rapporte qu'il y 

Sassaniens , anciens avoit autrefois dans le 

rois de Perse , qui royaume des Sassani- 

avoicnt étendu leur des; (i), dans les isles 

»i — ' 

(i) Tout ce commenccpacnt est écriç dansi 



DU TRADUCTEUR. XXlX 



TRADUCTION 

TE M. G AL L AND. 

empire dans les Indes , 
dans les grandes et pe- 
tites isles qui en dé- 
pendent , et bien loin 
au-delà du Gange, jus- 
qu'à la Chine , rappor- 
tent qu'il y avoit au- 
trefois un roi de cette 
puissante maison , qui 
ttoit le plus excellent 



TRADUCTION 

LITTÉRALE. 

de rinde et de la 
Chine deux rois qui 
étoient frères. L'aîné 
s'appeloit Schahriar, 
et le cadet Schahze- 
nan. Schahriar étoit 
un prince vaillant , 
belliqueux , redouta- 
ble , prompt à se ven- 
ger , et auquel rien ne 



cette prose poétique et rimée , qui est particu- 
lière aux Arabes. La Perse est ici appelée le 
royaume des Sassanides, irioulk heni sasan , 
pour rimer avec ce qui précède, y? cadirn al~ 
-aman. L'auteur ne dit point, comme la tra- 
duction de M. Galland , que Schahriar et 
Schahzcnan fussent de la dynastie des Sassanides. 
Cela seroit absurde , puisque îa plupart des his- 
toires suivantes se rapportent à des époques pos- 
térieures à l'extinction de cette dynastie. Les 
isles de l'Inde et de la Chine ne signifient 
autre chose que les Indes et la Chine. Le mot 
isie, en arabe , se prend aussi pour prcsqu'islg. 



XXX PRÉFACE 

TRADUCTION TRADUCTION 

DE M. GALLAND. LITTERALE. 

prinee de son temps, pouvoit re'sister. Il re- 
Il se faisoit auianl ai- gnoit sur les contre'es 
mer de se; sujets , par les plus éloignées, sur 
sa sagesse et sa prudeii- les peuples les plus in- 
ce, qu'il s'eioit rendu domptés, et tout plioit 
rcdouiable à ses vol- sous son obéissance, 
sins par le bruit de sa 
Taleur et par la répu- 
tation de ses troupes 
belliqueuses et bien 
disciplinées. 11 avoit 
deux tils : Vaîné , ap- 
pelé Scliahriar , digne 
héritier de son père, 
pn possédoit toutes les 
vertus ; et le cadet , 
nommé Scbahzenan , 
n'avoit pas moins de 
mérite que son frère. 

Après un règ ne aussi Scliahriar avoi l don- 
long que glorieux, ce né ]ç royaume de Sar 



DU TRADUCTEUR. XXXJ 

TRADUCTION TRADUCTION 

DE M. GALLAND. LITTERALE. 

roi mourut , et Scliaii- marcande à son frère , 
riar monta sur le trô- qui faisoit son séjour 
ne. Schalizenan , ex- dans cette ville , tan- 
dus de tout partage dis que lui-mcnie ré- 
par les lois de Tem- sidoit dans l'Inde «t t» 
pire , et oblige' de vi- la Chine, 
vre comme un parti- 
culier , au lieu de souf» 
frir impatiemment le 
bonheur de son aîné , 
mit toute son atten- 
tion à lui plaire. II 
eut peu de peine à y 
réussir. Schahriar, qui 
avoit naturellement de 
l'inclination pour ce 
prince , fut charmé 
de sa complaisance ; et 
par un excès d'amitié, 
Youknt partager avec 



XXxij PRÉFACE 

TRADUCTION TRADUCTION 

DE M. GALLAND. LITTERALE. 

lui sesétaiSjillui donna 
le royaume de la gran- 
de Tar tarie. Schalize- 
nan en alla bientôt 
prendre possession , et 
il établit son séjour à 
Samarcandc , qui en 
étoit la capitale. 

Il y avoit déjà dix Les deux frères res- 
ans que ces deux rois tèrent ainsi séparés 
étoient séparés , lors- pendant dix ans. Au 
que Schahriar, sou- bout de ce temps, 
hai tant passionnément Schahriar eut envie de 
de revoir son frère , revoir son frère , et lui 
résolut de lui envoyer envoya son visir pour 
un ambassadeur pour le faii'e venir h sa cour, 
l'inviter h le venir Ce visir avoit deux 
voir. Il choisit pour filles : l'une nommée 
cette ambassade son Scheherazadc, et l'au- 
premicr visir , qui tre nommée Dinar- 



DU TRADUCTEUR. XXxiij 

TRADUCTION TRADUCTION 

DE M. GALLAND. LITTERALE. 

partit arec une suite zade. Il fît aussitôt les 

conforme à sa dignité', préparatifs de son 

et fit toute la diligence voyage , et marcha 

possible. Quand il fut jour et nuit jusqu'à 

près de Samarcande , ce qu'il fût arrivé k 

Schahzenan , averti Samarcande. Schahze- 

de son arrivée, alla au- nan , informé de son 

devant de lui avec les arrivée, alla au-devant 

principaux seigneurs de lui, accompagné des 

de sa cour , qui , pour principaux seigneurs 

faire plus d'honneur de sa cour. Il mit pied 

au ministre du sultan , à terre à sa rencontre, 

s'éloient tous habillés l'embrassa , et lui dc- 

magnifiqueraent. Le manda des nouvelles 

roi de Tar tarie le reçut de son frère aîné, le 

avec de grandes dé- grand roi Schahriar. 

monslrations de joie, Le visir dit à Schah-» 

et lui demanda d'abord zenan que son frère se 

des nouvelles du sultan portoit bi^n , et l'a-r 

son frère ? Le visir sa- voit envoyé pour le 

tjsfît 9a curiosité, après chercher. Le toi do 



ÏXXIV PREFACE 

TRADUCTION TRADUCTION 

DE M. GALLAND. LITTERALE. 

quoi il exposa le sujet Samarcande te'moi- 
do sou ambassade, gna qu'il étoit prêt 
Schahzenanenfuttou- à obéir aux ordres de 
elle. «Sage visir, dit-il, son frère, et fit loger 
5) le sultan mon frère îc visir hors de la ville. 
» rae fait trop d'iion- Il lui fit porter les vi- 
j) nenr,etilnepouvoit vres et les provisions 
« rien me proposer qui dont il avoit besoin, 
■» me fiït plus agréable, fit tuer un grand nom- 
>)S'il souhaite de rae bre de bestiaux pour 
» Yoir, je suis pressé de sa table , et lui envoya 
>3 la même envie. Le de l'argent , des che- 
}) temps , qui n'a point; vaux et des chameaux. 
» diminué son amitié', 
» n'a point. aiToibli la 
» mienne. Mon royau- 
i> me est tranquille, et je 
» ne veux que ;lix jours 
vî pou r me met ! rcen état 
» de partir avec vous. 
» Ai nsi 5 il n'est pas nô- 



DU TRADUCTEUR. XXXV 
TRADUCTION TRADUCTION 

DE M. GALLAND. LITTERALE, 

» cessaire que vous en- 
» triez (la ns la ville pour 
>5 si peu de temps. Je 
» vous prie de vous ar- 
»i;étcr en cet endroit, 
>j et d'y faire dresser 
35 vos tentes. Je vais or- 
îj donner qu'on vous 
i> apporte des rafraîchis- 
» semens en abondance 
» pour vous et pour tou« 
» tes les personnes de 
» votre suite. « Cela fut 
exécuté sur-le-champ : 
le roi fut à peine rcn-^ 
tré dans Samarcande y 
que le visir vit arriver 
une prodigieuse quan- 
tité de toutes sortes de 
provisions , accompa- 
gnées de régals et de 



xxxvj Préface 

TRADUCTION TRADUCTION 

1> E M. GALLAND. LITTÉRALE. 

présens d'un très-grand 
prix. 

Cependant Schahze- Scliahzenan employa 
nan , se disposant à dix jours à tout pré- 
partir , régla les affai- parer pour son départ , 
res les plus pressantes, et nomma pour gou— 
établit un conseil pour verner le royaume, 
gouverner son royau- pendant son absence , 
me pendant son absen- un de ses principaux 
ce, et mit h. la tète de officiers. Il fît sortir 
ce conseil un niinis- ses équipages , et s« 
tre dont la sagesse lui rendit le soir auprès 
étoit connue, et en qui du visir. Vers le mi- 
il avoit une entière lieu de la nuit il ren- 
confîance. Au bout de tra dans la ville , et 
dix jours , ses équipa- alla au palais pour 
ges étant prêts , il dit faire ses adieux h la 
adieu k la reine sa fem- reine sou épouâc. 
me, sortit sur le soir 
de Saraarcande , et , 
suivi des officiqrs qui 



DU TFtADUCTELR. XXXVlj 
TRADUCTION TRADUCTION 

DE M. G A L L A ^ D. LITTERALE, 

dévoient être du voya- ^ 
ge , il se rendi t au pa- 
villon royal qu'il avoit 
fait dresser auprès des 
tentes du visir. Il s'en- 
tretint avec cet am- 
bassadeur jusqu'à mi- 
nuit. Alors voulant 
encore une fois embras- 
ser la reine , qu'il ai- 
moi t beaucoup , il re- 
tourna seul dans son 
palais. 

En comparant ces deux morceaux, 
on verra clairement que la traduction 
de M. Galland est une paraphrase ; 
mais, d'un autre côté, la traduction 
littérale paroîtra peut- être un peu 
sèche. C'est apparemment pour re- 

Yiii. 4 



XXXYÎÎj PRÉFACÉ 

médier à ce défaut, que M. Galland, 
qui possédoit assez bien l'esprit et 
la tournure du conte , a cru d'abord 
devoir faire remonter la narration 
plus haut , et parler du père des denx 
rois Schahriar et Schabzenan. Il a 
pensé qu'il falloit ensuite motiver la 
cession du royaume de Samarcande 
faite par le frère aîné à son cadet , 
mettre dans la bouche de celui-ci un 
discours adressé à l'ambassadeur de 
son frère , différer à parler des deux 
sœurs Scheherazade et Dinarzade jus- 
qu'au moment où elles paroissent sur 
la scène, et ajouter çà et là diverses 
circonstances pour donner à la nar- 
ration plus d'étendue et de déve- 
loppement. 

Quoi qu'il en soit, il est ç&çore 



BU TRADUCTEUR. XXXlX 

un autre reproche qu'on a fait à 
M. Galland, c'est d'avoir retranché 
les vers dont ces contes sont parse- 
més. Ce retranchement, il est vrai, 
fait perdre à l'ouvrage sa forme pri- 
mitive, et lui ôte l'agrément et îa 
variété qui résultent de ce mélange 
de prose et de poésie. Mais pour que 
ces passages , tirés la plupart de dif- 
férens poètes arabes, et dont plu-i 
sieurs ont peu de rapport au sujet , 
pussent conserver tout leur mérite 
poétique, et produire dans la tra- 
duction l'effet qu'ils produisent dans 
l'original, il faudroit qu'ils fussent 
traduits en vers. M. Galland ne l'a 
point essayé , et je crois qu'il a fait 
sagement. J'ai suivi son exemple ; 
seulement , lorsque ces morceaux 



Xl PRÉFACE 

m'ont paru plus intimement lies aux 
contes , j'ai tâché d'en présenter l'es- 
prit , en laissant de côté les idées qui 
ne pouvoient se rendre en français. 

La continuation des Mille et 
UNE Nuits , par MM. Chavis et 
Cazotte , qui parut en 1788, est si 
différente de l'ouvrage de M. Galland , 
et si éloignée du goût oriental (i), 
que les savans durent la prendre , et 

(1) On en peut juger par ces expressions: 
les drapeaux de Mars , V égide de Minerve , 
tome 2, pag. SS;; V enfant de Venus, Véchaqye 
d'Iris , ibid, p. 339-, ou bien encore par cette 
description de la litière do la Clle du visir , au 
commencement de l'histoire des dix visirs, 
tom. 3, pag. 8. Cette voiture etoit de cristal 
de roche. Les moulures et les charnières e'toient 
d'or cisel»;. L'/V/z^e/m/e en forme de couronne... 
Cette litière avoit la forme d'un petit temph 
(i l'antifjue. 



DU TRADUCTEUR. xîj 

la prirent effeclivement, d'abord, pour 
un ouvrage entièrement supposé. 
Telle étoit l'opinion du docteuc 
Russel , auteur d'une histoire d'Alep, 
remplie de détails intéressans, lors- 
qu'ayant rassemblé un certain nom- 
bre de contes arabes séparés, du 
genre des Mille et une Nuits , 
il trouva dans son recueil le fonds de 
presque tous les contes qui forment 
le premier et le troisième volume de 
la continuation de Cazotte ( i ) . M. Scott 
regardoit pareillement cette continua- 
.ion comme apocryphe, avant d'avoir 
rencontré dans un manuscrit persan 
la substance de plusieurs des contes 
lu' elle renferme. 



) Russel's history of AJeppo. Vol. 



xlij pr2fACË 

J'aî trouvé à la BibliotMqiie Im- 
périale le manuscrit où M. Chavîs 
a puisé presque tous les contes dont 
il a donné Tidée à M. Cazottc, et 
que celui-ci s'étoit chargé d'embellir, 
en les tournant à sa manière , et les 
revêtant des couleurs de son imagi- 
nation (i). En comparant ce manus- 
crit avec Touvrage de M. Cazotte , 
j'ai reconnu qu'il avoit tellement am- 
plifié la matière en la surchargean' 
de descriptions, d'incidens, d'épiso 
des, de réflexions, que plusieurs d^s 
contes originaux étoient presqie 
méconnoissables. J'ai aussi remarque 



(i) Ce manuscrit, de forme m.4''-, conte- 
iiant742 pages, est une acquisition faite depu 
quelques années , qui n'a point encore de ' 
me'ro. 



DU TRADUCTEUR. xliîj 

que M. Cazotte avoit été quelquefois 
induit en erreur par son interprète , 
qui n'a pas toujours bien saisi le sens 
de Tauteur , et la suite des événemens : 
ce qui a obligé le rédacteur à inven- 
ter lui-même pour corriger les dé- 
fauts de raison , de vraisemblance ou 
d'intérêt qu'il trouvoit dans le cane- 
vas qu'on lui présentoit. 

Ce que je viens de dire de la con- 
linuation de M. Cazotte, sans rien 
ôter au mérite de cet ingénieux écri- 
vain, suffit, je crois, pour faire voir 
que cette continuation ne pouvoit faire 
suite à la traduction des Mille et 
UNE Nuits , commencée par M. Gal- 
land. J'ai cru devoir en conséquence » 
en suivant les traces de ce savant 
orientaliste , traduire plus fidellement 



Xliv PREFACE 

les contes dont j'ai retrouvé le texte 
arabe. Ces contes , qui remplissent 
environ trois volumes de la continua- 
tion de M. Cazotte , resserrés dans 
les bornes que Tauteur arabe leur a 
donnés , occupent le huitième vo- 
lume de cette édition, et le quart 
environ du neuvième. 

En plaçant ici ces contes, je ne 
veux pas faire croire qu'ils font réelle- 
ment partie Df:s Mille et une 
Nuits : je déclare au contraire qu'ils 
ne se trouvent dans aucun des ma- 
nuscrits de cet ouvrage que je con- 
nois ; et que dans le manuscrit sur 
lequel je les ai traduits , ils ne sont 
pas annoncés comme appartenant à 
ce fameux recueil. J'aurois donc pu , 
en me proposant de continuer Tou- 



DU TRADUCTEUR. xlv 

vrage d'un de mes prédécesseurs 
dans la chaire d'arabe du collège de 
France , ne faire aucune attention aux 
contes publiés par- M. Cazotte; mais 
comme Touvrage même de M. Gal- 
ïand renferme plusieurs contes qui 
ne se trouvent pas dans les manus- 
crits connus des Mille et une 
IVuiTS , et que d'ailleurs ceux dont iî 
s'agit étant traduits fidellement ne 
s'éloignent pas du genre des Mille 
ET UNE Nuits , j'ai cru devoir les 
mettre à la tête de cette continua- 
tion. 

Les histoires renfermées dans le 
nemième volume, depuis celle da 
Naama et de Naam, sont tirées de 
mon manuscrit des TiIille et une 
Nuits. L'histoire de Naama est en- 



Xlvj PRÉFACE DU TRADUCTEUR. 

clavée dans celle des princes Amglad 
etAssad, donnée par M. Galland. 
Les histoires d'Alaeddin, d^ilkeslan 
et du faux calife, sont placées de suite 
dans mon manuscrit , immédiatement 
après rhistoire des princes Amgiad 
et Assad, et ne sont séparées que 
par des histoires fort courtes, et 
beaucoup moins intéressantes, que 
je n'ai pas cru devoir publier en ce 
moment. Je me propose de donner 
une suite à cette continuation, si elle 
est favorablement accueillie du pu- 
blic, et si d'autres occupations me 
ie permettent. 



FIIî. 



LES 

MILLE ET UNE NUITS, 

CONTES ARABES. 



La sultane Scheherazade (i) ayant 
achevé l'histoire des deux sœurs ja- 



^) Les noms des deux sœurs, Scheherazade 
etDinarzade, sont composes des mots schéher 
et dinar, suivis de la terminaison zade , qui 
est dérivée du verbe persan zaden , naître 
et marque un rapport ti 'origine. Ainsi Pari- 
zade, nom d'une princesse dans Thistoire pré- 
cédente , si,i:nifie ré? d'un ^énie, ou de la race 
des génies; nom que les poètes persans don- 
nent quelquefois à une helJe personne, et d'où 
paroît venir celui de Parysûtia, femme de Da- 
rius iVothus. 

Sché/ier désigne en persan une ville; mais 
cette si-nificationne paroît pas convenir beau- 
coup ici, et la langue arabe nous fournit une 
id^'e plus ingénieuse. Schéher ou schuhar . 
VIII. j * 



3 LES MILLE ET UNE NUITS , 

louses de leur cadette , Dinarzade ne 
manqua j3as de l'assurer que cette 
histoire l'avoit beaucoup intéressée. 
Le sultan des Indes ne put s'empê- 
cher hii-même de lui témoigner le 

sianifiedans cette langue /"0/5, ou proprement 
lune; Sclielierazade , selon celle étymoIog:e, 
est la mêiTie chose que née de la lune, ou belL 
comme la lune, comparaison souvent répétée 

dans ces contes. • » • 

ljen\otdinat\\emèmequedenarius > denier, 

indique une pièce d'or ou d'argent. Dinarzade 
sl-nifie donc proprement enfant d'or ou d'ar- 
gent; et par métaphore, belle, précieuse comme 
l'or et IVgent. Ces noms propres ont éle, 
comme on voit, assez bien choisis par l'auteur 
arabe, et la ressemblance de terminaison con- 
vient encore bien à des noms de sœurs. 

Le nom du sultan des Indes, le grand rot 
Schahriar, mérite également d'être remarqué. 
Schahriar si^inifie en persan roi, empereur, 
ain^i que schah. De plus, on lit, au commen- 
cement des Mille cl une Nuits, que ce roi 
«< ctoit de la maison de^ Sassnniens (ou Sas- 
5) sanides\ qui avoient élcndu leur empire dans 
» les Indes, et jusqu'à la Chine. ). On trouvt: 
effectivement dans la liste des Sassanides nu 
roi nommé Schahriar. On pourroit objecter 
que ce prince, dont le règne fut court , n;e- 
luit pas (le la famille royale ; mais Scliahnr.r 



CONTES ARABES. O 

plaisir qu'il avoit éprouvé eu l'écou- 
tant. « Sire, lui dit alors Sclielierazade, 
le mariage imprévu du roi de Perse 
Kliosrou-schali (i), et les événemens 
qui l'ont suivi me rappellent deux ma- 

est aussi le nom d'un prince de cette famille, 
père d'Iezdegerd, dernier roi de la dynastie. 
On sent, malgré cela, qu'aucun de ces princes 
ne peut être regardé comme étant le sultan 
Schahriar des Mille et une JVuils , puisque 
toutes les histoires qu'on lui raconte , notam- 
ment celle des Califes et d'Haroun Alraschid, 
se rapportent à des époques bien postérieures 
à celle des Sassanides. L'auteur paroît seule- 
ment avoir supposé que son sultan des 'ndes 
et de la grande Tartarie tiroit son origine des 
anciens rois Sassanides , et il s'est conformé 
autant qu'il a pu à la vraisemblance , en lui 
donnant un nom connu dans l'histoire de cette 
monarchie. On peut encore remarquer que le 
nom Schahriar est écrit dans quelques manus- 
crits , Schahrebar et Schahrebaz , pronon- 
ciations qui se rapprochent davantage des noms 
Sarbaros et Sarûazas qu'on lit dans les écri- 
vains grecs du moyen âge. 

(i) Khosrouschah, Ce nom est composé 
du mot persan Khosrou , que les Arabes pro- 
noncent Kesra , et dont les Grecs ont fait 
Chosroès , nom commun à plusieurs anciens 
rois de Perse , et du mot schah, roi. 



4 LES MILLE ET UNE NUITS, \ 

riages encore plus singuliers , contrac- 
tés successivement par le fameux ca- 
life Haroun Alrascliid (i) , à la suite 
de ces (léguisemens qu'il aimoit , et I 
qui lui procurèrent tant d'aventures J 
merveilleuses. Si votre Majesté veut j 
me permettre de lui mconter cette | 
liisloire, je ne doute pas qu'elle ne 
l'amuse encore plus que la précé- j 
dente. » Cette annonce fit sur fesprit | 
du sultan des Indes, naturellement | 
curieux , l'effet que desiroil la sul- i 
tane. Schahriar sourit au seul nom , 
d'Haroun Alrascliid : il remarqua que l 
le jour n'avoit pas encore chassé tout- 
à-fait les ténèbres de la nuit , et in- I 
vita la sultane à commencer sur-le- I 
champ le récit des aventures du ca- ^ 
life Haroun. Scheherazade , enchan- • 
tée de voir que la curiosité du sultan 
ne se fatiguoit point, commença aussi- j 
tôt l'histoire qu'on va lire , qu'elle con- 



(0 Lo surnom AJraschid , donné au calife 
Haroun ;"i » au se «Jf sa justicf , rc-ponH assçi 
bien ;iu vieux mot français droiturier. 



CONTES ARABE S. D 

tiniia , selon son usage , sur la fin de 
la nuit suivante , et pendant plusieurs 
autres nuits consécutives. 



6 LES MILLE ET UNE NUITS , 

INfOUVELLES AVENTURES 

D U 

CALIFE HAPtOU^^ ALRASCHID, 

o u 
HISTOIRE DE LA PETITE TILLE 
DE CHOSROÈS A NO TJ S C H I K V A N. 



On célébroit à Bagdad la fête de 
Arafa(i). Le calife Haroiin Alras- 



( 1 ) Cette fête se célèbre le 9 du mois de 
dou ai hu^a, qui est le dernier de l'arinte 
aralie. Elle tire son nom d'une niontap;ne voi- 
sine de la Mecfjue , sur laquelle les pèlerins 
vont prier ce jour-là. Les détails de cette fête, 
qu'on lit dans la Coniinualion df^s Mil/e et 
une Nuits de INL Cazottc , ont été imacinés 
par les traducteurs, et sont presque t(<us ahso- 
lument contraires à la relif;ion mahométane. 

Je me contenterai de celle seule remarque 



TONTES ARABES. 7 

cliid , assis sur son trône , venoit de 
recevoir les hommages des grands de 
son empire. Peu satisfait de ces dé- 
monstrations de respect et de sou- 
mission, il voulut voir par lui-même 
si ses ordres étoient fidellement exé- 
cutés , et si les magistrats n'abusoient 
pas de leur autorité. Il aimoit d'ail- 
leurs à soulager les malheureux, à 
répandre des aumônes • et la circons- 
tance de la fête de l'Arafa l'engageoit 
à remplir lui-même un devoir de re- 
ligion si cher à son cœur (i). 

Dans ce dessein , le calife se tour- 
na vers Giafar le Barmecide , et lui 
dit : «Giaftir, je voudrois me dégui- 
ser , me promener dans Bagdad , vi- 
siter les divers quartiers de la ville , 
voir ses habitans , entendre leurs dis- 
cours , et distribuer des aumônes aux 



♦le ce genre. J'en pourrois faire de pareilles à 
cliaque page, si je voulois comparer la Conli- 
nuation de M. Cazotte avec l'orisinal arabe, 
et montrer combien elle est opposée au i^énie 
et aux mœurs de l'Orient. 

( I ) L^aumone est un des cinq préceptes 
fondamentaux de la religion mahuiuétaae. 



8 lES MILLE ET UNE NUITS , 

pauvres et aux malheureux : lu m'ac^ 
compagneras , et tu auras grand soiu 
que nous ne soj^ons reconnus de per- 
sonne. 3) « Commandeur des croj'ans , 
répondit Giafar, je suis prêt à exé- 
cuter vos ordres. » 

Le calife se leva aussitôt : ils passè- 
rent dans l'intérieur du palais , pri-t 
rent des habits convenables à Ja cir- 
constance , et n'oubHèrent pas de gar- 
nir d'argent leurs poches et leurs 
manches. Ils sortirent ensuite secrè- 
tement , et commencèrent à parcou- 
rir les rues et les places publiques , 
faisant l'aumône à tous les pau\Tes 
qui se trouvoient sur leur chemin. 

Tandis qu'ils marchoicnt ainsi au 
hasard , ils rencontrèrent une femme 
assise au miheu de la rue et couv^erle 
d'un voile épais , qui leur tendit la 
main en disant : « Donnez-moi quel- 
que chose {)our l'amour de Dieu. » 
XiC calife en la regardant , remarqua 
que son bras et sa main étoient d'une 
blancheur qui égaloit et surpassoit 
même celle du cristal. Il en fut sur- 
pris 5 et tira de sa poche une pièce d'or 



CONTES ARABES. g 

qu'il remit à Giafar pour la lui don- 
ner. Le visir s'approcha d'elle , et 
lui remit la pièce d'or. 

L'infortunée sentit , en fermant la 
main , que ce qu'elle tenoit étoit plus 
gros et plus pesant qu'une obole ou 
qu'une drachme : elle regarda dans 
sa main , et vit que c'étoit une pièce 
d'or. Aussitôt elle appela Giafar, qui 
étoit déjà passé, en criant: «Bon jeune 
homme , bon jeune homme ! » Giafar 
revint sur ses pas. « Vouliez -vous, 
hii dit -elle, me faire l'aumône de 
cette pièce d'or , ou ne me l'aV'ez-voUvS 
donnée que par erreur, ou dans uno 
autre intention? » «Ce n'est pas moi 
qui vous l'ai donnée, lui répondit Gia- 
far , c'est ce jeune homme qui me 1'^ 
remise pour vous. » « Demandez-lui 
donc, reprit la femme, quelle a été sou 
intention, et faites-la-moi connoitre. » 

« Le jeune homme n'a eu d'autre 
intention ([ue celle de vous faire l'au- 
mône , lui dit Giafar, après avoir 
consulté le calife. « 

« En ce cas , reprit-elle , que Dieu 
soit sa récompense ! » 



10 LES MILLE ET UNE NUITS, 

Giafar rendit cette réponse au ca- 
life, qui lui dit: « Demande -lui si 
elle est mariée ; et si elle ne Test pas , 
propose-lui de m'épouser. >» La fem- 
me ayant répondu qu'elle n'étoïL pas 
mariée , Giafar lui dit : « Celui qui 
vous a donné la pièce d'or voudroit 
vous épouser. » « Je l'épouserai , re- 
prit-elle , s'il peut me donner la dol 
et le douaire que je lui demanderai. » 
Giafar sourit à ces mots , et dit en 
lui-même : « Le calife n'est peut- 
être pas en état de fournir une dot 
et un douaire à celte infortunée , et 
je ne sais où nous pourrons em- 
prunter pour cela de Targent. » 

«Quelle estdonc, continua tout haut 
Giafar, la dot que vous desirez, et quel 
doit être votre douaire ? » « Ma dot , 
répondit-elle, doit égaler le montant 
des tributs de la ville d'Ispahan pen- 
fiant un an , et mon douaire le pro- 
duit annuel de la province du Kho- 
rassan (i). » 

(i) Province de Perse, anciennement b 
Uactrianc, 



CONTES ARABES- ïï 

Giafar secoua la têie, et porta ces 
paroles au calife, qui , au grand éton- 
iiement de son visir, parut fort satis- 
fait , et lui dit d'annoncer à l'incon- 
nue qu'on acceptoit ses conditions. 

Le grand visir s'étant acquitté de 
sa commission , l'inconnue lui de- 
manda quels étoient le rang et la for- 
tune du jeune homme , et comment 
il pourroit remplir les canditions c[u'ii 
acceptoit? « Le jeune homme, ré- 
pondit Giafar , est le Commandeur 
des crovans , le calife Haro un Alra- 
schid. « Aussitôt l'inconnue arrangea 
un peu son modeste habillement , 
Jeva les mains au ciel, remercia lu 
bonté divine, et dit à Giafar qu'elle 
acceptoit pour époux le Commandeur 
des croyans. Le visir porta cette ré- 
ponse à sou maître , qui prit alors le 
chemin du palais. 

Lorsque le calife fut rentré dans 
son palais , il envoja vers l'inconnue 
luie dame d'un âge mûr, accompa- 
gnée de jeunes esclaves. Elles lui di- 
rent qu'elles venoicnt la chercher de 
la part du calife, et la conduisirent d'à- 



12 LES MILLE ET UNE NUITS, 

bord aux bains qui étoient clans l'in- 
térieur du sérail. Elles répandirent 
sur elle les parfums les plus exquis, 
la revêtirent d'habits magnifiques , 
l'ornèrent des bijoux et des joyaux les 
plus précieux , et n'oublièrent aucune 
des pcirures que les plus grandes rei- 
nes ont coutume de porter. On la 
mena ensuite dans le palais ([ui lui 
étoit destiné. Il étoit orné de meu- 
bles de toute espèce et fourni de tou- 
tes sortes de provisions. Dès qu'elle 
y fut installée, on en rendit compta 
au calife , c(ui envoya chercher les ca- 
dis et fit dresser le contrat de ma- 
riage. 

Le soir étant venu, le calife entra 
dans l'appartement de sa nouvelle 
épouse, s'assit auprès d'elle et lui 
témoigna le désir qu'il avoit d'ap- 
prendre quelle étoit sa naissance 
et pourquoi elle lui avoit demandé 
une dot et un douaire aussi consi- 
dérables? 

(f Commandeur des crojans, répon- 
dit-elle, vous voyez dans votre es- 
clave une desceudaiite de Chosroès 



C0NÎE3 ARABES. ID 

Anouschirvan ( i ) : les revers de la 
fortune, les ris^ueurs du destm m'ont 
réduite dans l'état où vous m'avez 
trouvée. » 

« Princesse, répliqua le calife, Chos- 
roès Anoiiscliirvan , s'il en faut croire 
c[ueiques historiens , abusant d'abord 
de son autorité , vexa ses sujets et com- 
mit , au commencement de son règne , 
de grandes injustices. » 

«C'est apparemment à cause de ces 
injustices, reprit-elJe , que sa posté- 
rité a été contrainte de demander 
l'aumône au milieu de la rue.» «Mais, 



( î ) Chosroès Anouschirvan , ou le grand 
Chosroès, roi de Perse, de la dynastie des Sas- 
sanides, contemporain de Justinien. Il est sur- 
jiomnié le Juste par les écrivains orienlauv, 
qui \antent beaucoup ses vertus. Lrf;s écrivains 
^recs en font un portrait tout différent. Son 
caractère, selon M. le Beau, est un problème 
insoluble. On pourroit résoudre ce problème 
en distinguant, comme ce passaj^e lindiqne , 
deux époques dans son règne. Le nom de ce 
prince fameux est, comme presque tous les 
noms propres , entièrement défiguré dans la 
Continuation de M. Gazette, qui l'appelle 
Kassera Abocheroan. 

VIII. 2 



î4 I.ES MILLE ET UNE NUITS , 

ajouta le calife , tous les historiens 
conviennent qu'il changea bientôt de 
conduite et se montra si humain et si 
équitable , que les animaux de la 
terre et les oiseaux du ciel ressenti- 
rent les effets de sa justice et de sa 
bonté. » « C'est encore pour cela , ré- 
pondit la nouvelle reine , que Dieu 
a eu pitié de ses descendans et a reti- 
ré sa petite-fille (i) du milieu de la 
rue, pour la rendre l'épouse du Com- 
mandeur des crojans. » 

Le calife Haroun AIraschid étoit 
d'un caractère fier et ombrageux. 
Cette illustre origine , qu'il ne s'étoit 
pas attendu à rencontrer, le sang-froid 
avec lequel la nouvelle reine envisa- 
geoit son élévation, peut-être la hau- 
teur qu'il crut apercevoir dans ses ré- 
ponses , tout cela le piqua tout-à-coup : 
il la quitta brusquement , et jura de 
ne ])as la revoir avant un an. 

L'année suivante, le jour de la fête 



( I ) Pelite-flUe ne signifie ici que dcscen- 
«liiQle. L'auteur arabe se sert même du imA. 
fille dans cette signification. 



CONTES ARABES. l5 

del'Arafa, le calife se déguisa encore, 
et sortit de son palais accompagné de 
Giafar son visir et de Mesrour chef. 
de ses eunuques. Comme il se pro- 
îiienoit dans la ville de Bagdad , une 
boutique attira ses regards par la pro- 
preté eti'élégancequiy régnoient. Il y 
vit un jeune homme occupé à prépa- 
rer avec beaucoup de soin et d'atten- 
tion de petits gâteaux ( i ) qu'il rem- 
plissoit ensuite d'amandes et de pis- 
taches. 

Le calife s'arrêta , et s'amusa un 
moment à voir travailler le jeune pâ- 
tissier. De retour dans son palais , 
il envoya un esclave demander au 
pâtissier, de sa part , cent gâteaux de 
la grosseur du poing. L'esclave ne 
tarda pas à les apporter. Le calife 
alors s'assit , fit venir du sucre , des 
pistaches , tout ce qui étoit nécessai- 
re , se mit à remphr lui-même les 
gâteaux , et glissa dans chacun une 
pièce d'or. Il envoya en même temps 

(i) Le nom ornbe de ces gâteaux est califa^ 
qui t'ait au pluriel catûyéf. 



ï-6 LES MILLE ET UNE NUITS , 

un esclave à la petite-fille de Chos- 
roès pour la prévenir que l'année du 
serment étant révolue , il viendroit la 
voir le soir : il lui faisoit demander 
en même temps ce qui pouvoit flatter 
ses désirs et quel présent il devoit lui 
ofi'rir ? 

La princesse de Perse répondit à 
l'envoyé du calife , qu'elle avoit tout 
ce qu'elle pouvoit désirer et qu'il ne 
lui manquoit absolument rien. Cette 
réponse ayant été rapportéeau calife, 
il ordonna à l'eunuque de retourner 
auprès de la princesse et de lui faire 
une seconde fois la même demande. 
La princesse voyant que le calife insis- 
toit, le pria de Ini envoyer mille piè- 
ces d'or et une femme âgée ( i ) eu 
cjui il eût toute confiance , afin 
qu'elle pût sortir avec elle et distri- 
buer aux pauvres les mille pièces 

(i)En arabe co/ier/7in/7a//. Les califes Abba-;- 
sides avoicnt pour intendantes de leur mai- 
son des fcnimes appelées cahcrinaniah , aux- 
quelles ils se fioient plus qu'aux hommes, do 
peur «rèlre empoisonnés. Voyez la Diiiliotiio- 
aue Orientale de d'Herbelot, p. 35 |. 



CONTES ARABES. I7 

d'or. Le calife , content de pouroir 
faire quelque chose d'agréable à la 
princesse, donna sur-le-champ les 
ordres nécessaires pour la satisfaire. 
Elle sortit avec la femme qui i'accom- 
pagnoit, et parcourut les rues de Bag- 
dad jusqu'à ce qu'elle eût distribué 
les mille pièces d'or. Ensuite elle prit 
le chemin du palais. 

Il faisoit , ce jour-là , une chaleur 
excessive ; la princesse sentit une soif 
ardente , et le dit à la vieille. Celle-ci 
lui proposa d'abord d'appeler un por- 
teur d'eau , mais la princesse lui té- 
moigna la répugnance qu'elle avoit 
de boire dans la tasse qui servoit à 
tout le monde , et la pria de frapper à 
la porte d'une maison ^ et d'y deman- 
der par grâce un verre d'eau. 

La vieille regardant alors autour 
d'elle , aperçut une belle maison dont 
la porte étoit de bois de sandal; au- 
dessus pendoit une lampe retenue 
par un cordon de soie ; au-devant 
ëtoit une portière en tapisserie, et de 
chaque côté un banc de marbre. Lu 
vieille ajaut dit à la princesse qu'elle 



l3 LES MILLE ET UNE NUITS, 

alloit demander de l'eau dans celte 
maison , s'avança et frappa douce- 
ment à la porte avec le marteau. La 
porte s'ouvrit , et il en sortit un beau 
jeune homme élégamment habillé. 

«Mon enfant, lui dit la vieille, ma 
fille est très-altérée ; elle ne veut pas 
boire de l'eau d'un porteur d'eau , au- 
riez-vous la bonté de lui en donner.^ »> 
« Volontiers , dit le jeune homme 
en rentrant. «Bientôt après il apporta 
une tasse pleine d'eau , la présenta :i 
à la vieille. Celle-ci la donna k la 
princesse, qui eut soin de se tourner 
en buvant du côté du mur, pour ne 
pas laisser apercevoir son visage , et 
remit la tasse à la vieille. Elle la ren- 
dit au jeune homme en le remerr: 
(iant et lui souhaitant toute sorte de 
bénédictions. Il y répondit par des 
vœux pour sa santé. La princesse et 
la vieille continuèrent leur chemin , 
et rentrèrent dans le palais. 

Pendant ce temps-Là le calife ayant 
achevé dégarnir tous les petits gâteaux, 
les avoit arrangés sur un grand phd de 
porcelaine de la Chine. Il appela un 



CONTES ARABES. I9 

enclave et lui ordonna de porter ce 
plat à la princesse de Perse , en lui 
disant de sa part , que c étoit le gage 
de la paix qu'il devoit faire ce soir 
avec elle. L'esclave prit le plat , le 
remit à la vieille , en lui rapportant 
les paroles du calife, et s'en retourna 
fort affligé de n'avoir pu manger un 
seid des gâteaux. 11 en avoit été fort 
lenlé ; mais comme ils étoient assez 
gros, il avoit craint que s'il en prenoit 
im , on ne remarquât la place vuide. 
La princesse ayant vu le plat de 
gâteaux , commanda à la vieille de le 
porter au jeune homme qui lui avoit 
donné à boire, pour le remercier de sa 
politesse. La vieille sortit aussitôt pour 
exécuter cet ordre. Elle eut aussi, che- 
min faisant, grande envie de goûter des 
gâteaux, et déjà elle en avoit pris un ; 
mais , voyant le vuide qui paroissoit, 
elle craignit qu'on ne s'aperçût de sa 
gourmandise et le remit à sa place. 
L!le trouva le jeune homme assis 
près de la porte Je sa maison, le salua 
et lui dit : « Mon enfant, la jeune per- 
sûiîiie pour qui je vous ai demandé 



30 LES MILLE ET UNE NUITS, 

à boire , vous envoie ces gâteaux pour 
vous remercier de la tasse d'eau que 
vous lui avez donnée. » « Mettez-les 
sur le banc, dit le jeune homme, en 
la remerciant. » 

La vieille s'en étant retournée, le gar- 
dien du quartier vint trouver le jeune 
homme , et lui dit : « Seigneur Ha- 
» geb , ( I ) c'est aujourd'hui la fêle 
« de l'Arafa, ne me donnerez-vous pas 
« quelque chose pour célébrerce grand 
}) jour et acheter à mes enfans que'i- 
» que friandise ? » « Prends ce plat de 
gâteaux, lui dit le jeune homme. » Le 
gardien du quartier fort satisfait , 
baisa la main , et emporta le plat. 

La femme du gardien le voyant 
entrer avec le plat, s'écria : «Ah, mal- 
heureux, d'où te vient ce plat? L'as- 
tu dérobé ou enlevé par violence? « 
« C'est, dit-il, le seigneur Hageb (([ue 
pieu conserve ce brave jeune hom- 
me!) qui me l'a donné. Venez tous 



(i) Hageb, nom (J\inp cliar^e près la per- 
sonne dfs «îalifes, qui peut rcpoiiclrc à celle de 
chambellan. 



A 



CONTES ARABES. 2t 

manger de ces gâteaux : ils doivent 
élre excellens. « Es - tu fou , dit ia 
femme ? Va plutôt les vendre. Cela 
vaut au moins trente à quarante 
drachmes qui nous serviront à en- 
tretenir nos enfans. » « Laisse-nous , 
dit le mari , nous régaler de ce que 
Dieu nous envoie. » La femme se 
mit alors à crier et à pleurer , en di- 
sant : « Nos enfans n'ont ni bonnets , 
ni chausses. » 

Les femmes ont presque toujours 
raison : celle-ci l'emporta enfin. Le 
mari prit le plat et le remit au crieur 
public pour le vendre avec les gâ- 
teaux. Quelqu'un en offrit d'abord 
quarante drachmes; enfin il monta 
jusqu'à quatre-vingt. Un des mar- 
chands , considérant alors le plat at- 
tentivement , vit ces mots gravés sur 
le bord : Fait par ordre du Commaii^ 
deur des croyans. Il fut fort étonné , 
et demanda au crieur s'il vouloitles 
faire pendre avec son plat? Le crieur 
ne comprenant rien à ce discours , le 
marchand lui dit que ce plat appar- 
lenoit au Commandeur des crovau*. 



aa LES BULLE ET UNE NUITS, 

Le crieiir pensa mourir de peur, 
reprit le plat , courut au palais , et 
demaiida à parler au calife. On le fit 
entrer 5 et après qu'il se fut prosterné 
et qu'il eut fait des vœux pour le ca- 
life , il lui présenta le plat. Le calife 
cijant reconnu le plat et les gâteaux , 1 
entra dans une grande colère , et dit 
en lui-même : « Quoi , je me donne Li i 
peine d'arranger moi-même quelque I 
chose pour le faire manger dans l'in- , 
térieur de mon sérail, et l'on aime 1 
mieux le vendre ! Qui t'a donné ce i 
plat , dit-il ensuite au crieur ? » « C'est, 
répondit celui - ci, le gardien de tel , 
quartier. » « Qu'on me l'amène , dit I 
le calife. » i 

Ou alla chercher le gardien , et ou ! 
l'amena les mains liéesavec une corde. J 
« La inéchante femme , disoit-il en ! 
hii- même , qui n'a pas voulu nous , 
laisser manger ce qui étoit dans le | 
plat: nous nous serions régalés, et il ! 
n'en seroit rien arrivé de pis ! Main- 
tenant nous n'avons pas goûté un gâ- 
teau, et nous voilà dans une très-mau- , 
vaise affaire. » 



CONTES ARABES. 23 

Le caliî'e fît au gardien la même 
question qu'au crieur , en le mena- 
çant de lui faire couper la tête s'il ne 
disoit la vérité. Il n'eut garde de rien 
déguiser, et nomma ie seigneur Ha- 
geb. Le calife irrité de plus en plus , 
en entendant prononcer le nom d'un 
de ses officiers , ordonna qu'on l'ame- 
nât sur-le-champ , qu'on lui arrachât 
son turban , qu'on le traînât par tprre 
sur le visage , et qu'on mit sa maison 
au pillage. 

Les officiers chargés d'exécuter cet 
anêt , se rendirent à la maison du 
Hageb , frappèrent à la porte , lui 
signifièrent les ordres du calife , et 
l'emmenèrent au palais. Un des of- 
ficiers prit son turban , en ôta la 
mousseline, la lui passa autour du 
cou 5 et la déchira , en lui disant : 
« Alaeddin, telle est la volonté du ca- 
life : il nous avoit commandé pareil- 
lement de piller ta maison ^ notre ami- 
tié pour toi nous a empêché d'exé- 
cuter nous-mêmes cet ordre; nous en 
avons remis l'exécution à d'autres. 
Quelque pénible que soit pour nous 



24 l'Es MILLE ET UNE NUITS , 

cette commission, l'honneur nous fait I 
un devoir d'obéir à notre souv^erain. » 

Alaeddin étant devant le calil'e , i 

se prosterna , fit des vœux pour la '• 

conservation de ses jours , et de- ! 

manda humblement par quelle faute | 

il avoit mérité un pareil traitement. ' 

« Reconnois-tu ( lui dit le calife, en 1 

lui montrant le gardien qui avoit les ' 

mains liées derrière le dos ) , recon- | 

nois-tu cet homme î* » « C'est , répon- I 

dit Alaeddin , le gardien de notre « 
quartier. » « D'où venoit le plat que 

tu lui as donné , reprit le calife i* » | 

Alaeddin raconte alors exactement de ! 

quelle manière et pourquoi ce plat | 

lui avoit été apporté par la vieille j 

femme. I 

Ce récit simple et naturel parut | 

appaiser un peu la colère du calife. | 
« Lors((ue la jeune personne, dit-il à 
Alaeddin , but l'eau que tu appor- 
tas pour elle, vis - tu son visage? « 

« Commandeur des croyans, répondit | 

Alaeddin troublé , et ne faisant pas | 

attention à ce qu'il disoit, je le vis. » i 

A ces mots , le calife transporté de ' 



CONTES ARABES. ZO 

fureur , ordonna qu'on amenât la 
princesse de Perse , et qu'on leur 
tranchât la tête à tous deux. La prin- 
cesse se tournant vers Alacddin , lui 
dit : « Quelle raison vous engage à 
avancer faussement que vous avez vu 
mon visage , et à me faire périr avec 
vous ? n « C'est le destin c[ui nous 
perd , répondit Alaeddin, je vouluis 
dire que je n'ai rien vu de votre vi- 
sage : l'erreur de ma langue cause 
notre mort. » 

On fit mettre, selon l'usage observé 
dans les exécutions , Alaeddin et la 
princesse sur le tapis de cuir appelé 
le tapis de sang; on déchira le bord 
de leurs habits , et on leur banda les 
veux. L'exécuteur tourna autour 
d'eux , en disant : « Le Commandeur 
des croyans ordonne- 1 -il que je 
frappe ":* » « Frappe , dit le calife. » 
L'exécuteur tourna une seconde fois , 
en prononçant la même formule , à 
laquelle le calife répondit par le même 
mot. Enfin l'exécuteur en taurnant 
pour la troisième et dernière fois , dit 
à Alaeddin : « Avez-vous quelque 

VIII. ?> 



2,6 LES MILLE ET UNE NUITS , 

chose à me recommander avant que 
le calife ait prononcé pour la troisième 
fois votre arrêt; car, dès qu'il l'aura 
prononcé , votre tête tombera aussitôt 
par terre ? « 

« Je voudrois , dit Alaeddin , c[ne 
vous ôtassiez ce bandeau de dessus 
mes yeux , afin de voir encore une 
fois mes amis : vous ferez ensuite ce 
que vous voudrez. » Lorsque le ban- 
deau fut ôté, Alaeddin regarda autour 
de lui, et ne vit que des visages cons- 
ternés. Tous les jeux étoient baissés 
par respect pour le calife , et personne 
n'eût osé dire un mot. Au milieu de 
ce silence , le malheureux Alaeddin 
éleva la voix , et dit au calilt* : 

« Commandeur des croyans , j'ai 
quelque chose d'important à vous ré- 
véler. » « Qu'est-ce que (•'est, dit le 
calife?» «Différez, dit Alaeddin, noln; 
supplice de trois jours , vous verrez 
les choses du monde les plus extraor- 
dinaires. » «J'y consens, dit lecalile ; 
mais si dans trois jours je ne vois pas 
ces choses extraordinaires , rien ne 
pourra vous soustraire à la mort. » 



CONTES ARABES. 27 

En même-temps il ordonna qu'on les 
conduisit en prison. 

Le troisième jour , le calife impa- 
tient , résolut d'aller lui-même au- 
devant des aventures qu'il attendoit- 
II choisit un déguisement bizarre , 
s'affubla d'un habit grossier , entoura 
sa tête d'un mouchoir épais , prit ea 
jiiain une arquebuse (i) , mit une 
giberne sur son dos , et remplit ses 
poches d'or et d'argent. Dans cet équi-? 
page, il sort du palais, et commence 
à panourir les rues de Bagdad , espér 
rant voir bientôl les merveilles que 
lui avoit annoncé le Hageb. 

Sur les dix heures du matin , il 
vit à l'entrée dun bazar un hom- 
me qui disoit tout haut : « Jamais 
je n'ai rien vu de si étonnant ! » 
Le cabre lui demanda ce qu'il avoit 



( I ) Arquebuse. Les mots du texte cous 
ai iondoc désignent un arc ou instrument 
propre ;'i lancer des Lallcs. Le mot arqiiehuse, 
archugio en italien , e«t pareillement dérive 
du mot arc. Les mots hisal boadoc, que j\ii 
rendus ^.'ir giberne, indiquent proprement 
un sac où se mettent les balles. 



28 LES MILLE ET UNE NUITS, 

VU de si étonnant. « Ily a , dit cet 
homme , dans ce bazar , une femme 
qui, depuis le point du jour, récite 
le Coran avec tant de justesse et de 
clarté , qu'il semble entendre l'ange 
Gabriel révélant lui-même à Maho- 
met ses divins préceptes. Malgré cela 
personne n'a encore donné la moin- 
dre chose à cette pauvre femme : 
vous conviendrez que rien n'est plus 
étonnant. « Le calife ayant entendu 
cela , entra dans le bazar , et vit une 
vieille femme qui récitoit le Coran , 
et en étoitdcjà aux derniers chapitres. 
Il fut ravi de la manière dont elle le 
récitoit, et s'arrêta pour l'écouter jus- 
qu'à ce qu'elle eût fini. 

Le calife voyant alors que personne 
ne lui doniioit rien , mit la main dans 
.sa bourse avec* le dessein de lui don- 
ner tout ce cpielle renfermoit encore. 
Mais la vieille s'étant levée tout-à- 
(oup, entra dans la boutK[tie d'uu 
marchand , et s'assit à côté de lui. Le 
calife s'a])pro(ha , ]Mêta l'oreille, et 
entendit c(.'s mots : u Voulez-vous une 
jolie personne?» «Volontiers.» « KU 



CONTES ARABES. S.g 

bien , v^enez avec moi , vous verrez 
une ]:)eauté telle que vous n'en avez 
jamais vu ! » 

« Quoi donc , dit le calife en lui- 
même , cette vieille femme , que je 
prenois pour une femme de bien , 
feroit-elle le plus infâme des métiers ! 
Je ne veux lui rien donner que je 
ne sache ce que ceci va devenir. » 
Dans ce dessein , il les suivit de très- 
près. La vieille entra dans sa mai- 
son avec le jeune homme. Le calife 
se glissa derrière eux et se cacha dans 
un endroit d'où il pouvoit tout voir 
sans être aperçu. La vieille appela sa 
fille , qui sortit aussitôt d'un cabinet. 

Le calife fut étonné de voir une 
beauté à laquelle aucune de ses fem- 
mes ne pouvoit être comparée. Sn. 
tnille étoit noble et bien proportion- 
née ; ses jeux noirs , languissans , 
étoient empreints d'un colljre magi- 
(fue plus puissant que tout l'art des 
Babyloniens (1)3 ses sourcils ressem- 

(0 La ville de T^nlivlone, ou Balj'^I, rgt re* 
nomm(ic parmi les Malionitilans pour ses pre*- 



OO LES 3IILLE ET UNE NUITS, 

blofent à des arcs d'où partoient des 
flèches mortelles ; son nez à la pointe 
d'une ëpée ; sa bouche au sceau de Sa- 
lomon ; ses lèvres à deux cornalines 
rouges ; ses dents à un double rang 
de perles ; sa saJive étoit plus douce 
que le miel, plus fraîche que l'eau 
la plus pure : son sein s'élevoit sur 
sa poitrine comme deux grenades , 
et sa peau paroissoit douce comme 
la soie (i) : enfin, elle ressembloit 
à cette belle qu'un poète met au- 
dessus du soleil et de la lune. 

Cette jeune personne n'eut pas plu- 
tôt vu le jeune homme qui éloit au- 
près de sa mère , qu'elle rentra pré-^ 
cipitamment dans le cabinet , en re- 

tigcs et ses enchantetncns. Celte opinion est 
t'ondce sur un passage du Coran , dans lequel 
il est dit qne deux an^es prévaricateurs , Ha- 
rout et Marout, cnsci£;noientla raagie à Bahy- 
lone. ( Coran , chapitre ii , ou de la Vache , 
\erset iiv. , cv'ition de Maracci.) 

(t) La phis grande partie de cette descrip- 
tion, Iradult^^ ici littéralement, est citée par 
le savant M.Jones danssf^s Comnoentaires sur 
ia poésie asiatique, pag. 177. 
t 



CONTES ARABES. 3| 

prochant à sa mère de l'avoir expo- 
sée à la vue d'un inconnu. Celle-ci 
s'excusa , en lui disant que son inten- 
tion ëtoit de la marier ; qu'un hom- 
me pouvoit voir une fois celle qu'il 
vouloit épouser; que si le mariage 
n'avoit pas lieu , on ne se revojoit 
plus , et qu'il n'y avoit aucun mal à 
cela. 

Le calife fut satisfait de voir que la 
vieille femme n'avoit que des inten- 
tions honnêtes. « Vous avez vu ma 
fille, dit-eile ensuite au marchand: 
vous plaît-elle ? » « Beaucoup, répon- 
dit-il. Quelle est la dot et le douaire 
que vous demandez ? » « Quatre mille 
» pièces d'or pour la dot , dit-elle , et 
» autant pour le douaire. )> « Cela est 
» beaucoup, dit le marchand. Tout 
» mon avoir ne se monte qu'à quatre 
» mille pièces d'or : si je donne tout, 
» il ne me restera rien. Acceptez 
» mille pièces d'or. J'en dépenserai 
M mille autres pour meubler la mai- 
ï> son , et faire le trousseau de ma 
» femme , et je ferai valoir le reste 
» dans le commerce. » 



02. LES MILLE ET UNE NUITS 

La vieille femme jura que sans les 
quatre nulle pièces d'or , on n'auroit 
pas UD cheveu de sa fille. Le marchand 
témoigna alors son chagrin de la mo- 
dicité de sa fortune , prit congé de la 
vieille , et se disposa à la cjuitler. Le 
calife le prévint, sortit devant lui , et 
se mit à l'écart dans la rue jusqu'à ce 
qu'il se fût éloigné. Le calife ren- 
tra ensuite dans la maison , et sa- 
lua humblement la vieille , qui lui 
demanda, en lui rendant légèrement 
le salut , ce qu'd vouloit ? 

« Le jeune homme qui sort de chez 
vous , dit le calife, m'a dit qu'il n'é- 

Î)ousoit pas votre fille; je viens vous 
a demander , et vous offrir la somme 
que vous desirez avoir. » La vieille 
regarda le calife depuis les pieds jus- 
qu'à la tète , et lui répondit : « Vo- 
« leur ( car tu en as bien la mine ) ; 
» tout ce qui est sur toi ne vaut pas 
» deux cents drachmes : oùprendrois- 
3) tu quatre mille sec[uins ? » 

« Ces propos sont inutiles , dit le 
calife, et l'ap])arence est souvent trom^ 
peuse. Voulez - vous réellement ma- 



CONTES ARABES. ù^ 

rier votre fille (i) , je suis prêt a rous 
compter la somme ? « « Eii bien ! dit 
la vieille , nous t'épouserons en nous 
comptant les quatre mille se({uins. » 
« J'accepte les conditions ( dit le 
calife , en entrant dans l'intérieur de 
la maison et s'asseyant). Allez chez 
le cadi un tel , et dites-lui cfue le Bon- 
docani(2) le demande. » «Voleur, re- 



(t; Le calife se sert ici d'une compression 
proverbiale et emblématique , en demandant 
à la vieille : « Avez -vous une vigne, orr 

VOULEZ- vous vous BATTRE AVEC LE GAEDR 

VENDANGES ? '> « J'oi une vigne , re'pond- 
elle. ') Le sens de lalle'^orie est facile à saisir. 
Il lui fait entendre par-là qu'ayant une fille 
à marier, elle ne doit pas le rejeter. La vigne 
est prise dans ce sens allégorique en plusieurs 
endroits des livres saints. ( Voyez le Cantique 
des Cantiques, chap. i,verset5, etchap. viii, 
verset ii. 

(■a) LebondocanienATa}:>e,nlhondocari : 

ce mot dérivé de bondocy balle de fusil 
( voyez la note p. 27) , d'où vient aussi le 
mot hondokia , fusil, doit si£:ni{ier ici celui 
qui porte un fusil ou arquebuse. Le rap- 
port du mot al bondocani avec le dé^ui- 
soLP.ent du calife disparoît, si ou lui donue 



04 LES ?.ÎILLE ET UNE NUITS , 

prit la vieil le, puis-je croire cfue lecadi 
voudra bien venir pour toi ? « « Ne 
vous embarrassez pas , dit le calife ; 
allez , et dites au cadi qu'il apporte 
des plumes, de l'encre et du papier. » 
La vieille partit, disant en elle- 
même : « Si le cadi venoit avec moi, 
)e pourrois regarder mon prétendu 
cendre , non comme un voleur or- 
dinaire, mais comme un chef de 
voleurs. Arrivée chez le cadi , elle 
le trouva assis au milieu de plu- 
sieurs autres juges et entouré de 
beaucoup de monde. Elle s'avança 
-jd'abord, mais n'osant aller plus loin 
elle retourna sur ses pas. « Comment , 
dit-elle ensuite, je m'en irai sans avoir 
osé rien dire au cadi ! j) Elle s'enhardit,^ 
revint à la porte , avança la. tête , la 
retira, et recommença plusieurs fois la 
même chose. 

Le cadi remarqua ce manège , ap- 
pela un huissier, et lui ordonna de 
Faire entrer cette femme. L'huissier 



pour nrmrs un arc et des flèches , coninie a 
fuit M. Cazolte. 



CONTES ARABES. 35 

x-iat la chercher : elle le suivit fort 
contente , et s'approcha du cadi qui lui 
dit: « Que voulez-vous, bonne fem- 
me?» « Seigneur, répondit-elle, j'ai 
chez moi un jeune homme qui vou- 
droit que vous xHlnssiez le trouver. » 
« Qui est ce jeune homme qui veut 
que j'aille le trouver , et que! est son 
nom?» « Il dit, reprit la vieille, qu'il 
s'appelle le Bondocani. » 

A ce nom , qui étoit le nom secret 
du calife, et qui n'étoit connu cjue des 
gens en place, le cadi se leva sur-le- 
champ , et dit à la vieille : « Marchez 
devant moi et me montrez le che- 
min. » Tous ceux qui étoient là eurent 
beau lui demander cù il alloit, il ne 
leur dit autre chose, sinon qu'il lui 
étoit survenu une affaire , et il partit 
avec la vieille. Celle-ci réfléchissoit , 
chemin faisant, et disoit en elle-même : 
« Ce pauvre cadi est un bon -homme. 
Mon futur gendre l'a sûrement régalé 
cette nuit de quelcjues coup^ de bâ- 
ton : il craint que pareil accident ne 
lui arrive encore , et voilà pourquoi il 
^"empresse si fort de venir le trouver.» 



3(> LES MILLE ET UNE NUITS, 

Le cadi , suivant toujours la vieille, 
entra dans sa maison , et reconnois- 
sant le calife , alloit se prosterner de- 
vant lui ; mais le calife lui fît signe 
qu'il ne vouloit pas être connu. Le 
cadi le salua donc à la manière ordi- 
naire, s'assit sans façon près de lui , 
et lui demanda quel sujet lui faisoit 
désirer sa présence. « Je voudrois , 
dit le calife , épouser la fille de cette 
femme, et nous avons besoin de vous 
pour dresser le contrat. » Le cadi se 
tournant alors du côté des dames , leur 
fît une profonde révérence et demanda 
quelle étoit la dot et le douaire? « Mille 
sequins de dot et autant de douaire , 
lui dit la vieille. « 

Le cadi, après s'être assuré du con- 
sentement du calife , voulut dresser 
son acte; mais, s'apercevant qu'il avoir 
oublié du ])apier , il prit le bas de sa 
robe et écrivit d'abord les noms du 
calife , de son père et de son ,^rand- 
père qui lui étoient bien connus (i). 

(i) Le ralifc Haroun étoit fils de INlahdi, et 
petil-fils d'ALou Gi;ifyr al Matisour. 



CONTES ARABES. 37 

Ensuite il demanda à la vieille le nom 
de sa fille , de son père et de son 
grand-père. 

La vieille se mit alors à gémir et à 
se lamenter. « Malheureuses que nous 
sommes , dit-elle , si son père vivoit , 
ce voleur n'auroit pas osé mettre le 
pied dans cette maison , à plus forte 
raison prétendre à la main de ma fille \ 
Mais la mort de mon mari me ré- 
duit à cette extrémité. » « Dieu prend 
pitié des infortunés et des orphelins , 
dit le cadi , en écrivant. « A chaque 
nouvelle question, la vieille recom- 
mençoit à se lamenter de plus belle- 
liC cadi secouoit la tête, avoit peine à 
se contenir , et le calife rioit de tout 
son cœur. 

Le contrat achevé , le cadi coupa le 
bas de sa robe où il étoit écrit , et se 
leva pour s'en aller ; mais ne voulant 
pas paroître dans les rues avec une 
robe coupée , il l'ôta . et pria la vieille 
de la donner à quelqu'un à qui elle 
pût encore servir. Comme il sortoit , 
la vieille dit au calife : « Est-ce que 
vous ne donnez rien au cadi^ qui est 

Vin. 4 



ZS LES MILLE ET UNE NUITS , 

venu lui-même vous trouver , qui a 
écrit sur le bord de sa robe , et a été 
obligé de l'abandonner ? » 

« Laissez-le partir , dit le calife , je 
ne lui donnerai pas une obole. » « Que 
les voleurs sont avides , s'écria-t-elle : 
cet homme vient cliez nous pour ga- 
gner quelqu'argent , et nous le dé- 
pouillons ! » Le calife se mit encore 
à rire, et dit à la vieille en s'en allant, 
qu'il alloitliii apporter les quntre mille 
sequins et des étoffes pour habiller la 
nouvelle mariée. « O voleur , reprit 
encore la vieille , tu vas donc piller 
le magasin de quelque pau\Te mar- 
chand, lui enlever tout son bien et 
le réduire à la mendicité ! » 

Le calife de retour dans son palais, 
se revêtit de ses habits de cérémonie , 
s'assit sur son trône, et commanda 
qu'on fit venir des marbriers , des 
menuisiers, des badigeonneursetdes 
peintiesen bâtiment. Quand ils furent 
arrivés, qu'ils eurent baisé la terre 
dr-vant lui , et fait des vœux pour la 
durée de son règne, il ordonna qu'on 
les étendît par terre , et qu'on leur 



CONTES ARABES. 59 

donnât à chacun deux cents coups de 
bâtx)n. Comme ils crioient grâce, et de- 
mandoient humblement quelle faute 
ils avoient commise , il les nt relever, 
et dit au principal d'entre les mar- 
briers : 

a Dans telle rue , à tel endroit , 
vous trouverez une maison faite de 
telle manière : allez -j sur-le-champ, 
et pavez-la toute entière en marbre. 
Si ce soir il se trouve seulement un 
endroit grand comme la main qui 
ne soit pas pavé , ta main droite sera 
mise à la place. » « Commandeur 
des crojans, dit-il, nous n'avons pas 
de marbre. « « Qu'on en prenne dans 
mes magasins , dit le calife , et as- 
seml^lez tous les marbriers de Bag- 
dad. Lorsque la maîtresse de la mai- 
son vous demandera qui v^ous a en- 
voyés, vous répondrez, c'est votre 
gendre. Si elle vous demande : 
Quelle est la profession de mon gen~ 
dre ? Comment s appelle-t-il ? vous 
répondrez à la première question : 
iSous n en savons rien; et à la se- 
conde : // se nomme le Bondocani, 



40 LES MILLE ET UNE NUITS , 

Si quelqu'un de vous répond autre 
cliose, il sera mis en croix sur-le- 
champ. » 

Le marbrier assembla tous les ou- 
vriers de sa profession , fît charger le 
marbre et tout ce qui étoit nécessaire 
pour leur travail , se rendit à la mai- 
son que le calife avoit indiquée , et 
y entra avec tous ceux qui l'accompa- 
gnoient. La vieille aussitôt se pré- 
senta : « Que voulez-vous ? » « Nous 
venons pour paver cette maison. » 
<( Qui vous a envoyés ? » « Votre 
gendre. » « Quelle est la profession de 
mon gendre i' » « Nous n'en savons 
rien.» «Mais, comment s'appelle- 
t-il?» «LeBondocani. » «Mon gen- 
dre , dit en elle-même la vieille , n'est 
qu'un voleur; mais c'est assurément 
le premier , le chef, le plus distingué 
de tous les voleurs. » Les marbriers 
s'étant partagé la besogne , chacun 
d'eux n'eut à faire qu'une coudée 
d'ouvrage , ou même moins. 

Le calife avoit donné des ordres pa- 
reils au chef des menuisiers : celui-ci 
rassembla tous les autres menuisiers , 



CONTES ARAB ES. 4T 

prit des planches , des clous , et tout 
ce qui étoit nécessaire ^our faire des 
portes et autres ouvrages de son état. 
Ils entrèrent tous dans la maison , 
dressèrent leurs établis , se partagè- 
rent l'ouvrage , et commencèrent à 
travailler à l'envi l'un de l'autre. 

La v'ieille étonnée se présente pa- 
reillement à eux : ce Que voulez- 
vous?» « Nous venons pour arran- 
ger cette maison. » « Qui vous y a 
envoyés? » « Votre gendre. « « Quelle 
est la profession de mon gendre ? » 
« Nous n'en savons rien. « « Mais 
comment s'appelle-t-il ? » «Le Bon- 
docani. » Le vieille ne sachant où elle 
en étoit , et devenue presque folle , 
disoit en elle-même : « Mon gendre 
le voleur est un homme bien redouté , 
car tout ceci ne se fait c[ue par la crainte 
qu'il inspire ; et tous ces ouvriers en 
ont si peur, qu'aucun d'eux n'oseroit 
dire quelle est sa profession. » 

Bientôt après arrivent les badigeon- 
neurs et les peintres , avec la chaux , 
l'huile de chanvre, et tout ce qui leur 
éloit nécessaire. Les badigeonneurs 



43 LES MILIE ET UNE NUITS, 

font éteindre la chaux , dressent leiirf 
échelles , et se*hietlent quatre ou cinq 
après un mur; derrière eux travail- 
lent les peintres. 

L'étonnement de la vieille étoit si 
grand, qu'elle en perdoit la raison. 
V Mon gendre , dit-elle à sa fille , est 
obéi bien ponctuellement, et on a 
une grande frayeur délai. Sans cela, 
comment pourroit-il faire faire tant 
de choses en un jour? Un autre ne 
les feroit pas exécuter en un an. Quel 
dommage qu'avec tout cela ce ne soit 
qu'un voleur ! » 

Résolue d'interroger ces nouveaux 
ouvriers , la vieille s'approche des 
badigeonneurs , leur fait ses ques- 
tions ordinaires , et obtient toujours 
les mêmes réponses. Elle s'adresse 
aux peintres, qui ne lui apprennent 
rien de plus. Enfin , s'altachant à f un 
d'eux, plus jeune que les autres, et 
le tirant à l'écart : « Mon enfant, lui 
«lit-elle, au nom de Dieu , apprenez- 
moi ie vrai nom et la profession de 
mon gendre? « « On ne peut parler, 
lui répondit - il , quand il y va de la 



CONTES ARABES. 4j 

rie. M « Allons , dit alors la vieille , 
je vois clairement que ce n'est qu'un 
voleur. Tout le monde a peur du 
mal qu'il peut faire. « 

Sur la fin du jour, les ouvriers 
ayant fini d'arranger la maison , re- 
mirent leurs habits , allèrent au pa- 
lais , et rendirent compte au calife de 
l'exécution de ses ordres. Le calife 
les ayant bien récompensés , fit venir 
des porteurs. On remplit des paniers 
de linge , de tapis , de coussins -, on 
met dans d'autres des habits , de^ 
étoffes brodées , des bijoux. Le calife 
ordonne aux porteurs de faire aux 
questions de la vieille les mêmes ré- 
ponses qu'il avoit prescrites aux ou- 
vriers. 

La vieille voyant arriver les por- 
teurs , leur dit : «Vous vous trompez, 
toutes ces choses ne sont pas pour 
nous; portez-les à ceux à qui elles 
appartiennent. » « C'est ici , répon- 
dent les porteurs , la maison qu'on a 
arrangée aujourd'hui , et c'est bien 
ici que nous envoie votre gendre, n 
En même temps , ils entrent et dé- 



'44 l'Es MILLE ET UNE NUITS, 

posent leurs paquets , en disant à la 
vieille , qui soutenoit toujours qu'ils 
se trompoient : « Ayez soin toujours 
de parer votre maison , mettez ces 
habits , et faites habiller tous ceux 
que vous voudrez , car votre gendre 
a de tout en abondance , et il viendra 
vous voir cette nuit à l'heure où tout 
le monde est endormi. » « Les vo- 
leurs , dit en elle-même la vieille , 
sortent toujours la nuit. » 

Cependant la vieille va trouver ses 
voisines et les prie de venir avec elle 
pour lui aider à arranger la maison , 
et à placer les meubles et les effets 
qu'elle vient de recevoir. Celles-ci 
la suivent, autant par curiosité que 
par envie de lui rendre service. Arri- 
vées devant la maison , elles sont 
étonnées de la voir blanchie, répa- 
rée; et bientôt leurs yeux sont éblouis 
de la quantité de meubles , d'effets 
précieux , d'habits , de bijoux qui 
Î3rillent de tous cotés. 

« D'où vous viennent toutes ces 
choses , lui dirent-elles , et comment 
cette maison est-elle tout-à-coup si 



CONTES ARABES. 45 

changée ? Hier ce n'étoit qu'une ma- 
sure , rien n'étoit blanchi , point de 
peinture nulle part , encore moins de 
marbre. Dormons-nous , et tout ceci 
n'est-ii qu'un songe , ou bien est-ce 
l'effet d'un enchantement r* » 

« Il n'j a point d'illusion , dit la 
vieille; tout s'est fait naturellement. 
C'est mon gendre qui a opéré ces 
merveilles, et qui m'a envoyé tout ce 
que vous voyez. » « Votre gendre ! 
Et quel est-il? Quand avez-vous donc 
marié votre fille ? Nous n'en avons 
rien su. » « Tout cela s'est fait au- 
jourd'hui. « ce Quel est l'état de votre 
gendre : il faut que ce soit un riche 
marchand ou un grand seigneur ? » 
« Mon gendre n'est ni marchand ni 
grand seigneur : c'est un voleur , 
mais non pas un voleur ordinaire ; 
c'est le chef, le capitaine de tous les 
voleurs. » A ces mots, les voisines sont 
saisies de frayeur, et disent à la vieille : 

« Au nom de Dieu , faites-nous la 
grâce de nous recommander à vo- 
tre gendre , afin qu'il n'enlève rien 
de nos maisons ! Entre voisins on 



46 LES MILLE ET UNE NUITS, 

doit avoir des égards les uns pour 
les autres. « « Ne craignez rien , 
mon gendre est généreux. Je vous 
promets que non - seulement il ne 
vous prendra rien , mais il ordonnera 
aux voleurs qu'il commande de res-' 
pecter ce qui vous appartient. » 

Les promesses de la vieille rassu- 
rèrent un peu ses voisines , qui lui 
aidèrent à placer les meubles , et à 
arranger sa maison. Lorsqu'elles eu- 
rent fini , elles s'occupèrent de la pa- 
rure de la mariée. On fit venir d'a- 
bord une coiffeuse, ensuite on la revê- 
tit d'habits magnifiques , et on l'orna 
de toutes sortes de bijoux. Comme on 
finissoit la toilette de la mariée, on 
vit arriver des porteurs avec des cor- 
]:)eilles remplies des viandes les plus 
délicates , et des mets les plus recner- 
chés , tels que pigeons , poulets , per- 
dreaux , cadies , gelinottes (i). Dans 
d'autres corbeilles étoit le dessert , 

(0 Gelinottes , en arabe cata , ou al cala. 
Selon M. de Bnffon (Histoite Naturelle êtes 
Oiseaux , tom. 3, pag. 356) , l'oiseau de Syrie 



CONTES ARABES. 47 

composé de pâtes , de dragées , de 
sucreries , de confitures , et autres 
choses de cette espèce. 

« Prenez ces mets et ces plats , di- 
rent les porteurs à la vieille- c'est 
votre gendre qui vous les envoie. 
Il vous recommande de bien manger, 
et de régaler vos voisins , et tous ceux 
que vous voudrez. » «De grâce, dit 
la vieille , quel est l'état de mon gen- 
dre , et comment s'appelle - 1 -il? » 
ce II s'appelle le Bondocani ; mais 
nous ne connoissons pas son état , 
répondent les porteurs en s'en al- 
lant. « « Assurément , disoient quel- 
ques voisines , c'est un voleur. » 
« Qu'il soit ce qu'il voudra , disoient 
les autres , celui qui peut faire tout 
cela n'a pas son pareil dans Bagdad. » 



que les Turcs nomment cala , est exactement 
le même que le îranca ou la gelinotte des Py- 
rénées. Le même auteur, en disant, quelques 
linnes auparavant , que Valchnta désigne cer- 
tainement un oiseau du i^enre des pi£;eons, 
n'a pas pris garde que le nom alchata n'est 
que celui de cata ou chala , précs.ié de 
l'article arabe al. 



48 LES MILLE ET UNE NUITS , 

Tout le monde se mit ensuite à 
table , et chacun mangea de bon appé- 
tit. On apporta le dessert, auquel on 
ne fit pas moins d'honneur. On avoit 
eu soin de mettre auparavant de côté 
pour 1 époux , quelques-uns des mets 
les plus délicats , et quelques plats de 
dessert. 

Cependant le bruit se répandit 
dans le quartier que la vieille avoit 
marié sa fille à un voleur , qui l'avoit 
enrichie tout d'un coup par les nom- 
breux présens qu'il lui avoit faits. 
Cette nouvelle passant de bouche en 
bouche , parvint bientôt aux oreilles 
du marchand dont nous avons parlé. 
Il apprend que la personne qu'il a de- 
mandée en mariage a été donnée par 
sa mère à un voleur , qui leur a fait 
présent d'une quantité innombrable 
de meubles, d'habits, de bijoux, qui 
a fait réparer leur maison, l'a fait 
blanchir , peindre, paver en marbre, 
et la rendue cl une magnificence qui 
éblouit les regards. 

Cet événement piqua vivement le 
jeune marchand, qui conçut aussilôt 



CONTES ARABES. 4g 

le projet d'alîer chez le lieutenant de 
police, et de lui promettre une ré- 
compense considérable pour l'enga- 
ger à se saisir du voleur, espérant, 
par ce moyen , pouvoir s'emparer lui- 
même de la jeune personne. Il alla 
donc sur-le-champ trouver le lieute- 
nant de police, lui raconta tout ce qui 
s'étoit passé, lui promit une bonne 
récompense , et lui dit que le voleur 
possédant des richesses immenses, il 
pourroit prendre encore tout ce qu'il 
voudroit. 

Le lieutenant de police fut fort con- 
tent , et dit au jeune marchand : 
te Attendez jusqu'à dix heures du soir, 
afin que nous trouvions le voleur dans 
la maison. Je m'y rendrai à cette 
heure - là, je ferai saisir le voleur , 
et vous vous emparerez de la jeune 
personne. « Le jeune marchand re-* 
mercia le lieutenant de police, se re- 
tira, et revint à l'heure indiquée. 

Le lieutenant de police venoit de 
monter à cheval avec quatre cents 
hommes. Il étoit accompagné de qua- 
tre officiers, et précédé de flambeaux 

viy. 5 



5o LES MILLE ET UNE NUITS , 

et de lanternes ; toutes' les voisines 
s'étoient retirées chez elles ; la maison 
étoit éclairée par beaucoup de bou- 
gies 5 et la mère et la fille , bien enfer- 
mées , attendoient tranquillement le 
nouveau marié. Le lieutenant de po- 
lice frappe rudement à la porte. La 
vieille se lève , aperçoit de la lu- 
mière par les fentes de la porte , re- 
garde en dehors , et voit le lieutenant 
de police et son escouade qui occu- 
poient toute la rue, et l'un de ses 
officiers qui se préparoit déjà à en- 
foncer la porte. 

Cet homme, nommé Schamama , 
étoit violent , brutal , ou plutôt c'étoit 
un vrai diable incarné, toujours prêt 
à faire le mal et à se porter aux plus 
grands excès. « Que faisons-nous là,di- 
soit-il au magistrat, et que gagnerons- 
nous à attendre qu'on nous ouvre la 
porte; il vaut mieux l'enfoncer, fon- 
dre sur eux, saisir celui que nous 
cherchons , et nous emparer des effets 
qui sont dans la maison. » 

Un autre officier, nommé Hassan , 
d'une figure douce et d'un caractère 



CONTES ARABES. 5r 

encore plus doux, aimant à faire le 
bien , et qui sembloit placé près du 
lieutenant de police pour le bonheur 
de l'humanité, lui dit aussitôt : « Ce 
conseil est mauvais et dangereux. Per- 
sonne n'a jamais fait aucune plainte 
contre ces gens-là. Et nous ne savons 
si l'homme qu'on a dénoncé comme 
un voleur, est réellement un voleur. 
lie jeune marchand , mécontent de 
n'avoir pas épousé la jeune personne, 
peut avoir fait une dénonciation fausse 
pour se venger. Ne vous jetez point 
dans une affaire qui peut avoir pour 
vous-même les suites les plus fâ- 
cheuses, et tâchons de tirer douce- 
ment tout ceci au clair. Au reste, c'est 
au commandant à décider de ce qu'on 
doit faire. » 

La vieille entendoit tous ces dis- 
cours à travers la porte, et trembloit 
de peur. Elle revint auprès de sa fille, 
et lui apprit que le lieutenant de police 
frappoit à la porte. « Barricadez-la , 
lui dit la jeune personne effrayée , 
peut-être que Dieu nous délivrera ds 
ce danger. » La vieille barricada la 



52 LES MILLE ET UNE NUITS , 

porte. On frappa de nouveau avec 
plus de violence ; elJe demanda : 
« Qui est là'::' « « Infâme vieille, lui 
répondit Schamama , associée de vo- 
leurs , ne vois -tu pas que c'est le 
lieutenant de police et ses gens ? 
Ouvre la porte à Pinstant. » 

« Nous sommes des femmes, ré- 
pondit la vieille, et nous n'avons au- 
cun homme avec nous 5 nous ne pou- 
vons ouvrir à personne. « v Oivre la 
porte, reprit Schamama d'une voix 
terrible, ou bien nous allons la mettre 
en pièces. « 

La vieille ne répondit rien , et vint 
rejoindre sa fille : « Vois, lui dit-elle, 
ce voleur qui est cause que nous 
sommes investies, assiégées depuis le 
commencement de la nuit! S'il paroît, 
c'en est fait de lui. Fasse le ciel qu'il 
ne vienne pas ce soir ! Ah , si voire 
père vivoit encore , le lieutenant de 
police ou tout autre n'auroit jamais 
assiégé ainsi notre maison ! » « Com- 
ment faire, disoit la jeune personne? 
Il faut se soumettre au destin. » 

Cependant le calife voyant qu'il n'y 



CONTES ARABES. DO 

avoil plus personne dans les rues , que 
la nuit s'avançoit, et que chacun étoit 
retiré chez soi , se déguisa , prit son 
arquebuse , ceignit son épée et sortit 
secrètement pour aller trouver sa nou- 
velle épouse. Arrivé au commence- 
ment de la rue , il vit de loin les 
flambeaux , reconnut le lieutenant de 
police avec ses gens, et le jeune mar- 
chand qui étoit à côté de lui , et en- 
tendit la plupart des officiers qui 
crioient : « Brisez la porte, saisissez 
la vieille , et tourmentez-la pour lui 
faire dire où est le voleur son gen- 
dre. » 

Le seul Hassan s'efForçoit au con- 
traire de contenir cette multitude en- 
ragée, en leur disant : « Braves ca- 
marades , respectez les lois que vous 
devez faire observer, et ne précipitez 
rien. Ce sont des femmes , elles n'ont 
point d'homme avec elles, ne les 
maltraitez pas. Peut-être l'homme 
qu'on a dénoncé n'est pas un voleur, 
et cette affaire peut avoir pour nous 
des suites fâcheuses. » « Hassan , s'é- 
cria Schamama , lu n'es pas fait pour 



54 I-ES MILLE ET UNE NUITS, 

accompagner im lieutenant de police, 
mais plutôt pour rester assis sur le 
banc des juges. Il ne faut dans notre 
état que des gens alertes, déterminés, 
acharnés à leur proie, propres à faire 
un coup de main , et à surprendre le 
monde. » 

« Maudit Schamama , disoit en lui- 
même le calife en écoutant ce dis- 
cours, je te récompenserai comme 
tu le mérites. » En même temps il 
aperçut près de la maison où demeu- 
roil là vieille , une rue sans issue. Il 
y entra, et vit une grande porte au- 
devant de laquelle éloit une tapisse- 
rie et une lampe suspendue; à côlé 
étoit assis un eunuque. Le maître de 
ce palais étoit un des émirs du calife , 
qui commandoit mille soldats; il s'ap- 
peloit l'émir lounis. C'étoit un hom- 
me dur et féroce , qui, lorsqu'il n'avoit 
pas assommé qiiel({u'un dans sa jour- 
née, ne mangeoit pas, tant il étoit 
en colère. 

L'eunuque voyant venir le calife,' 
cria après lui , et se leva pour le frap- 
per, en disanl : « Où vas-tu, insensé ?» 



CONTES ARABES. D'J 

Le calife lui répondit d'un ton ferme 
et assuré : « Infâme valet , que t'im- 
porte? » L'eunuque déconcerté crut 
v^oir dans l'auguste souverain , un lion 
prêt à se jeter sur lui : il prit la fuite, et 
courut en tremblant à son maître, qui 
lui dit en le voyant : « Malheureux , 
que t'est-il arrivé ? » « Monseigneur, 
ait-il, tandis que j'étois assis devant 
la porte , un homme est entré dans la 
rue et s'est approché de l'hôtel : j'ai 
voulu le frapper, il m'a crié d'une 
voix de tonnerre : « Infâme valet . « J'a i 
pris la fuite, et je viens vous rendre 
compte. » 

L'émir, en écoutant ce discours , 
pensa étouffer de colère. « Traiter 
mes gens d'infâmes, s'écrie-t-il , c'est 
me faire injure à moi-même! Je vais 
punir cet insolent. » Aussitôt il se 
lève, prend une énorme masse d'ar- 
mes capable de briser une mon- 
tagne , et sort en criant : « Où est 
l'insolent qui m'insulte en traitant 
mes gens d'infâmes ? » Le calife 
Voyant venir lounis , l'appelle par son 
nom. lounis reconnut aussitôt la voix 



56 LES MILLE ET UNE NUITS, 

de son maître, jeta sa masse d'armes ,, 
et se prosterna par terre. 

« Lâche, dit le calife, tu es un 
grand seigneur, et tu souffres que le 
lieutenant de police vienne vexer , 
tourmenter dans ton voisinage, des 
femmes retirées dans leur maison , 
et qui n'ont point d'homme avec 
elles ! Tu restes tranquillement chez 
toi , et tu n'en sors pas pour repous- 
ser et traiter comme il le mérite cet 
indigne officier ! » « Commandeur den 
croyans , répondit lounis, si je n'a vois 
craint de maltraiter un magistrat , en 
qui vous pouviez avoir confiance , 
cette nuit lui eût été fatale , ainsi qu'à 
sa troupe 5 et si vous l'ordonnez, je 
vais les charger à l'instant , et les met- 
tre tous en pièces. Comment un lieu- 
tenant de police et ses archers pour- 
roient-ils me résister i' » 

«Entrons d'abord chez vous, lui 
dit le calife. » lounis vouloit le faire 
asseoir ; mais il refusa , et lui dit de 
le faire monter sur la terrasse. Lors- 
qu'ils y furent, il lui montra la mai- 
son des feiuines dont il lui avoit parlé. 



CONTES ARABES. ^j 

et lui demanda comment il pourroit 
s'y introduire. lounis lui montra un 
endroit favorable à son dessein , et 
alla chercher une échelle qu'il plaça 
comme il falioit. Le calife passa dessus, 
franchit l'intervalle qui séparait les 
deux maisons , et dit à lounis de ren- 
trer , et qu'il l'appelleroit quand il 
auroit besoin de lui. 

Le cahfe passa sur la terrasse en 
marchant doucement , et sans faire 
de bruit, de peur d'effrayer davan- 
ta^re les dames , el s'avança jusqu'à 
une ouverture qui donnoit dans l'in- 
térieur de leur appartement. Il re- 
garde , s'étonne de la magnificence 
qui règne partout , et croit voir un pa- 
radis. L'éclat des dorures et des pein- 
tures étoit encore relevé par celui des 
lustres et des girandoles ,• et la jeune 
personne, assise sur un trône, revêtue 
d'habits superbes , et couverte de bi- 
joux , ressembloit au soleil qui brille 
au milieu d'un ciel pur , ou à la lune 
dans son plein. 

Tandis que le calife émerveillé de 
la beauté de sa nouvelle épouse la con- 



58 lES MILLE ET UNE NUITS, 

nous devenir, et comment nous dé- 
barrasser de ces mechans? INous 
sommes des femmes , et^nous n avm^ 
que Dieu pour appui. Quel ma heu- 
veux destin nous a envoie ce voleur ! 
AK, si votre père vivoit iviais 

telle est la volonté de Dieu. « _ 
«Ma mère, lui répondit la leune 

personne , vous avez beau vous plain- 
dre et m'humilier en traitant ce leu- 
ne homme de voleur, puisque Dieu 
me le donne pour époux , je cloi=> le 
recevoir de ses mains , et me con- 
former à ses décrets » « Dieu veuille 
reprit alors la vieille , touchée des 
sentimens de sa fille , qu'il ne vienne 
pas cette nuit; car on le saisiroit et 
in lui feroit un mauvais parti a ce 
pauvre jeune homme ! « 
^ Le calife ayant entendu r^lte con- 
versation , ramassa par terre une pe- 
tite pierre de la grosseur d un pois, 
la lança adroitement sur la bougie qui 
étoit élevant la jeune personne, er 
léteignit. « Qu'est-ce donc qui tait 



CONTES ARABES. 5g 

éteindre cette bougie , tandis que les 
autres brûlent si bien , dit la vieille en 
la rallumant? « Comme elle fînissoit 
ces mots , le calife lance une seconde 
pierre , et éteint la bougie qui avoit 
servi à rallumer la première. « En- 
core une bougie qui s'éteint, dit la 
vieille, cela est étonnant. «Peu après, 
une troisième pierre éteint une troi- 
sième bougie. « Pour le coup, dit la 
vieille, il faut que quelque esprit 
aérien s'amuse à éteindre ici les bou- 
gies. » Comme elle alloit la rallu- 
mer , une petite pierre lui tombe sur 
la main. Elle regarde alors du côté 
de l'ouverture qui étoit au plancher , 
et aperçoit son gendre. 

ce Voyez par où vient votre époux , 
dit-elle à sa fille. Il a pris le chemin 
que prennent ses pareils : c'est tou- 
jours par les toits que viennent les 
voleurs. Un autre seroit entré par la 
porte. Mais Dieu soit loué de ce qu'ii 
est venu par - dessus les toits , sans 
cela il auroit été pris ! » Puis s'adres- 
sant à son gendre: «Va-t-en bien vite, 
lui dit-elle , par où tu es venu , si tu 



60 LES MILLE ET UNE NUITS , 

ne veux être pris par les scélérats qui 
assiègent notre maison. Nous ne som- 
mes que des femmes , et nous ne 
pouvons te sauver. » 

« Ouvrez-moi toujours la porte de 
la terrasse , dit le calife en riant , afin 
que je me rende près de vous , et que 
je voie ce que je dois faire à ces ma- 
rauds. » « Malheureux , lui dit la 
vieille, crois-tu que celui qui assiège 
notre maison ressemble à ce pauvre 
cadi qui a eu si peur de toi , qu'il a 
coupé sa robe pour écrire sur-le- 
champ ton contrat ? Celui qui nous 
assiège est le lieutenant de police en 
personne. Crois-tu lui faire faire aussi 
ce que tu voudras ? « « Ouvrez-moi , 
vous dis-je, répondit le calife, ou je 
vais briser la porte. « La vieille mon- 
ta , et ouvrit la porte de la terrasse. 

Le calife étant entré , se mit à côté 
de son épouse, dit qu'il se sentoit 
appétit, et demanda à se mettre à 
table. « Auras-tu bien lecœur de man- 
ger , dit la vieille , tandis que ces scé- 
lérats peuvent fondre sur nous à tout 
moment. » « Ne craignez rien , dit le 



CONTES ARABES. 6l 

calife , et apportez - nous quelque 
chose. » lia vieille apporta les mets et 
les plats de dessert qu'on avoit mis à 
part. Le calife se mit à manger et à 
causer tranquillement avec elles. 

Quand le calife fut rassasié , et 
que la table fut ôtée , on entendit re- 
doubler les cris : « Ouvrez la porte , 
ou nous allons l'enfoncer. « Le calife 
tira alors sou anneau , le remit à la 
vieille, et lui dit : « Portez cela au 
lieutenant de police, et dites-lui que 
Je maître de cet anneau est chez vous. 
Si le lieutenant de police vous de- 
mande ce que désire le maître de cet 
anneau , vous lui direz que je vou- 
drois qu'il entrât avec ses quatre prin- 
cipaux officiers , et qu'il fit apporter 
une échelle de quatre échelons , une 
corde et un faisceau de baguettes (i). » 

La viedJe, peu contente de la com- 
mission , répondit : « Le lieutenant 
de police aura donc aussi peur de 



(i) Ces divers objets dévoient sprvir à don- 
ner la bastonnafle au lieulenont de police et 
à Schamania, coniiae on le verra plus Lus. 

YIII. 6 



^3 LES MILLE ET UNE NUITS , 

VOUS OU de cet anneau ? Je crains , 
moi , qu'il ne serve de rien ; que ce^ 
gens-là ne m'écoutent pas , ne se jet- 
tent sur moi , et ne m'assomment. « 
«Ne craignez rien, dit le calife, le 
lieutenant de police ne peut me résis- 
ter. » « Si vous avez aussi le secret 
de vous faire craindre du lieutenant 
de police , et de lui faire exécuter vos 
volontés , dit la vieille, je veux abso- 
lument prendre de vos leçons, et je ne 
vous laisserai pas que vous ne ni ayez 
appris un tour de votre métier , ne 
seroit-ce qu'à voler les femmes. » 

Le calife se mit à rire , et donna son 
anneau à la vieille. Elle le prit, alla 
jusqu'à la porte, et dit en elle-même : 
« Je ne ferai qu entrouvrir la porte 
pour leur donner l'anneau , et s'ils 
n'écoutent pas ce que j'ai à leur dire 
de la part du voleur, je refermerai 
la porte comme olle éloit. Que vou- 
lez-vous donc, dit-elle en criant bien 
fort? n « Infâme vieille, abominable 
sorcière, répondit Schamama , nous 
voulons saisir le voleur qui est chez 
toi, lui couper une main et un pied , 



C N T E s A R A B E s. 65 

et tu verras de quelle manière nous 
te traiterons ensuite. » 

La vieille, un peu effrayée, leur 
demanda si quelqu'un d'eux savoit 
lire? « Oui, dit le lieutenant de po- 
lice en s'avancant. » «Voici un ca- 
chet , lui dit la vieille : voyez ce qui 
est écrit dessus , et quel est le nom 
de celui à qui il appartient. » « Que le 
diable emporte le cachet et celui à 
q'ui il appartient, dit Schamama ! » 
!Puis s'adressant au lieutenant de po- 
lice : « Aussitôt que la vieille paroî- 
tra , lui dit-il, frappez-la, jetez-la 

Ï)ar terre , et faites-nous entrer dans 
a maison : nous la pillerons, nous 
prendrons le voleur, et ensuite vous 
verrez de qui est le cachet ; et s'il ap- 
partient à quelqu'un à qui nous de- 
vons du respec t , nous dirons que 
nous ne l'avons vu que lorsque le 
mal êtoit fait : personne ne pourra 
soutenir le contraire. » 

En disant cela , Schamama s'ap- 
procha de la porte, et dit à la vieille : 
« Donne-moi cet anneau, et voyons 
s'il pourra te sauver. « La vieille en- 
tr'ouvrit la porte seulement pour pas- 



64 LES MILLE ET UNE NUITS, 

ser la main, et lui tendit la bague. 
Il la prit, et la donna au lieutenant de 
police. Celui-ci recoimoissant l'anneau 
du calife Haroun Alrascliid , changea 
de couleur , et trembla de tout son 
corps. « Qu'as-tu donc, lui dit Scliama- 
ma? » Le lieutenant de police, pour 
toute réponse, lui présenta l'anneau. 
Il le prit, s'approcha d'un flambleau , 
et ne put s'empêcher, malgré ses em- 
portemens, de reconnoître l'anneau 
du calife. Aussitôt il tombe à la ren- 
verse en criant : « Au secours , au 
secours ! » 

« Malheureux , lui dit le lieutenant 
de police , la vengeance divine va 
bientôt éclater contre toi ! Tout ceci 
est retfet de tes infâmes procédés et 
de ta cupidité. Prépare-toi à répondre 
à nos accusateurs , et à te tirer, si tu 
peux, de ce mauvais pas. » 

Schamama revenant à lui, dit à 
la vieille avec respect : « Que desi- 
rez-vous, madame ? « Celle-ci s'a- 
perçut aussitôt qu'on avoit peur de 
son gendre , et en fut enchantée. 
« Celui à qui appartient le cachet, dit- 



CONTES ARABES. 55 

elle, demande une échelle de quatre 
échelons , une corde , un faisceau de 
baguettes , et le sac ciui renferme les 
autres choses nécessaires pour la pu- 
nition des coupables. Ildemande aussi 
à voir le lieutenant de police et ses 
quatre principaux officiers. « « Ou est, 
illustre dame , reprit Schamama , ce- 
lui à qui appartient l'anneau ? » « Il 
est dans cette maison , dit la vieille. » 

Le lieutenant de police s'appro- 
chant de la vieille, lui demanda à son 
tour où étoit celui à qui appartenoit 
l'anneau et ce qu'il desiroit ? La vieille 
lui répéta ce qu'elle veiioit de dire à 
Schamama. « Nous sommes prêts à 
exécuter les ordres de celui à qui 
appartient cet anneau , et nous avons 
avec nous tous les mstrumens néces- 
saires pour punir les coupables, dit le 
lieutenant de police en balbutiant , et 
tremblant comme ceux de sa suite. » 

La vieille entra , et dit à son gen- 
dre en riant : « Il n'y a pas dans le 
inonde un chef de voleurs pareil à 
vous. Vous faites peur au cadi , vous 
faites peur au lieutenant de police , 



66 ILES MILLE ET UNE NUITS , 

VOUS faites peur à tout le monde. .Te 
veux entrer à v^olre service , et voler 
les femmes tandis que vous volerez 
les hommes. Vous ine ferez part de 
x^os secrets , et je pourrai réussir ; car 
tel maître , tel valet , tel père , tel fils , 
dit le proverbe. Cependant , si dès 
que ces gens-là sont venus , ils eussent 
brisé la porte et fussent tombés sur 
nous , tandis que vous n'étiez pas en- 
core ici, que serions-nous devenues? 
Mais , grâce à Dieu , vous êtes venu 
à temps. » 

Le calife se mit à rire; et sa jeune 
épouse , assise à ses côtés , se réjouis- 
soit de leur délivrance , lorsque le 
lieutenant de police entra , accompa- 
gné de ses quatre principaux officiers, 
parmi lesquels étoient Schamama et 
Hassan. Le calife fît avancer ce der- 
nier, et lui dit d'appeler l'émir lounis, 
commandant de mille hommes. Ce- 
lui-ci parut sur-le-champ. Le calife 
lui ordonna de châtier le lieutenant 
de police et Schamama. 

lounis obéit, et s'acquilta de sa 
POft^mission en homme à qui elle ne 



COHTES ARABES. 6y 

déplrâsoit pas. Le châtiment fut pous- 
sé si loin , que les malheureux laissè- 
rent leurs ongles sur la placé (i). On 
les traîna ensuite en prison, et Has- 
san fut revêtu de la charge de lieute- 
iiant de police. « Avez-vous jamais 
vu , dit alors le calife à la vieille , un 
voleur traiter ainsi un lieutenant de 
police et ses gens? » « Non , en véri- 
té, dit la vieille; et il ne me reste 
qu'une chose à désirer, c'est que Dieu 
punisse maintenant le calife pour 



(i) Il paroît que cela arrive quelquefois 
dans ce supplice, comme on le voit parla des- 
cription qu'en donne Chardin : « La peine 
» corporelle ordinaire est la bastonnade sur la 
» plante des pieds. On jette le patient sur 
)) les fesses, et on lui attache les pieds Tun 
>» contre l'autre avec une corde qu'on puinde 
î) au haut d nn arbre ou à un crochet; et avec 
j) de lon^s Ijâlons, deux hommes le frappent 
» sur la plante des pieds à lonps intervalles et 
>) par mesure , mais fortement. La règle est 
n de ne donner pas moins de trente coups , 
» ni plus de trois cents. Le patient jette les 
51 hauts cris ; les pieds lui enflent et noircis-? 
1' sent, et quelquefois les enfles en lon^.bent. 
•" Lii cuériéon dnre environ un mois. » 



68 LES MILLE ET UNE NUITS , 

l'injustice qu'il vient de commettre 
envers nous , injustice sans laquelle, 
malgré toutes tes prouesses et le 
merveilleux de tout ceci, tu n'aurois ja- 
mais mis le pied dans notre maison. » 

Le calife, étonné de cette brusque 
exclamation , dit en lui-même : « Au- 
rois-je commis quelque injustice et 
donné lieu à cette femme de faire 
ainsi des imprécations contre moi ? 
Quel mal , dit-il ensuite à la vieille , 
vous a donc fait le calife ? » 

« Quel mal? Il a fait piller, rava- 
ger notre maison. On a enlevé nos 
meubles , nos effets , tout ce que nous 
avions. On ne nous a pas laissé un 
vêtement , ni de quoi avoir un mor- 
ceau de pain; et si Dieu ne vous 
eût envoyé vers nous j nous serions 
mortes de faim. » 

« Pourquoi le calife vous a-t-il 
traitées de cette manière ? » 

« Mon fils étoit un de ses hagebs. 
Un jour qu'il étoit assis ici , on frappe 
à la porte ; il y va, et voit deux femmes 
qui lui demandent de l'eau pour 
boire. Il leur en donne , et elles s'en 



r. O N T E s ARABES. 69 

vont : une heure après une vieille lui 
apporte un plat de petits gâteaux de 
la part de la personne à qui il avoit 
donné à boire. Il les accepte. Le 
gardien du quartier vient à passer , 
et lui demande quelque chose. C'étoit 
le jour de la fête de l'Arafa. Mon fils 
lui donne le plat de petits gâteaux. 
Une heure après une troupe de gens 
viennent de la part du cahfe , emmè- 
nent mon fils , et pillent notre mai- 
son. Le calife veut savoir comment 
le plat de petits gâteaux est parvenu 
à mon fils. Il le dit. Le calife lui de- 
mande s'il a vu quelqu'un des char- 
mes de la jeune personne. Il \'ouloit 
dire que non ; mais il étoit troublé , 
et répondit sans y penser c[u'il avoit 
vu son visa2;e. Le calife fît venir la 
jeune personne , et ordonna qu'on 
leur coupât la tête à tous deux. Mais 
il n'a pas voulu les faire exécuter un 
jour de fêle : il les a fait conduire en 
prison. Voilà comment le calife nous 
a traitées , et sans cette injustice et la 
perte de mon fils , tu n'aurois jamais 
épousé ma fille. ». 



70 LES MILLE ET UNE NUITS, 

Le calife ayant entendu les plaintes 
de la vieille , reconnut l'injustice qu'il 
avoit commise , et lui dit : « Que di- 
riez - vous si j'engageois le calife à 
faire sortir votre fils de prison , à lui 
rendre ses biens , à lui donner un 
emploi plus distingué , et si ce cher 
fils venoit cette nuit même se jeter 
dans vos bras ?» 

La vieille ne put s einpêclier de 
sourire à l'idée de revoir son fils 5 
mais reprenant bientôt sa tristesse , 
elle dit au calife : « Tais-toi , malheu- 
reux , les fanfaronnades ne sont plus 
ici de saison. Celui dont je te parle à 
présent n'est pas comme le lieutenant 
de police qui a peur de toi , et que 
tu traites comme tu veux. C'est le 
Commandeur des crojans , le grand 
Haroun Alraschid dont le nom est 
respecté de l'Orient à l'Occident^ et 
qui cominande à des nombreuses ar- 
mées. Le moindre esclave de sa cour 
a plus de puissance que le lieutenant 
de police. Ne te laisse pas aveugler sur 
le succès de tes ruses , et par la crain- 
te que tu as inspirée aux gens d'une 



CONTES ARABES. 71 

certaine espèce. Ne vas pas courir à 
ta perte, et nous laisser sans appui. 
J'espère pour mon fils , que le Tout- 
Puissant qui l'éprouve , voudra bien 
Venir à son secours. » 

Le calife, touché jusqu'aux larmes 
du discours de la vieille , se leva pour 
s'en aller. La vieille et la jeune 
personne le pressoient de rester , er 
s'efforçoient de le retenir; mais le 
calife jura que rien ne pourroit l'em- 
pêcher de sortir , et s'échappa de 
leurs mains. 

Lorsque le calife fut rentré dans 
son palais , il s'assit sur son trône et 
fît venir les émirs , les visirs et les 
hagebs. Lorsqu'ils furent assemblés , 
qu'ils se furent prosternés devant lui, 
et qu'ils eurent fait , selon l'usage , des 
vœux pour la durée de son empire , 
il leur dit : « J'ai réfléchi à l'affaire 
d'Aladdin, que j'ai fait arrêter et 
mettre en prison , et je suis étonné 
qu'aucun de vous n'ait demandé grâce 
pour lui , et ne lui ait donné aucune 
marque d'attachement et de sensibi- 
lité, M 



72 LES MILLE ET UNE NUITS , 

« Commandeur des croyans , ré- 
pondit un des émirs , notre respect 
pour vous nous a retenus 5 mais en 
ce. moment nous implorons votre mi- 
séricorde pour votre esclave. » To^us 
les émirs se découvrirent alors la tête 
et baisèrent la terre. « Je lui par- 
donne , dit le calife ; allez le trouver, 
revétez-le d'une robe d'honneur , et 
amenez-le ici. « 

Dès que le calife aperçut Alaeddin, 
il lui donna une des premières char- 
ges du palais, et lui dit de retour- 
ner aussitôt chez lui. On le fit 
monter sur un cheval du cahfe • 
les émirs l'accompagnèrent et le re- 
conduisirent chez lui en triomphe , 
aux acclamations d'un peuple nom- 
breux , et au bruit de toutes sortes 
d'instrumens. Sa mère et sa sœur , 
entendant de loin les cris du peuple 
et le bruit des tambours , ne savoient 
ce que c'étoit. Tout-à-coup des huis- 
siers frappent à la porte, et annon- 
cent la grâce d'Alaeddin et sa nou- 
velle dignité. Ils demandent en 
même temps la récompense de cette 



CONTES Arabes. y 3 

bonne nouvelle, et s'en retournenC 
fort contens de la générosité de ces 
dames. 

Alaeddin paroît bientôt lui-même. 
Sa mère et sa sœur sautent à son cou, 
le serrent dans leurs bras, et versent 
des larmes de joie. Alaeddin s'assied 
et leur raconte son aventure. Remar- 
quant ensuite la magnificence de la 
maison, il en témoigna son éton- 
nement à sa mère. Elle lui apprit 
que le jour qu'il avoit été arrêté , on 
avoit pillé et saccagé la maison , en- 
levé les marbres , les portes , les meu- 
bles ; qu'on n'y avoit pas laissé la 
Valeur d'une drachme , et qu'elles 
avoient été trois jours sans man- 
ger. 

» Mais d'où viennent donc toutes 
ces choses , ces effets , ces meubles 
ces vases? Qui a décoré, orné cette 
maison en si peu de temps? Tout ce 
que je vois ne seroit-il qu'un son^e ? » 
« Ce n'est point un songe , mais une 
galanterie de mon gendre, qui a fait 
faire tout cela en un jour. » «Quel 
est votre gendre ? Quand avez-vous 



r?4 LES MILLE ET UNE NUITS 

marié ma sœur, et qui a pu l'épou- 
ser sans mon consentement '^ » «Ke 
te fâche pas , mon enfant; sans lui 
nous étions perdues. « « Quel est l'é- 
tat de mon beau-frère ? » « Voleur. » 
( Alaeddin, à ce mot, pensa étouffer 
de colère et d'indignation.) «Quel 
est donc ce voleur qui ose devenir 
mon beau-frère ? Par le tombeau de 
mes pères , il faut que je lui coupe Ja 
tête. « « Laisse là ce bandit ; il a fait 
bien autre chose à d'autres qu'à toi , 
et il ne lui est rien arrivé : tout ce 
que tu vois a été pour lui l'ouvrage 
d'un jour. » 

La mère d' Alaeddin lui raconta 
ensuite l'aventure du cadi , celle du 
lieutenant de police, et la punition 
de ce dernier , et elle lui montra par 
terre les traces du sang que la vio- 
lence des coups avoit fait couler. Llle 
finit en disant : « Je me suis plaint de- 
vant lui de l'injustice du calife et de 
ton arrestation : aussitôt il a promis 
d'aller trouver le calife, de te faire 
mettre en liberté , te faire revclir 
d'une robe d'honneur, te faire reii- 



CONTES ARABES. yS 

dre tous tes biens, et de t'en faire don- 
ner de nouveaux. Effectivement, il 
nous a quittées sur-le-cliamp , et bien- 
tôt après nous avons eu le bonheur de 
le revoir : c'est à lui sans doute que 
nous en sommes redevables. 

Alaeddin ne comprenoit rien à 
tout cela , et son étonnement ne pou- 
voit être plus grand. « Quel est le 
nom de cet homme ? » « Je ne sais , 
et toutes les fois que je l'ai demandé 
aux divers ouvriers qui sont venus 
ici de sa part , ils m'ont dit qu'ils ne 
le savoient pas, mais que son sur- 
nom étoit le Bondocani. » 

A ce nom , Alaeddin comprit que 
le prétendu voleur n'étoit autre que 
le calife. Il se leva tout hors de lui , 
et baisa sept fois la terre. Sa mère se 
mit à rire , et lui dit : « Et quoi , mon 
fils , ce nom te fait-il aussi perdre l'es- 
prit ? Tu disois tout-à- l'heure que lu 
lui trancherois la tête ? « « Savez-vous 
bien , répondit Alaeddin , que celui 
que vous venez de nommer , est le 
Commandeur des croyans, le calife 
Haroun Alraschid ? Et quel autre que 



y6 LES MILLE ET UNE NUITS, 

lui auroit pu traiter ainsi le lieute- 
nant de police , et faire tout ce qu'il 
a fait ? » « Ah , mon fils , je suis 
perdue, le calife ne me le pardon- 
nera pas , je fai toujours traité de 
voleur ! » 

Tandis qu'ils parloient ainsi, le ca- 
life entra. Alaeddin se jeta à ses 
pieds 5 sa mère s'enfuit, et se cacha 
dans un cabinet. « Où est votre mère, 
dit le calife? « « Elle n'ose paroitre à 
vosjenx- répondit Alaeddin.» «Pour- 
quoi dcmc , dit le calife, elle n'a rien 
à craindre? » Et aussitôt il fappela 
lui-même. Elle vint , et se prosterna 
devant le souverain. « Tout-à-fheure , 
lui dit-il en riant, voii^ vouliez me 
prendre pour maître, et vous charger 
de voler les femmes, et maintenant 
vous jne fujez ! Ce n est pas le inojen 
de f'ure des progrès. « La vieille , 
un peu rassurée , demanda pardon au 
caliie , qui fit venir aussitôt un cadi , 
répudia la princesse de Perse , et la 
maria avec Alaeddin. On célébra en 
mémo temps les deux mariages. Tons 
ies ému's et les seigneurs de Bagdad 



CONTES ARABES. 7^ 

y assistèrent. Les repas et les réjouis- 
sances durèrent, trois jours, et Ton 
distribua aux pauvres des aumônes 
al^ondantes. Alaeddin et le calife cou- 
lèrent les jours les plus heureux au- 
près de leurs épouses , et leur bon- 
heur n'eut d'autre terme que celui 
de leur vie. 

Scheherazade fînissoit de raconter 
l'aventure du calife Haroun Alras- 
chid avec la petite -fille de Chosroès 
Anouschirvan , et son mariage avec 
la sœur d'un de ses chambellans. Le 
sultan des Indes , que ces aventures 
avoient beaucoup diverti , demanda 
aussitôt à la sultane si elle en savoit 
encore c[uelques autres du même 
prince. 

V Sire, répondit la sultane , la vie du 
calife Haroun est pleine d'une mul- 
titude d'aventures pareilles , sans par- 
ler d'un nombre infini de traits cu- 
rieux , d'anecdotes piquantes. Toutes 
ces choses sont présentes à ma mé- 
moire 5 mais je desirerois, si vous me 
le permettez encore, vous raconter 



78 LES MILLE ET UNE NUITS , 

maintenant l'histoire d'un jeune mar- 
chand de Bagdad et de la Dame in- 
connue, histoire dans laquelle écla- 
tent principalement la justice et l'hu- 
manité de ce grand prince. » 

Le sultan des Indes auroit bien 
Voulu entendre sur-le-champ cj^uel- 
que chose de cette histoire ; mais le 
jour qui commençoit à paroitre , 
l'obligea d'attendre à la nuit suivante. 
Scheherazade commença donc le len- 
demain en ces termes : 



CONTES ARABES. 79 



LE BIMARISTAN(i), 

OU 

HISTOIRE 

DU JEUKE MARCHA>D DE BAGDAD 
ET DE LA DAME I^CO^^^'UE. 



Le calife Haroun Alraschid étant 
un jour fatigué du poids des affaires, 
et voulant prendre quelque dissipa- 
tion , envoya chercher le visir Gia- 
far et lui dit : « Sortons ensemble 
de mon palais : je voudrois me mê- 
ler parmi le peuple de Bagdad , savoir 
quels sont tes entretiens, connoitre 
les injustices qui peuvent se commet- 

(t) Mot persan, qui signifie hôpital. Il est 
dérivé du mot biinar, malade. La terminaison 
istan indique le lieu , le pajs , etc. 



6o LES MILLE ET UNE NUITS , 

tre , venir au secours des opprimés , 
et punir les oppresseurs. «Aussitôt ils 
se déa;uisèrent , prirent des habits de 
derviche , et sortirent secrètement du 
palais , accompagnés de Mesrour , 
chef des eunuques. Après avoir par- 
couru plusieurs rues delà ville , ils se 
trouvèrent vis-à-vis la porte d'un hô- 
pital. 

« Quelle est cette maison , dit le 
calilè à son visir 5 elle me paroit vaste 
et spacieuse?» « Seigneur, répondit 
Giafar , c'est une maison de santé , 
où Ton reçoit les pauvres malades , 
et dans laquelle sont renfermés quel- 
ques fous. » « Entrons, dit le calife, 
pour voir si l'on a som de ces mal^ 
heureux , et si les administrateurs ne 
mangent pas les revenus de celte mai- 
son , et ne laissent pas manquer 
ceux qui y sont des cnoses qui leur 
sont nécessaires. « 

lis entrèrent , et visitèrent d'abord 
l'infirmerie. Ils traversèrent plusieurs 
galles , et les trouvèrent toutes bien 
rieltoyées ; les lits étoient propres , 
e( tous les malades avoient auprès 



CONTES ARABES. 8r 

d'eux leurs sirops , leurs potions , 
et toutes les ciioses dont ils avoient 
besoin. 

Ils visitèrent ensuite les fous. Le 
calife dit à Giafar : « Il faut que tu 
entres dans la loge d'un de ces fous ; 
Mesrour entrera ensuite dans un 
autre, et moi dans une troisième. » 
Mesrour, empressé deremplir la com- 
mission , dit cju'il alloit commencer, 
et entré aussitôt dans la première 
loge qui se présente à lui. 

Il trouva le fou c[ui s'amusoit à 
couper l'habit qu'il avoit sur lui , eu 
criant : v Beaux fruits d'Irak , beaux; 
fruits d'Irak (i). « Mesrour lui dit r 
« Vendez-moi de ces fruits , afin que 
j'en fasse goûter à mes camarades. » 
« Approchez et prenez, lui dit le fou. » 
Mesrour s'étant approché comme pour 
prendre les prétendus fruits , Je fou 
le saisit au collet, ramassa de f ordure, 
et lui en frota le visage. Il se mit en- 



(i) LIrak Arabi, dont il s'a£;it ici , est le 
nom de la proviace dans laquelle est située la 
ville de Bagdad, 



Sa LES MILLE ET UNE NUITS, 

suite à rire , et se laissa tomber à la 
renverse en continuant ses éclats. 
Mesrour , tout confus , courut aussi- 
tôt se laver à la fontaine. 

Le calife dit alors à Giafar d'entrer 
à son tour dans une loge : il j entra, 
et vit un fou qui éloit assis tranquil- 
lement. K Bonjour, lui dit Giafar. » 
« Bonjour , répondit le fou. Que la 
paix et la bénédiction de Dieu soient 
sur vous ! » « Vous me paroissez un 
homme de bon sens , reprit Giafar. 
Pourquoi êtes-vous ici ? « « J'y suis 
répartit le fou , parce qu'un certain 
jour je dis à mes parens et à mes 
concitoyens que j'étois un prophète 
envoyé de Dieu. Ils ne m'ont point 
cru , se sont soulevés contre moi, se 
sont emparés de ma personne , et 
m'ont amené ici. » 

Ace discours, Giafar s'enfuit, et 
alla retrouver le calife. « Pourquoi 
l'as-tu quitté si promptement, lui dit 
celui-ci ? » « Seigneur, lui dit Giafar, 
c'est un impie, un imposteur : il dit 
qu'il est un prophète envoyé de Dieu.» 
« Cela n'est point impossible , dit \q 



CONTES ARABE 5. 83 

calife : Dieu a créé beaucoup de pro- 
phètes qu'il a envoyés aux hommes 
en difFérens temps; mais tout pro- 
piiète doit prouver sa mission par 
des miracles évidens : va donc lui 
demander cruels sont les miracles 
qu'il a faits r » 

Giafar rentra dans la loge du fou , 
et lui dit : « Les prophètes qui vous 
ont précédé, ont fait des miracles 
évidens : quels sont ceux que vous 
avez faits ? » « Si vous voulez un mi- 
racle, répondit le fou, je vais vous 
eu faire un tout-à-l'heure , afin que 
vous croyez en moi. » « Choisissez 
vous-même le miracle, et faite -le 
devant nous , reprit Giafar. » « Allez, 
dit le fou , montez sur ce bâtiment 
élevé , précipitez-vous en bas du haut 
de la terrasse , vous tomberez par 
terre , et vous vous romprez le cou. 
J'irai aussitôt à vous, je vous dirai: 
Levez-vous, et vous vous relèverez 
sain et sauf. » 

« Je vois que vous êtes vraiment pro- 
phète , dit Giafar , et je crois de tout 
mon cœur à votre mission. » Il re- 



B4 Î'ES MILLE ET UNE NUÎtS , 

tourna près du calife, et lui raconta 
ce que lui avoit dit le fou. « A ce que 
je vois , lui dit le calife , tu n'as pas | 
envie d'éprouver sa puissance. Ce- 

Î)endant c'est à l'épreuve , comme dît i 
e proverbe , qu'on connoît le mérite \ 
des liomines. » ' 

- Le calife entra ensuite lui - même i 
dans la troisième loge. Il y vit un j 
jeune homme qui nWoit point encore j 
de barbe , d'une figure intér'essante ; 
devant lui étoil un livre qu'il lisoit. \ 
lue calife le salua : il lui rendit le sa* 
lut. « Pourquoi étes-vous ici, lui dit j 
le calife ; car vous me paroissez avoir 
toute votre raison » r* Le jeune hom- 
mie lui dit, en poussant un profond 
soupir : 

« Asseyez - vous tous ici , respec- 
tables derviches , afin que je vous 
ouvre mon cœur, et que je vous ra- 
conte la cause de ma détention. Cha- 
que jour je demande à Dieu qu'il tasse 
venir ici notre souverain , pour lui 
raconter la manière dont on m'a 
traité par ordre de son visir Giafar ; 
je suis sûr que s'il pouvoit m'enten- 



C iî T E 3 ARABES. 05 

tire , il me rendroit la liberté et pu- 
niroit son visir d'avoir signé si légè- 
rement l'ordre de me renfermer. J'es- 
père que vous joindrez vos prières 
aux miennes pour obtenir du ciel la 
grâce crue je lui demande. « 

Le calife à ces mots regarda Gia-' 
far. Celui-ci fort étonné cherclioiten 
lui-même quel étoit ce jeune hom.- 
me, et sur quoi étoient fondées ses 
])laintes ; mais faisant réflexion qu'il 
étoit fou , et qu'il ne faut pas faire 
attention à ce que disent les fous , il 
sourit, et leva les épaules. 

Le calife , jaloux de découvrir la 
vérité de cette atiaire , dit au jeune 
homme : « Je consens volontiers à 
entendre le récit de votre histoire , et 
je vous promets que nous prierons le 
ciel de vous envoyer le calife, afin 
qu'il vous fasse rendre justice. « « Dieu 
vous entende , répondit le jeune hom- 
me : asseyez- vous. » Le prince s'as- 
sit, et le jeune homme commença 
ainsi son histoire : 

« Mon père est ^ndic des mar- 
chands de Bagdad. 11 invita un soir 

vni. 8 



C8 LES r.îiLLE ET tfNE ÎTIJITS, 

à souper plusieurs négocians de la 
v-ilie. Chacun deux avoit amené son 
fils aîné. Après un repas splen- 
dide , auquel on fît honneur , et 
où l'on s'amusa beaucoup , la con- 
versation tomba sur l'établissement 
des enfans. Ceux-ci profitant de la 
gaieté et de la bonne humeur, té- 
moignoient librement leur goût pour 
telle ou telle partie du commerce, 
et pressoient leurs parens de les y 
placer. L'un disoit : « Mon père, je 
voudrois que vous me fissiez voya- 
ger. « Un autre : « Mon père , je vou- 
drois que vous me donnassiez une 
boutique. » Un troisième : «Mon père, 
je voudrois faire la commission. » 
JEnfîn , tous les enfans qui étoient pré- 
sens demaudoient à faire, les uns une 
chose , les autres une autre, et leurs 
pères prometloieut de les satisfaire 
incessamment. 

7) J'écoutois attentivement tous ces 
discours, et je portois secrètement 
envie à ces jeunes gens. Lorscjue je 
fus seul avec mon père , je lui dis : 
« Vous avez entendu comme tous ces 



CONTES ARABES, ^J 

Jeunes gens demandoient à leurs 
pères de leur donner un état? Jusqu'à 
quand me laisserez-vous sans mëta- 
blir ? »Mon père me dit : « La plupart 
de ces marchands seront obligés d'em- 
prunter pour donner un état à leurs 
enfans. Pour moi, grâce à Dieu, 
j'ai chez moi de quoi t'étabhr. Après 
demain, tu auras une boutique, un 
fonds de commerce , et je te mettrai 
en état de vendre et d'acheter. » 

» Le lendemain , mon père alla au 
quartier des marchands : il me loua 
une boutique, et la garnit de mar- 
chandises de toutes espèces pour la 
valeur de deux mille piastres (i). Le 
surlendemain , je me rendis à ma 
boutique, et j'en fis l'ouverture : je 
vendis, j'achetai, je reçus, je don- 
nai 5 j'étois fort content de inoi-méme 
et de mon nouvel état. Les voisins 
vinrent me voir, et me souhaitèrent 
toutes sortes de prospérités. 

» J'allois ainsi tous les matins à 
mon magasin , et je commençois, au 

(i) La piastre vaut environ trois francs. 



85 LES MILLE ET UNE NUITS , 

bout de quatre mois , à faire d'assez 
bonnes affaires 5 j'étois connu de beau- 
coup de inonde. Mon père venoit 
dans la journée nie voir, me recom- 
mandoit à tous mes voisins, et étoit 
fort aise de me voir ainsi réussir. 

3) Un jour que j'étois occupé à 
montrer des marchandises à quel- 
ques pratiques , plusieurs dames en- 
trèrent dans ]a boutique , suivies de 
leurs esclaves. Parmi ces l'ames , je 
remarquai sur-tout une jeune per- 
sonne qui me parut d'une beauté 
extraordinaire. Les personnes qui 
ëtoient alors avec moi se levèrent, 
et me dirent qu'elles reviendroient 
lorsque ces dames auroient fait leurs 
emplettes. 

» Les dames s'assirent dans la bou- 
tique, et me dirent : « Nous voudrions 
?icheter de belles étoffes pour la va- 
leur a'environ cinq cents piastres, jï 
«Je leur en fis voir plusieurs : elles 
les prirent toutes jusqu à la concur- 
jence de la somme. Je calculai en 
moi-même , et je vis que je gagnois 
mv ce jiiarclié près de cent piastres. 



CONTES ARABES. Si} 

Je fis six paquets de toutes les étoffes, 
et je leur présentai Je compte. 

(f Je n'ai poiut d'argent sur moi , 
me dit la jeune personne , et je n'ai- 
me point à acheter à crédit : dans 
Quelques jours nous viendrons pren- 
dre ces marchandises , nous vous en 
payerons le montant , et nous vous 
en achèterons encore d'autres. » 
« Comment , Madame , lui dirent les 
esclaves j vous ne connoissez donc 
pas ce jeune marchand , et pour qui 
le prenez -vous? C'est le fils du syn- 
dic des marchands de Bagdad. Le 
croyez -vous homme à vous dire : c< Je 
ne donne pas ma marchandise sans 
argent , ou bien , je n'ai pas l'hon- 
neur de vous connoitre ? » En par- 
lant ainsi , les esclaves s'emparèrent 
des marchandises, les dames se le- 
vèrent , prirent congé du marchand , 
et s'en allèrent. 

» Je n'osai pas demander à ces 
dames chez qui elles demeuroient , 
et je les laissai partir sans leur 
dire un seul mot. Je ne tardai pas 
à m'en repentir, « Pourquoi , me 



90 LES MILLE ET UNE NUITS, 

disois-je à moi-même, ne leur 
ai - je pas seulement demandé leur 
adresse ? « J'attendis jusqu'au soir , 
sans voir venir personne de leur 
part. Je me levai fort affligé, disant 
en moi-même : « Plût à Dieu que je 
ne leur eusse rien vendu 1 Ne vau- 
droit-il pas mieux encore que je 
n'eusse gagné que la moitié de ce que 
j'ai gagné, et que j'eusse reçu l'ar- 
gent? Ah, si j'avois retenu les mar- 
chandises ! Ces femmes m'ont attra- 
pé, je le vois. Jamais elles ne revien- 
dront ici. » 

)) Plein de ces réflexions , je fer- 
mai ma boutique, et je m'en retour- 
nai à la maison , fort embarrassé do 
ce que je dirois à mon j^ère , lors- 
qu'il apprendroit mon aventure. A 
peine fus - je entré , que ma mère 
s'aperçut que je n'étois pas d'aussi 
bonne humeur cfu'à l'ordinaire. 
«Qu'as-tu, me dit -elle, tu as l'air 
fâché ? Il est inutile de dissimuler : 
je vois bien que quelque chose ie 
fait beaucoup de peine. Dis -moi ce 
qui t'est arrivé aujourd'hui, et ce qui 



CONTES ARABES. 9I 

t'afflige à ce point? » Ma mère me 
pressa si long-temps et avec tant d'ins- 
tance , que je fus obligé de lui conter 
mon aventure. 

(f Plusieurs femmes, lui dis -je, 
m'ont acheté pour cinq cents piastres 
de marchandises qu'elles ont empor- 
tées; elles ne m'ont pas donné un 
sou , et je ne les connois pas. » « Il ne 
faut pas tant t'affliger , me dit - elle ; 
pour gagner , il faut savoir perdre 
quelquefois. Si ces femmes ne vien- 
nent point t'apporter le prix de tes 
marchandises , je te les payerai : ainsi, 
console-toi, et sois tranquille ; mais 
dorénavant prends garde à toi. » «Je 
ne veux rien , lui répondis-je : lais- 
sez-moi. » J'avois tant de chagrin , 
que je ne soupai pas ce soir -là; je 
m'enfermai dans ma chambre, et je 
m'endormis , en réfléchissant à ce 
qui venoit de m'arriver. 

» Le lendemain j'allai au marché; 
j'ouvris ma boutique , et j'y restai 
assis jusqu'au soir, sans recevoir au- 
cune nouvelle des dames qui avoient 
emporté mes marchandises. Je m'en 



f)3 LES MILLE ET UNE NUITS,' 

retournai à la maison encore plus 
désespéré que la veille. 

« Mon fils , me dit en me voyant 
ma mère , il ne faut plus penser à ce 
qui t'est airivé ; je cTains que tu ne 
tombes malade de chagrin : on n'ap- 
prend qu'à ses dépens. » Ma mère 
avoit beau vouloir me consoler, ]e 
ne goûtois aucune consolation. Je 
pa- ai encore trois jours dans la plus 
grande affliction. 

» Le quatrième jour, j'ouvris ma 
boutique de bonne heure selon m:i 
coutume. A peine étois-je assis , que 
les mêmes dames entrèrent tout-à- 
coup , et me souhaitèrent le bonjour; 
je crus d'abord que c étoit d'autres 
personnes. « Donnez-nous le compte, 
me dit l'une d'elles? 3) «Quel compte?» 
« Le compte de ce que nous vous de- 
vons : nous allons vous payer. » 

» A ces mots , mon esprit se cal- 
ma, mon visage s'épanouit. Elles me 
comptèrent les cinq cents piastres; je 
les ramassai et les serrai. « Nous vou- 
drions , me dire ut- elles, avoir encore 
d'autrci marchaadise§. » Je leur don- 



CONTES ARABES. 93. 

nai tout ce qu'elles desiroient, et 
elles remportèrent comme la pre- 
mière fois. Le soir je fermai ma bou- 
tique, et je m'en retournai tout joyeux 
à la maison. Ma mère voyant mon 
air gai et satisfait , me dit : « Je pa- 
rie que ces dames sont venues, et 
t'ont payé ce quelles te dévoient ? » 
« Cela est vrai , lui dis -je. « « Je te 
l'avois bien dit , reorit ma mère. Voilà 
le commerce : on vend à crédit , on 
attend un peu , et l'on est ensuite 
payé. » 

« Je continuai de vendre aux mê- 
mes dames des marchandises de toute 
espèce, jusqu'à ce quelles me durent 
environ dix bourses (i). Etant alors 
assis dans ma boutique , je vis en- 
trer une vieille fem.me. « Bonjour, 
lui dis-je : que voulez-vous m' ache- 
ter ? Une mante , un mouchoir ? 
Voyez : voulez-vous des voiles d'Es- 
tamboul (2) , ou des toques de bro- 



(i) La bourse vaut enviroa quinze cent» 
francs. 

(2) Constautinople. 



q4 i-es mille et une nuits, 

card d'or ? Dites - moi ce que vous 
desirez ? » « Je ne veux rien autre 
chose , me répondit - elle , sinon que 
vous vous portiez bien ; mais écou- 
tez-moi un m.oment : j'ai deux mots 
à vous dire.» «Vous pouvez parier 
librement , lui dis-je. » 

a Cette jeune personne, continua 
la vieille , qui est venue cliez vous 
suivie de plusieurs esclaves, et qui 
vous a pris beaucoup de marchan- 
dises , desireroit vous épouser : vou- 
driez -vous y consentir? Ce qu'elle 
vous doit sera sa dot 5 vous aurez une 
femme dont la beauté est égale à celle 
des Hou ris. Venez avec moi chez 
elle, vous la verrez. Si elle vous plaît, 
vous l'épouserez , sinon on vous 
comptera votre argent , et vous vous 
en retournerez comme vous serez 
venu. » 

» A ce discours de la vieille , je ne 
savois trop que répondre 5 je n'osois 
aller avec elle. «Peut-être, dis-je 
en m.oi - même , on veut se moquer 
de moi ; je n'ai pas envie de m' expo- 
ser à pareille aventure. » « Ne crai- 



CONTES ARABES. gb 

gnez rien , mon enfant , me dit la 
vieille , qui s'aperçut de mon embar- 
ras : on n'a pas intention de vous 
tromper.» « Allons , m:e dis-je alors, 
pourquoi ne tente rois-je pas la for- 
tune? Combien d'autres se sont enri- 
chis par de pareils coups de hasard ! 
Que risqué-^e en suivant cette vieille, 
et que peut-il arriver à un homme 
qui a un peu de courage ? n Sur cela 
je fermai ma boutique, et je partis 
avec la vieille. 

« Lorsque nous eûmes fait la moi- 
tié du chemin , La vieille me fit arrê- 
ter , et me dit : « Mon enfant , il faut 
toujours avoir de la prévoyance dans 
ce monde, et prendre ses précau- 
tions. Vous allez entrer chez nous , 
et voir la jeune personne : si elle ne 
vous plaît pas , vous vous en irez ; 
telles sont nos conventions ; mais 
Tous pourriez alors publier cette 
aventure, et nous déshonorer. Le 
seul moyen de nous garantir de cet 
inconvénient, c'est que je vous bande 
les yeux, afin que vous ne sachiez 
point par où vous serez venu , ni 



g6 LES MILLE ET UNE NUITS , 

dans quelle maison vous serez en- 
tré. « 

« Prendre cette précaution dans le 
milieu de la rue, et devant tout le 
monde , lui dis-je , seroit donner des 
soupçons aux passans. Pourquoi , 
diroit-on, cette vieille bande- t-elle 
les yeux de ce jeune homme , il ne pa- 
roit y avoir aucun mai? Attendez 
un instant , et lorsque nous rencon- 
trerons quelque petite rue, nous y en- 
trerons , et nous ferons en sorte de 
n'être vus de personne. » « Fort bien, 
dit la \^eiile. w Après quelques pas , 
elle trouva un endroit commode , 
me banda les yeux avec un mouchoir, 
et me conduisit ensuite, en me tenant 
par la main , jusqu à ce que nous 
fûmes arrivés à la maison. Elle frappa 
deux coups de miarteau : la porte s'ou- 
vrit. 

» La vieille me fit entrer , et m'ôta 
le mouchoir. Je vis alors deux jeu- 
nes esclaves d'une beauté extraordi- 
naire. Elles me firent passer par sept 
portes , au-delà desquelles je fus reçu 
par quatre autres esclaves toutes plus 



CONTES ARABES. QJ 

belles les unes que les autres. On me 
fit ensuite entrer dans une salle si 
magnifique, qu'elle sembloit être une 
des salles qui renferment les trésors 
de Salomon. « Tout ce que je vois, 
disois-je en moi-même, n'est-il qu'un 
songe et qu'une illusion ? » Mais je 
devois voir bientôt des choses encore 
plus étonnantes. 

» La vieille, qui m'avoit toujours 
suivi, me quitte alors un moment, 
et revient peu après suivie d'une es- 
clave dont la coiffure étoit faite d'une 
étoffe d'or , et qui portoit un plateau 
garni d'un déjeûner délicat et recher- 
ché. Après que j'eus déjeûné, on me 
présenta des liqueurs et du café. La 
vieille apporta ensuite de l'argent 
qu'elle compta devant moi , et me dit : 

« Recevez ce qui vous est dû , et 
n'ajez plus d'inquiétude sur cet ar- 
ticle. 'Ne soyez pas fâché non plus, si 
ma maîtresse n'ose paroître devant 
vous avant que le contrat soit dressé. 
La pudeur est une vertu qui tient à 
ia religion. Bientôt, s'il plaît à Dieu , 
nous allons dresser le contrat, et elle 

yiii. y 



^3 LES MILLE ET UNE NUITS, 

sera votre épouse. La décence exige 
que les choses se passent ainsi ; et les 
femmes faites pour miettre au monde 
des enfans légitimes , ne peuvent en 
observer les règles avec trop de scru- 
pule. « 

» Un instant après , je vis entrer 
un cadi , accompagné de dix person- 
nes de sa suite. Je me levai aussitôt 
par respect. Il salua la compagnie et 
s'assit. Je lui rendis Je salut avec toute 
la politesse possible. « Seigaeur Ge- 
jaleddin, lui dit la vieille, voulez- 
V'ous bien d'abord nous servir de pro- 
cureur pour conclure un mariage?» 
« Volontiers , répondit-il. « Il écri- 
vit les noms des témoins , et dressa 
l'acte de procuration. La vieille s'étant 
ensuite approchée , il mit les mains 
l'une dans l'autre, fit la cérémonie 
des accords , et dressa ensuite le con- 
trat de mariage. Après cela , on ap- 
porta une table couverte d'une ample 
collation , composée de conserves des 
Indes , et de confitures de Perse. Le 
cadi et les personnes qui faccompa- 
gnoieiit mangèrent de bon appétit, et 



CONTES ARABES. QJ 

se divertirent beaucoup. On présenta 
au cadi un bel habillement de la va- 
leur de deux cents piastres. Il le re- 
çut en faisant beaucoup de renierci- 
mens , et prit congé de la compagnie. 

» Je me levois aussi pour m'en 
aller. « Où allez - vous , me dit lu 
vieille , ne savez - vous pas , jeune 
homme, que vous êtes marié, qu'a- 
près le contrat vient la noce , et que 
la vôtre va se faire aujourd'hui même? 
Tout est ici disposé pour cela. Atten- 
dez seulement jusqu'au soir. :>' 

55 Sur le soir on servit un magnin- 
que repas. Je soupai de bon appé-tit, 
et mangeai de divers mets cjui me 

Î)arurent excellens. Je pris ensuite la 
iqueuret le café. La vieille vint alors 
me chercher pour me mener au bain . 
» La salle étoit éclairée par des 
lampes, des lustres et des bougies 
odoriférantes. Je fus reçu par huit 
esclaves d'une beauté extraordinaire. 
Elles me déshabillèrent, se désha- 
billèrent ensuite, et entrèrent avec 
moi dans le bain. Les unes me net- 
tojoient les pieds , les autres me les 



ÏOO LES MILLE ET UNE NUITS , 

lavoient; celles-ci me présentoient 
une robe, des frottoirs ■ celles-là m'ap- 
portoient à boire. Je me demandois 
à moi-même, si tout cela n'éloit pas 
un songe. Je me frottois les yeux, je 
les ouvrois , et voyois toujours la 
même chose , ou de nouvelles mer- 
veilles. Des esclaves m'apportèrent 
ensuite des cassolettes remplies de 
parfums exquis. 

« En sortant du bain , je vis vingt 
esclaves qui portoient des flambeaux 
odorans , et deux esclaves assises qui 
tenoient chacune un psaltérion ; l'air 
étoit parfumé de l'odeur de l'am- 
bre et du bois d'aloès. Toutes les es- 
claves s'avancèrent vers moi , et me 
placèrent entre les deux musicien- 
nes qui étoient assises. Je* vis alors 
entrer d'autres esclaves avec divers 
instrumens de musique. Elias exé- 
cutèrent un concert si harmonieux , 
que la salle elle - même tressailloit 
ci' alét^resse. La musique étant finie , 
la vieille entra en criant : « Bénis 
soient tous ceux qui viennent dire 
à iépoux : « Levez-vous ; vqïiqz. » 



CONTES ARABES. lOr 

M A ces mots , toutes les esclaves 
s^approchèrent de moi , et me firent 
passer de la salle du bain dans la cour. 
Une porte s'ouvrit; vingt esclaves en 
sortirent deux à deux, et je vis en- 
suite s'avancer mon épouse, sembla- 
ble au soleil qui brille au milieu d'un 
ciel pur et serein , ou à la lune au 
moment qu'elle se lève sur l'horizon. 
« Est - il possible , dis - je en moi- 
même , que ce soit là celle qui m'est 
destinée? » Mon cortège s'avança. On 
me fit entrer dans une salle magnifi- 
que, au milieu de laquelle s'élevoit un 
trône. On m'y fit monter, et les es- 
claves se rangèrent autour de moi , 
tenant à la main leurs flambeaux. 
Mon épouse entra suivie de son cor- 
tège, et vint s'asseoir à côté de moi. 
La vieille fit alors apporter devant 
nous une magnifique collation ; en- 
suite elle fit retirer toutes les esclaves, 
sortit elle-même et ferma la porte. 

» Je voulus alors converser avec 
mon épouse, et lui adresser la pa- 
role ; mais elle me prévint, et me dit ; 
« Mon ami » A ces mots , ie me 



102 LES MILLE ET UNE NUITS, 

sentis pénétré de tendresse , et je no 
pus m'empêcher de lui dire : « Ma 
chère amie , que vous êtes belle ! » 
« Mon ami , continua-t-elle après un 
léger sourire , le don de mon cœur 
dépend encore d'une condition. Si 
vous vous engagez à la remplir , je 
suis a vous ; sans cela , regardez tout 
ce qui s'est passé j iisqu'à ce moment 
comme non avenu. » 

« Quelle est cette condition , lui dis- 
je ? II n'en est pas , je crois , à la- 
quelle je ne me soumette pour avoir 
le bonheur de vous posséder. » « No- 
tre porte , reprit-elle , ne sera ouverte 
qu'un seul jour tous les ans. Accep- 
tez - vous cette condition ? » Je ré- 
pondis : « Je l'accepte. » cf J'ai , con- 
tinua - 1 - elle , beaucoup d'esclaves ; 
mais toutes les fois que vous leur di- 
rez un seul mot qui ne sera pas ab- 
solument nécessan^e, vous me ver- 
rez fâchée contre vous. » « J'accepte 
volontiers toutes ces conditions , ré- 
pondis-je. » Elle consentit alors à me 
regarder comme son époux, et nous 
passâmes ensemble la nuit. 



CONTES ARABES. lOÛ 

» Je fus, pendant plusieurs jours, 
dans une espèce d'ivresse , tout oc- 
cupé de mon bonheur, ne songeant 
qu'à boire , à manger , à me diver- 
tir, et oubliant auprès de mon épouse 
tout le reste de la terre. Au bout de 
sept jours , je ne pus m'empêcher de 
penser à ma mère 5 je desirai vive- 
ment de la voir, et je versai des lar- 
ines , en pensant que j'étois séparé 
d'elle pour toujours. Ma femme s'a- 
perçut que je pleurois , et m'en de- 
manda la cause. 

» Je pleure, lui dis-je, de me voir 
séparé d'une mère que je n'ai pas 
quittée depuis mon enfance, qui me 
laisoit coucher près d'elle, et ne goû- 
toit de repos que lorsque j'étois en- 
dormi contre son sein maternel. Voilà 
maintenant sept jours qu'elle ne m'a 
vu. Je ne sais comment elle aura pu 
supporter cette absence. » 

« Ne sommes-nous pas com^enus , 
me dit mon épouse , que notre porle 
ne s'ouvriroit qu'une fois par an ? » 
« Il est vrai , lui dis-je ; mais je sens 
combien il est dur pour moi d élre 



Î04 LES MILLE ET UNE NUITS, 

séparé de ma mère. Je voiidrois seu- 
lement la voir et passer un jour au- 
près d'elle. Comment un seul jour 
donné à la tendresse maternelle pour- 
roit-il altérer notre bonheur ?» 

« Mon épouse me dit : « Je con- 
sens volontiers à vous satisfaire : allez 
Voir votre mère 5 mais que la vieille 
Vous accompagne , et vous bande les 
yeux. » « Je le veux bien , lui dis-je , 
et me ferai toujours un devoir de 
condescendre à vos moindres volon- 
tés. i-> « Puisqu'il est ainsi, ajou- 
ta- t-elle , vous pourrez rester sept 
jours au milieu de votre famille , afin 
d'avoir tout le temps de goûter le 
plaisir d'être ensemble. Au bout de 
te temps , je vous enverrai la vieille , 
afin qu'elle vous ramène ici en vous 
bandant les yeux. » Je remerciai mon 
ëpouse, qui donna aussitôt ses or- 
dres à la vieille pour le lendemain. 
Voilà, Seigneur, ce qui m'arriva. 
Ecoutez maintenant ce qui se passa 
dans la maison de mon père : 

» Mon père étant rentre sur le soir, 
et ne me voyant pas à la znaison; dit 



CONTES ARABES, 103 

à ma mère : « Où est notre fils '^ « 
« Il n'est pas encore rentré , dit ma 
mère, et cependant la nuit s'avance. 
Voulez-vous c[ue je l'envoie chercher 
par un esclave? « Elle envoya aussi- 
tôt l'esclave, qui trouva le marché 
fermé. On me fît chercher chez nos 
parens , chez nos voisins , chez nos 
connoissances. Toute la nuit se passa 
dans ces vaines démarches. 

» Le lendemain matin on envoj^a du 
inonde dans les jardins , dans les 
lieux publics et dans tous les quar- 
tiers de la ville : pas un endroit ne fut 
oublié. Tout cela, comme vous pen- 
sez, fut inutile , et Ton ne put dé- 
couvrir aucunes traces , ni apprendre 
aucunes nouvelles de ce que j'étois 
devenu. Au bout de trois jours , ma 
mère n'ayant plus d'espoir de me re- 
trouver , commença à me pleurer 
comme mort. Elle assembla ses es- 
claves , fit venir ses voisins , et tous 
nos parens qui me pleurèrent avec elle. 

» Cependant la vieille chargée de 
me conduire, ôta le mouchoir de 
dessus mes yeixx et s'en alla. Arrivo 



I06 LES MILLE ET UNE NUITS, 

près de la maison , je vis une troupe 
de femmes qui venoient pour me 
pleurer avec ma mère. Elles m'aper- 
çurent , et me dirent : « ISf'êtes-vous 
pas Alitchelebi, fils du sjndic des 
marchands ? » Je leur dis que oui ; 
et elles m'apprirent que mes parens 
pleuroient ma mort depuis sept jours, 
et qu'elles ailoient me pleurer avec 
eux. Elles se dirent ensuite entr'^elles : 
« Courons pour leur annoncer bien 
vite cette nouvelle. » Aussitôt celles 
qui arrivèrent les premières se mi- 
rent à crier : « Pourquoi pleurez- 
vous cet enfant , le voilà qui vient ?« 
A ces mots , ma mère sortit , en di- 
sant : V Où est mon fils? » J'arrivois 
en ce moment. Lorsqu'elle m'aper- 
çut , elle se laissa tomber sur moi 
sans connoissance , et toutes les fem- 
mes se mirent à crier. Mon père sor- 
tit aussitôt , me serra dans ses bras , 
transporté de joie, et me demanda 
où j'avois été depuis sept jours? Je 
lui dis c[ue je m'étois marié, et que 
j'étois resté auprès de mon éjiouse. 
Mon père étonné me demanda quelle 



CONTES ARABES. 1 6j 

etoit mon épouse? Je lui dis qu'elle 
étoit d'une beauté incomparable; 
mais que je ne savois à qui elle ap- 
partenoit. Un de ceux qui étoient là 
dit alors à mon père : « Il est inutile 
de le questionner. Ne vojez-vous pas 
1 habit qui est sur lui ? Jamais per- 
sonne n'en a porté de pareil : ce ne 
peut être que l'ouvrage des génies qui 
i ont enlevé , et l'ont ainsi habillé ; 
mais il ne sait où ils l'ont transporté. » 
Chacun fut frappé de ce discours ; on 
se tut , et l'on ne me fit plus au- 
cune question. 

« Je restai deux jours avec mon 
père et ma mère. Le troisième jour 
je dis à mon père que j'avois envie 
d'aller à ma boutique. Il en fut bien 
aise , et vint avec moi. Dès que je fus 
assis dans mia boutique, je m'aperçus 
que tous ceux qui passoient s'arré- 
toient.pour me considérer, et disoient : 
« Voilà celui que les génies ont en- 
levé. » On ne cessa de venir me re- 
garder ainsi durant tout le jour. Le 
lendemain et les jours suivans ce fut 
encore la même chose. 



Î08 LES MILLE ET UNE NUITS , 

« Ail bout de sept jours, je vis 
arriver la vieille. Je fermai ma bou- 
tique, et je la suivis. Elle me banda 
les jeux comme la première fois , et 
me prit par la main. Lorsque j'entrai 
dans la maison, mon épouse se leva, 
vint au-devant de moi , et me témoi- 
gna sa joie de me revoir. Je lui ra-^; 
contai ce qui s'étoit passé chez moi 
pendant mon absence : elle parut sen- 
sible à l'affliction de mes parens, et à 
la joie qu'ils avoient témoigné de me 
revoir ; mais elle ne put s'empêcher 
de rire de mon prétendu enlèvement 
par les génies. 

35 Après avoir passé dix jours au- 
près de mon épouse , je lui demandai 
de nouveau la permission d aller voir 
mes parens. Elle me faccorda. La 
vieille me conduisit comme à fordi- 
naire , et s'en alla. Ma mère étoit seule 
à la maison lorsque j'y entrai. Elle 
sauta à mon cou dès qu'elle m'aper- 
çut, et envoya chercher mon père qui 
ine témoigna une égale tendresse. 
IVfous passâmes toute la journée en- 
semble. 



CONTES ARABES. I0(^ 

» Le lendemain j'allai , comme la 
première fois , à mon magasin , et je 
continuai d'y aller pareillement les 
jours suivans. Le septième jour, qui 
étoit celui où la vieille devoit venir 
ine chercher, je vis passer devant ma 
boutique un crieur public tenant une 
cassolette d'or , qu'on vouioit vendre 
mille sequins. Je lui demandai à qui 
appartenoit cette cassolette. Il me 
répondit qu'elle appartenoit à une 
femme. Je lui dis de l'appeler , que 
j'étois bien aise de l'acheter d'elle-^ 
mémei 

« Le crieur public me quitta un 
moment, et revint accompagné d'une 
femme de moyen âge. « Jevoudrois, 
hii dis-je , acheter cette cassolette. » 
Aussitôt elle tira de sa poche dix se- 
quins , les donna au crieur, et lui dit 
de s en aller. « Comment , lui dis-je , 
vous payez le crieur avant que le 
marché soit fait ! Vous avez donc en- 
vie de m'accommoder ? » « Assuré- 
ment, répondit - elle , je ne repren- 
drai pas ma cassolette , et elle ne sera 
jamais à d'autres qu'à vous. )) « As* 
YIII. 10 



î 10 LES MILLS ET UNE NUITS , 

seyez - vous , lui dis - je , je vais vous 
compter les mille sequiiis. « « Je suis 
déjà payée et au-delà, dit-elle aussi- 
tôt. « « Comment, lui dis-je, quel est 
ce discours ? » 

« Depuis long-temps, reprit-elle 
avec vivacité , je suis violemment 
éprise de vous ; mon amour est si 
grand , que je ne puis dormir. Nuit 
et jour je pense à vous , et rien ne 

ijeut me distraire. Laissez-moi seu- 
ement prendre un baiser sur votre 
joue , et je m'en irai aussitôt. « 
a Quoi , lui dis-je , sans recevoir le 
prix de la cassolette ? « « Encore une 
l'ois , répondit-elle , je suis payée et 
au-delà. » « 11 faut que tu sois bien 
aimé de cette femme, dis-je en moi- 
me , pour qu'elle te lasse présent de 
mille sequins seulement pour obtenir 
de toi un simple baiser ! » Puis , lui 
adressant la parole, je lui dis : 

a Madame , je ne puis vous refu- 
ser une chose aussi légère , et à la- 
quelle vous paroissez attacher tant 
de prix. Je souhaite que ce baiser 
calme votre cœur , et vous fasse re- 



CONTES ARABES. Ht 

com'rer le sommeil. » La dame alors 
s'avança vers moi ; mais au lieu de 
m'embrasser, elle me mordit de tou- 
tes ses forces , m'emporta un petit 
morceau de la joue, et s'enfuit aussi- 
tôt. La douleur me fit pousser un 
cri. Je déchirai un mouchoir, et je 
m'enveloppai la joue. 

« Dans ce moment la vieille arriva, 
et fut surprise de l'état où elle mie 
trouvoit. Je lui dis qu'en faisant le 
matin l'ouverture de ma boutique, 
une cheville de fer m'étoit échap- 
pée; qu'heureusement elle ne m'avoit 
pas crevé l'œil , mais qu'elle m'avoit 
écorché la joue. « Pourquoi , me dit- 
elle , ne faites-vous pas ouvrir vo- 
tre boutique par votre esclave ? » Je 
l'assurai que ce n'étoit rien , que Dieu 
m'avoit sauvé du plus grand danger , 
et que j'étois prêt à la suivre. 

« Dès que les esclaves me virent 
entrer , elles parurent fort affligées , 
et commencèrent à faire de grandes 
lamentations sur ma blessure. Mon 
épouse m'en demanda la cause , et je 
]ui répétai ce que j'avois dit à lu 



î 12 LES MILLE ET UNE NUITS, 

vieille , ajoutant que cette légère bles- 
sure ne niéritoit pas que les esclaves 
fissent tant de bruit. « Mais qu'avez- 
vous sous le bras, me demanda-t-elle?* 
« C'est une cassolette que j'ai ache- 
tée aujourd'hui. Voyez-la. « « Com- 
bien vous coùte-t-elle ? » « Pourquoi 
me demandez -vous cela ? Elle m^ 
coûte mille sequins. » « Vous m'en 
imposez. » « En vérité , elle me coûte 
mille sequins. Pourquoi vous dégui- 
serois-je la vérité ? » 

ce Dis plutôt, continua mon épouse, 
en me lançant des regards furieux , 
que tu as donné ta joue à baiser pour 
prix de cette cassolette. O le plus mé- 
prisable de tous les hommes, donner 
ta joue à baiser à une femme pour 
ime cassolette ! Ingrat, ta perfidie 
ne restera pas impunie !» En ache- 
vant ces mots , elle appela Morgan 
( c'étoit le nom de son premier eu- 
nuque ) , et lui ordonna de me cou- 
per la tête. 

» Déjà Morgan se saisissoit de 
moi , quand la vieille nnt se jeter aux 
pieds de sa mai tresse. « Ah , Mc^-. 



CONTES ARABES. Il3 

dame , lui dit-elle , révoquez l'arrêt 
que vous venez de prononcer. Vous 
ne tarderiez pas à être fâchée d'avoir 
porté si loin la vengeance ; et le re- 
pentir seroit inutile. Contentez -vous 
de châtier ce jeune homme ; cela 
vaudra mieux que de le faire périr. » 

» Mon épouse , changeant alors de 
sentiment, ordonna à ses esclaves de 
métendre par terre , et de me donner 
la bastonnade. Elle fut aussitôt obéie; 
et tandis qu'on me frappoit , elle ré- 
pétoit : « Infâme , tu donnes ta joue 
à baiser à une inconnue!» Ou bien 
elle récitoit, avec une maligne satis- 
faction , des vers dont les sens étoit : 
« Qu'il faut abandonner à sa rivale le 
» cœur qu'elle nous dispute, et vivre 
» seule, ou mourir d'amour, plutôt 
» que d'avoir un amant qui partage 
» sa tendresse avec un autre objet. » 

» On me frappa si long-temps et 
avec tant de violence, que je perdis 
presqu'entièrement connoissance. On 
m'emporta ensuite, et fon me jeta 
dans la rue. Les premières person- 
nes qui passèrent , s'imaginèrent que 



Il4 I-îîS BIILLB ET UNE NUITS, 

j'étois ivre. « N'est-il pas honteux, 
dit quelqu'un , en me poussant avec 
le pied , de s'enivrer au point de 
tomber ainsi dans la rue ? » « Que 
dites - vous , dit un autre en me 
considérant plus attentivement , cet 
liomme n'est point ivre ; mais il vient 
d'avoir la bastonnade ? Vojez comme 
ses pieds sont enflés, et comme la 
marque de la corde est empreinte 
dans la chair. » 

» Enfin , quelqu'un me reconnut , 
et on alla avertir mon père , qui ac- 
courut aussitôt. Il fut pénétré de me 
voir dans ce pitoyable état , me re- 
leva , et s'imagina que j'allois mar- 
cher ; mais , quoique la connoissance 
me fût un peu revenue , cela me fut 
impossible , et il fut obligé de me 
porter sur son dos jusqu'à la mai- 
son. Il envoya aussitôt chercher des 
médecins , des chirurgiens , et me 
prodigua tous les secours que mon 
état exigeoit. 

5) Je fus quarante jours à me réta- 
blir. Au bout de ce temps , mon père 
voulut savoir mon aventure , et me 



CONTES ARABE3. Il5 

9emanda quels étoient les barbares 
qui m'avoient traité si cruellement':* 
Je lui dis de ne pas m interroger sur 
cela , que si je lui disois quel étoit 
l'auteur de l'horrible traitement que 
j'avois éprouvé , il ne pourroit jamais 
me croire. Mon père insista : je lui 
répétai plusieurs fois la même chose. 
Enfin , comme il me pressoit de plus 
en plus , et se plaignoit de mon peu 
de confiance , je lui dis : « Je vais 
vous raconter mon histoire d'une ma- 
nière allégorique. Voyons si vous la 
comprendrez : 

» tjnejeunepersonne voit un jeune 
homme , et en devient amoureuse. 
Le jeune homme conçoit pour elle 
im amour égal. Elle lui fait deman- 
der s'il veut l'épouser de la manière 
la plus légitime et la plus authentique? 
Le jeune homme y consent. Ils se 
marient selon les formes voulues par 
la loi. L'époux se conforme aux moin- 
dres volontés de son épouse, et ne 
lui fait pas éprouver la plus légère 
contradiction. T^^'est-ce pas lui prou- 
Ver son amour de la manière la plus 



IlG LES MILLE ET UNS NUITS ^ 

évidente ? Et peut-on concevoir que 
celle épouse puisse être assez injuste 
poui' faire battre son mari? Pouvez- 
vous vous-même l'imaginer? » 

(f Non , me répondit mon père , 
une pareille chose ne peut se com- 
prendre , et est absolument incroya- 
ble. » « Eh bien , repris - je , ce qui 
m'est arrivé ressemble parfaitement 
à cela ! » « Mais, ajouta mon père , dis- 
anoi clairement qui t'a battu si indi- 
gnement ? « « Je viens , lui répondis- 
je , de vous raconter mon histoire , en 
paroissanl vous raconter celle d'un 
autre. Javois honte de vous dire 
tl'abord qiie c'éloit ma femme qui 
ni'avoit ainsi battu. Me comprenez- 
vous il présent ? » « Je commence à 
le comprendre , dit mon père ; mais 
fais-moi connoître maintenant quelle 
est la femme ? « « Je n'en sais rien. » 
« Dans quel quartier est sa maison ? » 
«Je n'en sais rien. » 

î) Mon père fut fort étonné de mon 
aventure; et voyant que je ne pouvois 
lui en apprendre davantage , me pro- 
posa d'aller avec lui aux bains. Nous 



CONTES ARABES. II7 

y allâmes ; je me rendis de là au mar- 
ché ; j'ouvris ma boutique , et repris 
mon commerce , pour tâcher de me 
distraire. Mais ce genre de vie, ces 
occupations n'avoient plus pour moi 
le même agrément. 

» Le chagrin , l'ennui altérèrent 
insensiblement mon humeur. Tout 
ce que faisoient les gens de la mai- 
son me déplaisoit. Je grondois l'un , 
je battois Vautre ; je criois après celle- 
ci , je maltraitois celle - là. Une es- 
clave m'avoit un jour servi du riz. 
J'en goûtai sur-le-champ, et me 
brûlai. Je me mis en colère , et pris 
le plat pour le jeter à la tête de l'es- 
clave. Ma mère voulut me retenir le 
bras , je la repoussai rudement. Mou 
père indigné se leva ; je le menaçai 
de le frapper lui-même. Il ne douta 
plus alors que je ne fusse fou : il 
me fit lier par les domestiques, et 
conduire devant le juge. On attesta 
que j'étois fou , et je fus amené ici. 
On me mit d'abord une chaîne (i) au 



(i) Genzii-f du mot persau zengir. 



Tl8 LES MILLE ET UNE NUITS, 

COU . Le lendemain , mon père me 
la fît ôter, et m'envoya ce lit, cette 
couverture , et ce Coran. 

» Voilà toute mon histoire. On dit 
que notre souverain est juste : pour- 
quoi son visir Giafar le Barmecide , 
ne lui conseilie-t-il pas de sortir de 
son palais , de parcourir la ville , afin 
de connoître par lui-même les injus- 
tices qui s'y commettent, de venger 
les opprimés , et de punir les oppres- 
seurs ? Pourquoi ne l'amène -t -on 
pas dans cet Iiôpital pour visiter les 
malades , voir par lui-même la ma- 
nière dont ils sont servis , connoître 
quels sont les détenus , et s'informer 
des motifs de leur détention ? 

« Pour moi , dénué de tous secours, 
je demande à Dieu qu'il nous envoie 
ce bon prince , afin que je lui raconte 
moi-même mon histoire. Priez vous- 
même pour moi , respectables dervi- 
ches , peut-être Dieu exaiicera-t-il vos 
prières , et inspirera-t-il au prince le 
dessein de venir visiter ces lieux. » 

Le jeune homme ayant achevé son 
histoire , le cahfe Haroun Alraschid 



CONTES ARABES. II9 

l'exhorta à prendre patience , et l'as- 
sura que Dieu lui feroit bientôt voir 
celui dans Ja justice duquel il mettoit 
son espoir. Le calife retourna ensuite 
à son palais avec Giafar et Mesrour. 
« Que penses-tu , dit-il à Giafar , de 
l'histoire que nous venons d'enten- 
dre ? » « Ce jeune homme est fou , 
répondit Giafar, et ce que disent les 
fous ne mérite point d'attention. » 
« Ces discours , reprit le calife , ne 
sont cependant pas ceux d'un fou. Il 
faut que tu examines celte afifaire-là , 
afin de m'en faire un rapport , et que 
nous voyons si son récit est vrai , ou 
s'il est réellement fou. » 

Lorsqu'ils furent arrivés au palais , 
Giafar dit au calife : « Voici ce que 
j'imagine pour savoir ce que vous 
devez penser de l'histoire de ce fou. 
Faites-le venir devant vous; dites-lui 
qu'on vous a conté son histoire ; 
qu'elle vous a paru si singuhère, que 
vous voudriez l'entendre de sa bou- 
che, depuis le commencement jus- 
qu'à la fin. Vous comparerez l'his- 
toire qu'il vous racontera avec celle 



i 2Ô LES WtLtÉ ET UNE NtJITS , 

qu'il nous a déjà racontée , et si l'his- 
toire est la même , ce sera une preuve 
qu'il n'a rien dit que de vrai ; si , au 
contraire , les deux histoires se con- 
tredisent, ce sera une preuve qu'il 
est véritablement fou , et alors vous 
le ferez reconduire à l'hôpital. « 

Le calife goûta ce conseil , envoya 
aussitôt chercher le jeune homme à 
l'hôpital , le reçut avec bonté , et lui 
fit raconter son histoire, C'étoit abso- 
lument la même que celle qu'il avoit 
déjà entendue. « Je l'avois bien 
pensé, dit le calife à Giafar , que 
cette histoire n'étoit pas celle d'un 
fou. « Giafar, forcé de convenir que 
ce récit portoit tous les caractères de 
la vérité , dit au calife : « Il faut ac- 
tuellement envoyer chercher le père 
du jeune homme, lui commander 
de retirer son fils de l'hôpital , et de 
lui laisser reprendre son commerce* 
Vous choisirez quatre personnes sû- 
i es qui se tiendront dans la boutique ; 
lorsque la vieille viendra , ils la saisi- 
ront sur le signe que leur fera le 
jeune homme , et l'amèiierojiit de- 



CONTES ARAÊES. I2i 

vant vous : vous saurez facilement 
d'elle quelle est sa maîtresse. » 

Le calife approuva le plan. Le syn- 
dic des marchands est mandé , et re- 
çoit ordre de retirer son fils de l'iiô- 
pital. Il obéit, et amène le jeune 
nomme aux pieds du calife, qui n'eut 
pas de peine à les réconcilier. 

Le lendemain , Ali Tchéîébi se 
rendit à son magasin. Tous les pay- 
sans s'arrêtoient d'abord pour le re- 
garder , et chacun disoit : « Voilà le 
lils du syndic des marchands , qui 
étoit fou ! « Ali ne répondoit rien à ces 
propos , et se tenolt dans sa boutique 
avec ceux qui étoient chargés d'ar- 
rêter la vieille lorsqu'elle paroitroit. 

Nous venons de raconter ce qui 
arriva à Ah Tchéîébi après l'indi- 
gne traitement que lui fit essuyer son 
épouse ; vojons maintenant ce que 
fit celle-ci. A peine eut-elle satisfait 
sa rage , que sa colère s'appaisa. Elle 
se repentit de ce qu'elle venoit de 
faire , et dit à la vieille , au bout de 
quelques jours , de tâcher de la rac- 
commoder avec Ali Tchéîébi, 

VII.I. 1 1 



Î22 LES MILLE ET UNE NUITS, 

« Vous vojez , dit alors la vieille , 
que j'avois raison de vous conseiller 
de ne pas le faire périr, mais seule- 
ment de lui faire donner quelques 
coups , et de le garder ici. Si vous 
aviez suivi exactement mes conseils, 
on pourroit vous raccommoder; mais 
vous avez poussé le châtiment trop 
loin, et vous l'avez fait jeter dans la 
rue. Quel moyen maintenant de vous 
rapprocher? Peut-être n'est -il pas 
encore guéri de ses plaies ; et quand 
il le seroit , oserois - je me présenter 
devant lui ? Ce n'est pas un homme 
du commun , mais le fils du premier 
négociant de la ville. Il n'a commis 
véritablement aucun crime ; car enfin 
c'est vous qui lui avez tendu ce piège , 
et qui êtes cause qu'il vous a déplu. 
Vous lui avez envoyé la femme qui 
faisoit semblant de vouloir vendre 
une cassolette. Vous vouliez voir s'il 
l'accepleroit pour un baiser, et vous 
aviez bien recommandé à la femme , 
dans le cas où il se laisseroit embras- 
ser , de vous en donner une preuve 
évidente. Elle a feint d'être vioiein- 



CONTES ARABES. 123 

ment éprise de lui ,♦ elle lui a fait 
un tableau touchant des maux que 
iamour lui faisoit endurer : un bai- 
ser , un seul baiser pouvoit la guérir. 
Ali ne pouvoit soupçonner la ruse , 
la perfidie ; il ne vojoit aucun mal à 
laisser prendre ce baiser , et ne devi- 
noit pas que cette action pût vous dé- 
plaire Cédant à la pitié, et non à 
f amour , il s'est laissé embrasser ; et 
la femme , pour vous prouver claire- 
ment qu'elle favoit embrassé , lui a 
enlevé un petit morceau de la joue. 
(J'étoit donc vous qui étiez la seule 
coupable 5 et malgré cela vous vou- 
îiez^lui faire couper la tête, et vous 
l'avez fait presque périr sous les coups 
de vos esclaves. Je ne puis , après tout 
cela , me présenter devant lui , et il 
vous faut chercher quelqu'autre ex- 
pédient. » 

« Comment, ma bonne vieille , dit 
la jeune personne , toi qui as vu dans 
ta vie tant d'aventures semblables à 
celle-ci , et encore plus extraordinai- 
res , tu ne peux me rendre aucun 
service ? Tu ne pourrois par ton 



124 lES MILLE ET UNE NUITS, 

adresse et par tes discours ramener 
l'esprit de ce jeune Jiommp ? Allons , 
du courage; car je ne puis être heu- 
reuse dorénavant sans lui, et il faut 
absolument que tu nous réconcilies, 
et que lu l'amènes ici. Je te ferai 
présent , si tu réussis , d'un bel ha- 
billement, n 

La vieille refusa Ion g- temps de se 
charger de cette commission. Enfin , 
elle sortit pour apprendre au moins 
des nouvelles. On lui dit d'abord 
qu'Ali Tchélébiétoit raabde; ensuite 
qu'il étoit fou, qu'on lavoit mis à 
1 hôpital ; enfin elle apprit ((u'ilavoit 
repris son commerce, et qu'il étoit 
dans sa boutique. 

La jeune personne , informée de 
cette nouvelle , pressa de nouveau la 
vieille, et avec tant d'instance, qu'elle 
ronsenlit à faire quelque tentative. 
Dans ce dessein elle sortit , et s'ar- 
rêta devant la boutique d'Ali Tclié- 
lébi. Il la reconnut , et s'avança vers 
elle. « Mon enfant, lui dit -elle, bî 
j'ai à me reprocher île métré mêlée 
du votre mariage , j'ai fait au moiui 



CONTES AKABES. I2b 

ce que je devois en empêchant ma 
maîtresse de vous ôter la vie. Au 
reste , elle est au désespoir de ce qui 
s'est passé , et voudroit.... » 

« Je ne conserve aucun ressenti- 
ment contr'eîle, dit Ali en l'inter- 
rompant. )) En même temps il fit 
signe à ceux qui étoient chez lui. Ils 
se jetèrent sur la vieille, et la con- 
duisirent avec lui au palais du calife. 
X.e visir Giafar les voyant entrer , 
demanda quelle étoit cette affaire? 
Quand il eut appris qu'on ameuoit 
là vieille impliquée dans l'affaire 
d'Ali Tchélébi, il ordonna qu'on la 
fil paroitre devant lui. 

Dès que la vieille fut en présence 
de Giafar , il la reconnut , et lui dit : 
« Quoi , vous êtes attachée au serv^ice 
de ma fille, et vous vous inêlez de 
pareilles intrigues ? Quelle est la fem- 
me qu'a épousée ce jeune homme?» 
« C'est votre fdle, répondit la 
vieille. » Giafar fut interdit ; mais 
voyant qu'il falloit absolument éclair- 
cir cette affaire pour en rendre compte 
au calife , il demanda une seconde fois 



126 LES MULE ET UNE NUITS, 

à la vieille : « Quelle est la femme 
qu'a épousée ce jeune homme ? » 
« C'est votre fille, lui répondit-elle. » 

Giafar alors ayant ordonné qu'on 
les fit rester , alla trouver Haroun 
AIraschid , et lui dit : « Ali Tché- 
lébi et la vieille sont là. Mais il me 
semble que la fille n'a rien fait que 
de juste. Ce jeune homme étoit ma- 
rié ; son épouse ne vouloit point se 
séparer de lui , le gardoit auprès 
d'elle , et il s'est laissé baiser la joue 
par une autre femme. Cela devoit 
nécessairement déplaire à une per- 
sonne jalouse , et méritoit d'être 
puni ; car les femmes ont des droits 
sur leurs maris, n 

« Quelle est enfin cette femme , dit 
le calife ? « « Hélas , Seigneur , ré- 
pondit Giafar, c'est ma fille! Tout 
cela s'est fait à mon insu. » « Mais, 
reprit Haroun, puisque le cadi Ge- 
laleddin a dressé le contrat, le ma- 
riage est bon. Ali est son époux , et 
il dépend de lui , ou de la faire pu- 
nir de mort , ou de lui pardonner. » 

Aussitôt le calife fit venir Ali Tché- 



CONTES ARABES. I27 

)ébij et lui demanda ce qu'il vouloit 
faire. «Prince, répondit-il, je m'es- 
timerai trop heureux , si le visir 
veut bien me reconnoître pour son 
gendre, n « Allons , dit le calife à 
Giafar , emmène ton gendre chez toi , 
et qu'en ma considération on ne lui 
bande plus les jeux* celte précaution 
est actuellement inutile. « 

G-iafar s'en retourna donc chez lui 
avec son gendre et la Weille. Sa fille, 
le voyant entrer , voulut se lever 
pour aller au-devant de lui ; mais les 
forces lui manquèrent , et elle re- 
tomba sur son sofa. « Qu'avez-vous 
fait , lui dit son père ? Vous vous 
êtes rendue coupable des derniers 
excès. Le Tout-Puissant fa permis : 
je me soumets à ses décrets ; mais 
si j'avois été instruit de vos projets , 
j'aurois su les faire échouer. » 

Giafar sortit ensuite , envoya cher- 
cher le cadi Gelaleddin , et lui dit : 
« Qui vous a donné ordre de dresser 
le contrat de mariage de ma fille ? » 
'f Seigneur , répondit Gelaleddin , je 
l'ai dressé d'après le billet que voici j 



1 23 LES MILLE ET UNE NUITS , 

et dont je vais vous faire lecture : 

« Salut au cadi Gelaleddin. Je vous 
» écris pour vous prier de vous don- 
» ner la peine de vous transporter 
» chez moi , afin de dresser mon con- 
» trat de mariage avec Ali Tchélébi , 
» et de me servir de procureur. Ame- 
» nez avec vous des témoins pour si- 
» gner l'acte de procuration. Si vous 
» consentez à ma demande , vous 
» m'obligerez 5 sinon vous serez res- 
» ponsable des suites de votre re- 
» fus ; et s'il arrive quelque chose , le 
» blâme en retombera sur vous. » 

» Cette menace , continua le cadi 
après avoir lu le billet, fit impres- 
sion sur mon esprit. Les femmes 
peuvent se porter à de fâcheuses ex- 
trémités. J ai craint pour l'honneur 
du premier visir : je me suis donc 
rendu aux ordres de sa fille. J'ai vu 
compter la dot, et j'en ai fait men- 
tion. Enfin, j'ai rédigé facte, consta- 
tant que la jeune personne me don- 
xioit sa procuration , et j'ai dressé un 



CONTES ARABES. 12() 

contrat de mariage Jégal et authenti- 
que. Si vous eussiez été présent, vous 
n'auriez pu \-ous empéclier de ni'or- 
donner d'accepter la procuration de 
voire fille , car elle étoit en âije de 
disposer d'elle-même ; et si elle n'étoit 
pas encore mariée, c'est que per- 
sonne n'avoit osé vous la demander 
en mariage. Mais Dieu vous a pré- 
servé d'un désagrément qui auroit 
été plus grand que celui que vous 
éprouvez aujourd'liui. Il n'y a dans 
l'acte aucun vice, aucun défaut qui 
puisse le faire annuUer. Quoi qu'il en 
soit, vos bonnes grâces me sont plus 
chères que tout. Vous pouvez , ou 
me pardonner, ou m'ôter la vie, si 
) ai eu le malheur de vous déplaire. » 
« Je rends justice à vos inleutions , 
dit Giafar : vous avez fait tout pour 
le mieux. « Il pardonna ensuite à sa 
fille. Ah Tchélébi fut toujours sou- 
mis etcomplaisant près de son épouse, 
et rien n'alléra nlus par la suite le 
bonheur dont ils jouirent l'un et 
iautre. 



ÏOO LES MIXIE ET UNE NUITS, 

Scheherazade ayant achevé l'his- 
toire du jeune marcliand de Bagdad, 
^t de la dame inconnue, vit que le 
jour ne paroissoit pas encore , et 
que le sultan des Indes étoit disposé 
à l'écouter. Elle commença aussitôt 
riiistoire suivante : 



CONTES ARABES. J Ùî 



LE MEDECIN 



E T 



LE JEUNE TRAITEUR DE BAGDAD. 



On raconte qu'un médecin persan 
voyageant de pays en pays, arriva 
dans la ville de Bagdad. Il se logea 
dans un des khans qui y sont en si 
grand nombre, et y passa la nuit. Le 
lendemain il se mit à parcourir la 
ville , à visiter les places , les mar- 
chés. Il admiroit la grandeur, la 
magnificence des édifices, et disoit 
souvent en lui - même qu'il n'avoit 
jamais vu une si belle ville. 

Il remarquoit sur - tout le Tigre , 
joint à l'Euphrate par un canal , et 
qui , traversant le milieu de la ville , 
la divise en deux parties, l'une à 



iZz LE5 MILLE ET UNE NUITS, 

l'orient , l'autre à l'occident. Ces 
cieux parties , ou plutôt ces deux 
X'illes , sont réunies par sept ponts 
formés de bateaux attachés les uns 
aux autres , tant à cause de la lar- 
geur ordinaire de la rivière , qu'à 
cause des crues auxquelles elle est 
sujette. Ils soiTt toujours couverts de 
personnes qui vont et viennent pour 
vaquer à leurs affaires. On passe , en 
plusieurs endroits de la ville, sous 
des allées de palmiers et d'arbres de 
toute espèce , et l'on entend autour 
de soi une multitude d'oiseaux qui , 
dans leurs concerts , semblent rendre 
liommage h leur Ciéateur, et chanter 
les louanges de 1 Eternel. 

En se promenant ainsi, le médecin 
persan passa devant la boutique d'un 
traiteur, dans laquelle éloient étalés 
des mets et des ragoûts de toute es- 
pèce. Le maître de celte boutique 
étoit un jeune homme d'environ 
quinze ans , dont le visage paroissoit 
aussi beau c[ue la lune dans son plein. 
Sa mise étoit simple, mais élégante. 
Il avoitde jobs pendaus d'oreille, et 



CONTES ARABES. lùCt 

5es habits étoient si propres et si bien 
arrangés , qu'ils sembloient sortir des 
mains du tailleur. Le médecin , en le 
considérant plus attentivement , fut 
étonné de lui voir un teint jaune, des 
yeux languissans, un visage pâle et 
défait, qui portoit l'empreinte du cha- 
grin et de la tristesse : il s'arrêta et le 
salua. Le jeune homme lui rendit le 
salut de la manière la plus honnête et 
la plus distinguée , et l'engagea à 
dîner chez lui. 

Le médecin persan étant entré 
dans la boutique du jeune traiteur, 
celui-ci prit deux ou trois plats plus 
clairs et plus brillans que l'argent , 
dressa dans chaque plat des mets 
différens , et les servit au médecin. 
« Asseyez-vous un moment près de 
moi , lui dit le médecin : ij me sem- 
ble que vous êtes incommodé , et que 
vous avez le teint bien pâle ? Quelle 
est votre maladie ? Sentez-vous des 
douleurs dans quelques parties du 
corps, et y a-t-d long-temps que vous 
êtes dans cet état? » 

Le jeune hoiiune a ce discours 
Yill. 12, 



1^4 l'Es MILLE ET UNE NUITS j 

poussa un profond soupir, et dit en 
]jleurant : « Ne me demandez paSj 
Monsieur, quel est mon mali' « 
« Pourquoi, répartit son liôte? Je 
suis médecin, et assez habile, grâce à 
Dieu : je suis sûr que je vous guérirai, 
si vous voulez vous ouvrir à moi , et 
me faire connoître l'origine et les 
symptômes de votre maladie » Le 
jeune liomme, après avoir gémi et 
soupiré de nouveau , répondit : 

« Dans le vrai, Monsieur, je ne 
ressens aucune douleur, et je n'é- 
prouve aucune incommodité ; mais 
je suis amoureux. » « Vous êtes amou- 
reux, l » « Oui , Monsieur,^ et non- 
seulement amoureux , mais amou- 
reux sans espoir d'obtenir l'objet que 
j'aime. » « Et de qui êtes-vous amou- 
reux? Dites-moi cela? « « Je vous en 
ai dit assez pour le moment, laissez- 
moi vaquer à mes affaires, et servir 
mes pratiques. Si vous voulez reve- 
nir cette après-midi, je vous exposerai 
plus au long mon état, et je vous con- 
terai mon aventure. » « Fort bien. 
Allez à vos affaires, de peur qu'on ne 



CONTES ARABES. l35 

s'ennuie en vous attendant : je revien- 
drai vous voir ce soir. » 

Après cet entretien , le médecin 
persan se mit à dîner. Il alla ensuite 
se promener, s'amusa à voir les beau- 
tés de la ville , et revint le soir chez 
le jeune traiteur. Celui-ci fut bien aise 
de le revoir, et conçut l'espérance qu'il 
pourroit au moins soulager sa peine 
et son ennui. Il ferma sa boutique, et 
le conduisit dans la maison où il de- 
meuroit. Elle étoit belle et bien meu- 
blée ; car il avoit hérité de ses parens 
une fortune assez considérable. Lors- 
qu'ils furent entrés , on servit un sou- 
per délicat et recherché. Après le re- 
pas , le médecin pria le jeune homme 
de lui raconter son aventure. Il le fit 
en ces termes : 

«Le calife Motaded - billah (i) a 
une fille dont la beauté peut passer 
pour un prodige. Elle réunit à une 
figure charmante , à des jeux tendres 

(i) Seizième calife de la dynastie des Abbas- 
sides, qui régna depuis Tau F92 jusqu'en 90a 



'1" , . ■ 
de Tère chrétienne. 



l36 LES MILLE ET UNE NUITS, 

et vifs tout à-la-fois, une démarche 
nobLe, une taille fine et délicate. En- 
fin, c'est un assemblage de toutes les 
perfections 5 et non-seulement on n'a 
jamais rien vu de pareil, mais même 
on n'a jamais entendu parler d'une 
beauté aussi extraordinaire. Plusieurs 
princes , plusieurs souverains l'ont 
demandée en mariage à son père , 
mais il l'a toujours refusée jusqu'à 
présent; et il est vraisemblable quil 
ne trouvera personne digne d'une 
aussi belle alliance. 

» Tous les vendredis, lorsque le 
peuple se rassemble dans les mos- 
quées , que tous les marchands et 
les artisans quittent leurs boutiques 
qu'ils ne se donnent pas souvent la 
peine de fermer, cette belle personne 
sort du palais , et se plaît à se pro- 
mener dans la ville ; ensuite elle se 
rend aux bains , et rentre dans le sé- 
rail. 

» Un jour j'eus envie de ne point 
aller à la mosquée avec les autres , 
mais de tâcher de voir la princesse. 
L'heure de la prière étant venue , et 



CONTES ARABES. I07 

tout le monde étant à la mosquée , je 
me cachai dans ma boutique. Je vis 
bientôt paroitre la princesse. Elle 
étoit entourée de quarante esclaves, 
toutes plus belles les unes que les 
autres , et brilloit au milieu d'elles 
comme le soleil en son midi. Les 
esclaves qui se pressoient autour de 
leur souveraine, et soutenoient les 
bords de ses vêtemens avec de longues 
baguettes d'or et d'argent, arrêtoient 
mes regards curieux , et m'empé- 
choient de la contempler à mon aise» 
Enfin je l'aperçus un seul instant, et 
sur-le-champ je sentis s'allumer dans 
mon cœur la passion la plus vive , et 
couler de mes jeux quelques larmes. 
Depuis ce temps j'éprouve une lan- 
gueur qui me consume , et mon mai 
s'accroit de jour en jour. » 

En achevant ces mots , le jeune 
homme poussa un soupir si long, que 
le médecin crut qu'il ailoit expirer. 
« Quemedonnerez-vous, lui dit-il, si 
je viens à bout de vous unir à celle 
que vous aimez ? » Le jeune homme 
l'ajant assuré que sa fortune, sa vie 



l38 LES MILLE ET UNE KUITS, 

même seroient à sa disposition, le 
médecin conlinna ainsi : 

« Levez-vous , apportez-moi une 
petite bouteille , sept aiguilles , un 
morceau de bois d'aloès , un autre de 
bitume de Judée, un peu de terre si- 
gillée, deux palettes (i) de mouton, 
un morceau d'étoffe de laine, et des 
soies de sept différentes couleurs. » 

Le jeune homme ajant été cher- 
cher tout cela , le médecin prit les 
deux palettes de mouton, traça des- 
sus des signes et des formules ma- 
giques , Jes enveloppa dans le mor- 
ceau d'étoffe de laine, et les lia avec 
les soies de sept couleurs différentes. 
Il prit ensuite la petite fiole, enfonça 
Jes sept aiguilles dans le morceau de 
bois d'aloès , le mit dans la fiole avec 
]e bitume de Judée, la luta avec la 
terre sigillée, et récita ces paroles 
magiques : 

« J'ai frappé à la porte des der- 
» nières régions terrestres : les génies 

(i) Os larse et mince r\m tient ù iV'pûuIe, 
omoplate ] en arabe , iouhh al ganam. 



CONTES ARABES. iZq 

» ont appelé les génies et le prince 
3) des Démons. Aussitôt j^ai vu pa- 
3) roître le fils d'Amran (r) , tenant 
yi un serpent, et portant, en guise de 
3) collier, un dragon entortillé à l'en- 
3) tour de son cou. » 

« Quel est , s'est-il écrié , le témé- 
3> raire qui frappe la terre , et nous 
» fait venir ce soir ? » 

Je lui ai répondu : 

<( Je suis amoureux d'une jeune per- 
yy sonne 5 j'ai recours à vos enchante- 
» mens, esprits puissans et terribles : 
)) prêtez-moi votre secours, et faites- 
)) moi réussir dans mon entreprise. 
» Vous voyez comme une telle , fille 
» d'un tel , rqette et dédaigne mes 
M vœux , rendez -la sensible à mon 
» amour. )> 

Les esprits m'ont répondu : 

« Fais ce qui t'a été enseigné : place- 
)) les sur un feu vif et ardent , et pro- 
j) nonce sur eux ces paroles : u Quand 
)» une telle, fille d'un tel, seroit dans 
» Caschan , dans Ispahan , ou dans le 

(t) Moise, 



ï40 LES MILLE ET UNE NUITS,' 

» pays des sorciers et des enc-han- 
)) teurs , que rien ne puisse la retenir , 
)) qu'elle se rende ici , et dise , en se 
3> livrant elle-même entre mes mains : 

i> Vous ÊTES LE MAÎTRE , ET JE SUIS 
1> VOTRE ESCLAVE. » 

liC médecin répéta trois fois ces 
paroles; ensuite il se tourna vers le 
jeune homme , et lui dit : « Parfu- 
ïîiez-vous , et revêtez-vous de vos 
plus beaux habits : dans l'instant vous 
allez voir près de vous la personne 
que vous aimez. « En même temps il 
mit la Hole sur le feu. 

Le jeune homme alla aussitôt se 
parer, sans cependant ajouter beau- 
coup de foi à ce que lui disoit le 
médecin. A peine étoit - il de re- 
tour , qu'il vit paroître un lit sur 
lequel étoit endormie la princesse, 
plus belle dans son sommeil, que le 
soleil à son lever, v Que vois-je î Quel 
prodige , s'écria-t-il tout interdit ! » 
«Ne vous ai-je pas promis, dit le 
médecin, de vous faire obtenir l'ob- 
jet de vos vœux. Vous voyez l'accom- 
])lissement de mes promesses. » « En 



CONTES Arabes. 141 

vérité , reprit le jeune homme , vous 
êtes un mortel extraordinaire, et ja- 
mais le ciel n'a donné à personne le 
pouvoir d'opérer de tels prodiges. » 
Il baisa ensuite les mains du médecin, 
et lui témoigna la plus vive recon- 
noissance de ce qu'il venoit de faire 
pour lui. « Je me retire, lui dit le 
médecin en l'interrompant : celle que 
vous aimez est entre vos mains , c est 
à vous seul qu'il appartient de lui 
faire agréer votre amour. » 

Lorsque le médecin fut sorti, le 
jeune amant s'approcha de la prin- 
cesse. Elle ouvrit les yeux, et voyant 
un jeune homme à côté d'elle, lui 
demanda qui il étoit ? « L'esclave de 
vos beaux yeux, répondit-il, le mal- 
heureux qui meurt pour vous, et 
qui jamais n'aimera d'autre personne 
que vous. » Flattée de ce langage , 
elle regarda le jeune homme, fut 
frappée de la beauté de ses traits, et 
sentit son cœur s'enflammer pour lui. 

« Etes-vous , lui dit-elle en soupi- 
rant, un mortel, ou un génie ? Qui 
in a transportée ici? » « Je suis ré- 



I43 XES MILLE ET UNE NUITS, 

pondit-il, le plus heureux des mor- 
lels , et je ne changerois pas ma con- 
dition pour celle des génies dont la 
puissance vous a transportée ici à 
ma prière. » « Eh bien, reprit-elle, 
}urez-moi , mon ami , que vous leur 
ordonnerez de me transporter ici 
toutes les nuits ! » « Madame , répon- 
dit-il , c'est mettre le comble à mes 
vœux que d'assurer la durée de mon 
bonheur. » Les deux amans égale- 
ment épris l'un de l'autre, s'entretin- 
rent long-temps de leur aventure, et 
passèrent ensemble les momens les 
plus délicieux. 

Comme l'aurore étoit prête à paroî- 
tre, le médecin entra dans la cham- 
bre , appela doucement le jeune hom- 
me , et lui demanda en riantcomment 
il avoit passé la nuit? « Dans un pa- 
radis de délices , répondit -il, et au 
milieu des hou ris. « Le médecin lui 
ayant ensuite proposé de le mener au 
bain , il lui demanda ce qu'alloit de- 
venir la princesse, et comment elle 
s'en retourneroit à son palais? « Ne 
vous inquiétez de rien , répondit lo 



CONTES ARABES. ï^j 

médecin , elle s'en retournera comme 
elle est venue, et personne ne saura 
ce qui s'est passé. » En efiët, la prin- 
cesse s'endormit , et se retrouva, en 
s'éveillant, dans son palais. Elle se 
garda bien de rien dire de ce qui lui 
étoit arrivé, et attendit la nuit avec 
impatience. Elle fut encore trans- 
portée près du jeune homme, com- 
me elle l'avoit été la veille, et ce 
prodige se renouvela les jours sui- 
vans. 

Au bout de quelques mois , la prin- 
cesse étant un matm avec la sultane 
sa mère sur la terrasse du palais , resta 
quelque temps le dos tourné au soleil. 
La chaleur lui ayant échauffé les 
reins , elle laissa échapper , malgré 
el!e, plusieurs vents. Sa mère , éton- 
née , lui demanda ce qu'elle avoit. La 
princesse ayant répondu qu'elle igno- 
roit la cause de cet accident , sa mère 
la considéra plus attentivement , por- 
ta la main sur son ventre , et s'aper- 
çut qu'elle étoit enceinte. Aussitôt 
elle poussa un cri , se frappa le vi- 
sage , et lui demanda comment elle 



ï44* I-ES MILLE ET UNE ^^UITS , 

se troLivoit dans cet état. Les femmes 
du palais étant accourues au cri de la 
sultane , elle leur ordonna d'aller cher- 
clier le calife. 

A peine le calife eut -il appris la 
cause du désespoir de la sultane , qu'il 
entra dans une grande colère , tira 
son poignard , et dit à sa fille : « Mal- 
heureuse, je suis Commandeur des 
croyans ; tous les rois de la terre 
m'ont demandé votre main 5 j'ai dé- 
daigné leur alliance , et c'est ainsi 
que vous me déshonorez ? J'en jure 
par le tombeau de mon père , et par 
ceux de tous mes aieux : si vous me 
découvrez la vérité , je vous ferai 
^râ( e de la vie ; mais si vous ne me 
dites à l'instant ce qui vous est arrivé , 
quel est l'auteur du crime , et com- 
ment il est venu à bout de le com- 
mettre , je vous plonge moi-même ce 
poio;nard dans le sein. « 

La princesse effrayée raconta à sou 
père qu elle étoit enlevée toutes les 
nuits dans son lit, et transportée dans 
une maison qu'elle ne connoissoit 
pas, prèi d'un jeune homme phu 



CONTES ARABES. l45 

beau que le jour ; qu'elle étoit ensuite 
rapportée dans sa chambre au lever 
de l'aurore; mais qu'elle ne savoit 
comment cela s'opéroit. 

Le calife fut on ne peut pas plus 
étonné de l'aveu que lui faisoit sa fille. 
Il envoya chercher son visir, homme 
d'esprit, habile et intelhgent, et en qui 
il avoit beaucoup de confiance. Il lui 
fit part de ce qu'il venoit d'apprendre, 
et lui demanda ce qu'il croyoit à pro- 
pos de faire dans cette circonstance. 

Le visir ayant réfléchi quelque 
temps 5 dit au calife : « Prince , ce n'est 
qu'en employant la ruse que vous 
pourrez découvrir le lieu dans lequel 
voire fille est ainsi transportée. J'i- 
magine un moyen simple, mais qui 
doit réussir. Qu'on prenne un petit 
sac , et qu'on l'emplisse de millet ; 
qu'on l'attache au lit de votre fille, 
près de la tète , et qu'on le place con- 
venablement, en le laissant entr'ou- 
vert , afin que , lorsque le lit de votre 
fille sera enlevé cette nuit, le millet se 
répande tant en allant qu'en revenant, 
et nous trace ainsi le chemin qui con- 

YIII. 10 



I.l6 LES MILLE ET UNE NUITS, 

duit de votre palais à la maison que 
vous cherciiez. n 

Le calife loua beaucoup la sagacité 
du visir, trouva l'expédient excellent, 
et ne douta pas du succès. Il en con- 
fia Pexécution à une personne intelli- 
gente, qui eut soin que la jeune prin- 
cesse ne fût instruite de rien. 

La nuit étant arrivée , le lit fut 
transporté comme à l'ordinaire. Le 
lendemain au lever de l'aurore , le 
médecin conduisit le jeune homme 
au bain , suivant leur usage, et lui 
dit qu'on avoù reconnu que la prin- 
cesse étoit enceinte , qu'on avoit lait 
usage d'une ruse pour découvrir sa 
maison , et qu'on se préparoit à lui 
jaire un mauvais parti. 

Le jeune homme , sans s'effrayer, 
témoigna au médecin qu'il étoit sa- 
tisfait d'avoir obtenu le bonheur au- 
([uel il aspiroit , et qu'il étoit rési- 
gné à la mort. Il le remercia de nou- 
veau de ses bienfaits, lui souhaita 
toutes sortes de prospérités , et lui 
conseilla de s'éloigner , et de ne pas 
«'exposer lui-même au danger. «Lais- 



CONTES ARABES. 147 

sez le calife , lui dit-il en finissant , 
disposer de ma vie comme il vou- 
dra. » « N'ayez aucune inquiétude 
pour votre vie , lui dit le médecin : 
il ne vous arrivera, non plus qua 
moi, aucun mal. Je vais vous faire 
voir de nouvelles merveilles , et des 
prodiges d'un autre genre. « Ces pa- 
roles tranquillisèrent le jeune hom- 
me , et lui causèrent une joie infinie. 
Ils sortirent ensemble du bain, et 
regagnèrent la maison. 

Le caliie et son visir étant entrés 
de grand matin dans la chambre de 
la prmcesse , la trouvèrent de retour , 
et virent que le sac de millet étoit 
vuide. (c Assurément, dit le visir, 
nous tenons le coupable. « Ils montè- 
rent aussitôt à cheval , accompagnés 
d'une troupe nombreuse de solclats , 
et suivirent les traces du millet. Lors- 
cfu'ils furent près de la maison, le 
jeune homme entendant le bruit des 
hommes et des chevaux, avertit le 
médecin, qui lui dit : « Prenez une 
cuvette , emphssez-la d'eau , montez 
sur la terrasse , versez l'eau tout au-^ 



I45 LES MILLE ET UNE NUITS, 

tour de la maison , et descendez. » 
Xe jeune homme fit ce que le mé- 
decin lui avoit ordonné. 

Le calife et le visir étant arrivés 
avec les soldats , trouvèrent la mai- 
son environnée d'une large rivière 
dont les flots agités s'erxtre-choquoient 
avec un bruit horrible. « Que veut 
dire ceci , dit le calife au visir , et de- 
puis quand cette rivière coule-t-elle 
ici ? » « Je n'ai jamais vu de rivière 
ici , répondit le visir, et je n'en con- 
nois pas d'autre dans Bagdad que le 
Tigre , qui coule au milieu de la 
ville. Il faut absolument que celle-ci 
soif relie t de quelque enchantement. » 

Prévenus ce cette idée , le calife 
et son visir assurèrent aux soldats 
que l'eau qu'ils vojoient devant eux 
n'éloit qu'une illusion , une vaine 
apparence , et leur commandèrent de 
passer outre sans rien craindre. Une 
partie de l'armée voulut s'avancer; 
muis elle fut aussitôt submergée. Le 
visir , reconnoissant alors son er- 
reur, dit au calife que le parti le plus 
sage étoit d'engager ceux qui étoient 



CONTES ARABES. l4g 

dans la maison à dire qui ils étoient , 
en leur promettant qu'on ne leur fe- 
roit aucun mal. 

Le calife ajant approuvé ce con- 
seil , fit crier à haute voix que ceux 
qui étoient dans la maison n'avoient 
qu'à se faire connoître , et qu'on ne 
leur feroit aucun mal. Le médecin 
Jaissa long-temps crier les gens du 
calife , et dit ensuite au jeune hom- 
me : « Montez sur la terrasse , et 
assurez le cahfe cjue sil veut s'en re- 
tourner à son palais , nous irons 
aussitôt nous présenter devant lui. « 

Le jeune homme monta sur la 
terrasse , et annonça à haute voix ce 
que le médecin venoit de lui dire. Le 
calife ayant entendu cette proposition, 
eut honte de ne pouvoir venger sur- 
le-champ l'enlèvement de sa fille , et 
de se voir encore repoussé , après 
avoir perdu une partie de son armée. 
Il vouloit rester, et chercher quel- 
que moyen de pénétrer dans la mai- 
son. Le visir lui fit observer qu'elle 
étoit habitée par des magiciens , ou 
des génies malfaisans 5 qu'il étoit 



l5o LES MILLE ET UNE NUITS , 

inutile de vouloir se mesurer contre 
ces gens-là , et que s'ils venaient eux- 
mêmes se remettre entre ses mains , 
il pourroit les faire punir comme ils 
le méritoient. Le calife , malgré ces 
réflexions , s'en retourna triste et mé- 
content. 

Il y avoit à peine une heure qu'il 
étoit rentré dans son palais , lorsque 
le médecin et le jeune homme vin- 
rent se présenter à la porte. Il com- 
manda c[u'on les laissât entrer^ et dès 
qu'ils furent en sa présence , il en- 
vova chercher le bourreau , et lui or- 
donna de couper la tête au jeune 
homme. Le bourreau lui déchira le 
bas de sa robe , lui en banda les jeux, 
et tourna trois fois autour de lui en 
tenant le glaive levé sur sa tête, et 
demandant s'il devoit frapper. « Cela 
devroit être fait , répondit le calife à 
la dernière fois. » 

Aussitôt le bourreau leva le bras, et 
frappa le coup mortel ; mais son bras 
ayant tourné malgré lui, le coup 
tomba sur son compagnon , qui se 
tenoit derrière lui , et fit voler sa tête 



CONTES ARABES. l5i 

aux pieds du calife. « Maladroit, 
s'écria-t-il , peux-tu être assez aveu- 
gle pour frapper ton compagnon , au 
lieu de frapper le coupable qui est 
devant toi ! Regarde - le bien , et 
prends garde à ce que tu vas faire. » 
Le bourreau leva une seconde fois le 
bras , et fît voler la tête de son fils qui 
étoit à ses côtés. Tous ceux qui étoient 
présens furent saisis d'effroi. 

Le calife, ne pouvant revenir de 
sa surprise , demanda à son visir ce 
que cela si^nifioit? « Grand prin- 
ce, répondit celui-ci, toute votre 
puissance seroit ici inutile. Quels 
moyens opposer à des prestiges et 
à des encliantemens ? Celui qui en- 
lève votre fille avec son lit , qui fait 
tout-à-coup de sa maison une isie 
environnée d'abymes , ne pourroit-il 
pas vous ôter l'empire et la vie ? Je 
vous conseille d'aller au - devant du 
médecin, de le traiter honorable- 
ment , et de le prier de vouloir bien 
ne nous faire aucun mal. » 

Le calife vit bien qu'il n'avoit rien 
de mieux à faire que de suivre le 



l53 XES MILLE ET T7NE NUITS, 

conseil (lu visir. Il ordonna qu'on fît 
relever le jeune homme, et qu'on lui 
ôtât le bandeau de dessus les jeux. 
Ensuite il se leva de son trône, alla 
tronver le médecin , et lui dit en lui 
baisant la main : « O le plus savant 
de tous les hommes , j^étois loin de 
soupçonner votre mérite, et je ne 
savois pas posséder dans ma capitale 
un tel trésor'. Mais si vos vertus et 
votre générosité égalent, commefai- 
me à le croire, votre puissance, pour- 
quoi avez-vous ainsi disposé de ma 
fille, et fait périr une partie de mon 

armée ?» , j t\- 

« Puissant prmce , image de JJieu 
sur la terre , répondit le médecin , 
je suis étranger. J'ai fait connois- 
sance avec ce jeune homme en arri- 
vant clans cette ville. Nous avons 
man^é ensemble : l'étatde maladie, de 
langueur, dans lequel je l'ai vu son 
amour pour votre fille, dont il ma 
fait confidence , ont excité ma com- 
passion etin ont engagé à m'intéresser 
à lui. J'ai été bien aise aussi de vous 
fftire connoitre qui je suis , et la puis- 



CONTES A RATS ES. l53 

sance que le ciel m'a accordée ; mais 
je ne veux me servir de ses dons que 
pour faire le bien. J'ai recours main- 
tenant à vos bontés , et vous supplie 
d'accorder votre fille à ce jeune hom- 
me : elle est née pour lui , et il est 
digne de la posséder. » « Cela me 
paroit juste , dit le calife , et nous 
devons d'ailleurs vous obéir. » Aussi- 
tôt il fit revêtir le jeune homme d'une 
robe d'un prix inestimable , le fit as- 
seoir à côté de lui, et fit apporter pour 
le médecin un trône de bois débène. 

Tandis qu'ils s'entretenoient en- 
semble, le médecin, en se retour- 
nant , vit un rideau de soie sur lequel 
étoient représentés deux gi'ands lions. 
Il leur fit un signe de la main , et 
aussitôt ces deux lions se jetèrent l'un 
sur l'autre , en poussant des rugisse- 
mens semblables au bruit du tonnerre. 
Un moment après , il fit un nouveau 
signe , et l'on ne vit plus que deux 
chats qui jouoient ensemble. 

« Que penses - tu de cela , dit le 
calife à son visir'r* » « Prince, répon- 
dit-il, je crois que Dieu vous a envojé 



I 54 LES MILLE ET UNE NUITS , 

ce sage pour vous faire voir des pro-* 
diges. » (( Eh bien , reprit le calife, 
dis-lui de m'en faire voir encore 
d'autres. » Le visir ayant témoigné le 
désir du calife au médecin , celui-ci 
demanda qu'on lui apportât un bassin 
plein (l'eau , et proposa au visir d'ôter 
ses habits, de se couvrir d'un grand 
voile , et d'entrer dans le bassin , lui 
promettant de lui faire voir des choses 
merveilleuses et qui le divertiroient 
beaucoup. 

Le visir y consentit ; mais à peine 
fut-il assis dans le bassin , qu'il se 
trouva transporté au milieu d'une iner 
immense et horriblement agitée : il se 
mit aussitôt à nager en s'abandonnant 
au gré des flots , qui le poussoient 
tantôt d'un côté tantôt d'un autre. Les 
forces commençoient à hii manquer, 
etilsecrojoitperdu, lorsqu'une vague 
s'éleva tt)ut-à-coup , l'entraîna avec 
elle , et le porta avec la rapidité de 
féclair, sur un rivage inconnu. 

A peine fut-il sorti de l'eau , qu'il 
sentit flotter sur son dos une épaisse 
chevelure q'ii lui descendoit ji^i- 



CULTES ARABES. 1 55 

qu'aux talons. Etonné de ce phéiio- 
inène , il jette un regard sur toute sa 
personne , et s'aperçoit qu'il est to- 
talement métamorphosé en femme. 
<c Peste soit du divertissement , dit-il 
en lui-même ! Un visir ciiangé en 
l'emme est certainement une chose 
fort extraordinaire ; mais qu'avois-je 
besoin de voir s'opérer en moi pareille 
merveille ? Toutefois rien n'arrive 
en ce monde que par la permission 
de Dieu : nous lui devons Tétre , et 
nous retournerons un jour en lui (i ) . » 
^ Tandis q ne le visir réfléchissoit amsi 
à son aventure , un pêcheur s'avança, 
et lui mettant la main sur l'épaule : 
u Heureuse journée, dit-il; je ne m'at- 
tendois pas à une pareille capture ! La 
charmante personne ! Cest une fille 
de la mer , et le ciel me l'envoie tout 
exprès pour que je la donne en ma- 
riage à mon fils : un pêcheur ne peut 
trouver une femme qui lui convienne 



(i) Formules tirées du Coran, dont les Ma- 
Loméians se servent ordinairement pour 
^exhorter a la résiffriation. 



l56 LES MILLE ET UNE NITITS, 

mieux. » t( Quoi , dit le visir , ayant 
entendu ces paroles , après avoir été 
visir je deviendrois la femme d'un pê- 
cheur! Est - ce là le sort auquel je 
devois m'attendre. Quidonnera main- 
tenant des conseils au calife ? Qui gou- 
vernera son empire ? Mais Dieu est 
le maître des événemensj il faut se 
résigner à sa volonté. » 

Le pêcheur étoit si content de la 
rencontre , qu'il ne songea pas à pê- 
cher selon sa coutume. Il emmena 
avec lui la fille de la mer , et la con- 
duisit à sa cabane , qui étoit peu éloi- 
gnée du rivage. <( Bonne fortune , 
dit-il à sa femme en entrant ; depuis 
ionf^-temps je fais le métier de pê-- 
cheur , et jamais je n'ai été aussi heu- 
reux qu'aujourd'hui ! Je viens de pren- 
dre une fille de la mer. Où est notre 
enfant? Cette femme est faite exprès 
pour lui, et je veux la lui donner en 
mariage. » u II est allé mener paître 
la vache et la faire labourer, dit la 
femme du pêcheur. Dans un moment 
il sera ici. » Le jeune homme arriva 
effectivement peu après. 



CONTES ARABES. IJ7 

(c Peste soit de l'aventure , dit tout 
bas le visir , en le voyant 1 Cette nuit 
même je vais devenir l'épouse de ce 
manant • et j'aurois beau dire à ces 
gens-là : Que faites-vous ':* Vous êtes 
dans l'erreur, je suis le visir du ca- 
life; ils ne me croiroient pas, car j'ai 
l'apparence d'une femme. Ah, ah ! à 
quoi me suis-je exposé ? Qa'avois-je 
besoin de ce divertissement? » 

« Garçon , dit le pêcheur à son fils , 
il faut que tu sois né sous une heu- 
reuse étoile. Le ciel t'envoie ce qu'il 
n'a jamais envoyé à personne avant 
toi , et ce qu'il n'enverra vraisembla- 
blement jamais à d'autres après toi. 
Voici une fille de la mer que je t'a- 
mène. Tu es jeune , tu ji'es pas ma- 
rié , fais-en ta femme dès ce soir. » 

Le jeune homme fut si content de 
la proposition, qu'il avoit peine à 
croire que son bonheur ne fût pas un 
songe. Il épousa sa femme dès le 
soir, et la rendit enceinte. Au bout 
de neuf mois , elle accoucha d'un 
gros garçon qu'il fallut nourrir, se 
trouva de nouveau enceinte peu de 

VIII. 14 



I 58 LES MILLE ET UNE NUITS , 

temps après , et mit au monde suc- 
cessivement sept garçons. 

Le visir, fatigué de ce genre de vie, 
dit alors en lui-même : (( Jusqu'à 
quand durera cette maudite et pé- 
nible inétamorpliose? Ne pourrai-je 
sortir de cet état , dans lequel je suis 
tombé par un excès de complaisance 
et de curiosité ? Il faut que j'aille sur 
le rivage où j'ai abordé , et que je me 
jette dans la mer. J'aime mieux périr 
que de supporter plus long-temps tant 
de misère. » Le Visir ayant pris cette 
résolution , se rendit sur le bord de 
la mer, et s'élança dans l'eau. Il fut 
aussitôt soulevé par une vague , et 
entraîné au milieu des flots. Levant 
alors la tête , il se trouva assis dans 
le bassin , et vit devant lui le calife , le 
médecin , et toute l'assemblée qui le 
regardoit attentivement. 

Le calife ayant demandé à son vi- 
sir ce qu'il avoit vu , celui-ci se mit 
à rire, et lui dit : m Prince, le méde- 
cin a des secrets étonnaus. J'ai vu des 
paradis délicieux, des liouris, de 
jeunes garçons, des merveilles que 



CONTES ARABES'. I Ôg 

personne n'a jamais vues. Sivous vou- 
lez en juger par vous-même, vouscon- 
v^iendrez que rien n'est à la fois plus 
charmant et plus extraordinaire. » 

Ce peu de mots excita la curiosité 
du calife. Il se déshabilla , se ceignit 
le corps d'un linge , et entra dans le 
bassin. Le médecin lui dit de s'as- 
seoir ; et aussitôt qu'il l'eut fait , il se 
trouva au milieu d'une mer d'une 
immense étendue , se mit à nager, et 
fut porté par une vague sur un ri- 
vage éloigné. Ayant pris terre et se 
voyant nu , n'ayant qu'un linge au- 
tour du corps, il dit en lui-même: 
(f Je vois le but de ces artifices. Mon 
visir et le médecin se sont entendus 
pour me dépouiller de mon empire. 
Ils donneront ma fille au jeune hom- 
me , et le médecin va se faire recon- 
noître calife à um place. Malheureuse 
curiosité ! » 

Tandis que le calife faisoit ces ré- 
flexions, il vit une troupe de jeunes 
filles qui venoient puiser de l'eau à 
une fontaine voisine de la mer. Il 
s'adressa à fane dentrelles , lui dit 



1 60 LES MILLE ET UNE NUITS , 

qu'il étoit étranger, qu'il venoit de 
faire naufrage , et lui demanda dans 
quel pajs il se trouvoit? Elle lui dit 
qu'il étoit près de la ville d'Oman (i) ; 
qu'il n'avoit qu'à monter la mon- 
tagne qui étoit devant lui , et qu'il 
verroit la ville, qui étoit située au bas 
de la montagne. 

Le calife s'achemina de ce côté , et 
entra dans la ville. Les habitans le 
prirent pour un marchand qui venoit 
de faire naufrage, et quelqu'un lui 
donna par charité un habit. Lors- 
c[u'il en fut revêtu , il se promena 
dans la ville. En passant dans le mar- 
ché, la faim qui le pressoit fit qu'il 
s'arrêta devant la boutique d'un trai- 
teur. Celui-ci le prit aussitôt pour un 
étranger qui venoit de faire naufrage, 
et lui proposa d'entrer à son service, 
en lui promettant deux drachmes par 
jour et la nourriture. Le cahfe, ne 
pouvant mieux faire, accepta la pro- 
position. Dès qu'il eut mangé et qu'il 

(i) Ville (i'Arabie sur la mer des Indes, 
près du go'fc P'.rsiquc. 



CONTES ARABES. I^r 

fut installé dans le métier, il se dit à 
lui-même : 

u Quelle étrange situation ! Quel 
changement! Après avoir élé calife , 
avoir joui d'une autorité sans bornes, 
avoir vécu dans la magnificence et les 
plaisirs , je suis aujourd'hui réduit à 
lécher des plats ! J'ai voulu voir des 
choses extraordinaires : assurément 
rien n'est plus extraordinaire que 
mon aventure; de calife, je suis de- 
venu le valet d'un traiteur. Mais c'est 
ma faute. Qu'avois-je besoin de vou- 
loir éprouver moi-même la puissance 
de ce magicien ? » 

Au bout de quelques jours , le ca- 
life passa dans le marché des joail- 
liers. Ils étoient en grand nombre et 
faisoient un grand commerce dans 
cette ville , parce qu'on pêchoit dans 
la mer qui en est proche beaucoup de 
perles, dediamansetdecorail. Tandis 
qu'il étoit dans ce marché , il lui prit 
envie de se faire courtier plutôt que 
de continuer à servir un traiteur. Le 
lendemain il vint au marché de grand 
matin , et s'annonça comme courtier. 



I Gl LES MILLE ET UNE NUITS , 

Un homme vint à lui, tenant à la 
main un diamant dont l'éclat égaloit 
celui des rayons du soleil , et dont le 

Î)rix devoit surpasser les revenus de 
'Egypte et de la Syrie. 

Le calife, étonné delà beauté de ce 
diamant , demanda s'il étoit à vendre ! 
On lui dit que oui : il le prit, et le 
porta chez plusieurs marchands. Tous 
furent étonnés de sa beauté. On en 
offrit d'abord cinquante mille se- 
cjuins ; ensuite Ton augmenta , et l'on 
alla jusqu'à cent mille sequins. Le 
calife vint trouver celui à qui appar- 
tenoit Je diamant , et lui demanda s'il 
vouloit le donner pour ce prix! Il y 
consentit , et dit au calife de recevoù' 
l'argent. Le calife retourna chez le 
marchand qui avoit offert cent mille 
sequins du diamant , et lui dit de lui 
remettre cette somme , parce cjue ce- 
lui à qui appartenoit le diamant l'a-^ 
voit chargé de la recevoir pour lui. 

Le marcJiand dit que cela n'étoit pas 
régulier ; qu'il ne vouloit payer qu'à 
celui qui vendoit, et non au courtier. 
Le calife alla pour chercher le pro^ 



CONTES ARABES. l63 

priëtaire ; mais ne Payant pas trouvé , 
il revint chez le marchand, lui dit 
qu'il étoit lui-même Je propriétaire. 
Xe marchand alloit lui compter le 
prix ; mais ayant regardé de nouveau 
ce diamant , il vit qu'il étoit faux (i). 
«Comment, coquin, dit- il aussi-tôt, 
tu es assez hardi pour vouloir trom- 
per en plein marché ! Tu ne sais donc 
pas que les fripons sont ici punis de 
mort?» 

Les autres marchands accoururent 
en entendant ces paroles , se jetèrent 
sur le calife , le lièrent et le condui- 
sirent au roi d'Oman. Ce prince ayant 
entendu l'accusation et l'attestation des 
témoins , condamna l'accusé à être 
pendu sur-le-champ. On lui mit d'a- 
bord une chaîne au cou, on lui dé- 
couvrit la têle, et on le promena par 
la ville , accompagné d'un officier qui 
crioit : « Ce traitement n'est que le 
)) commencement de la punition de 
» ceux qui trompent le peuple et les 

(i) C'étoit, selon le texte arabe , de la snn- 
daraque noire, sindarouia soude. 



l64 LES BULLE ET UNE NUITS, 

5) marchands dans la place publique 
i) et sous les yeux du roi. » Le calife, 
réfléchissant sur son sort, disoit en 
lui-même : 

« Je n'ai pas voulu rester au service 
d'un traiteur : je me suis fait courtier, 
et pour ma peine, je vais être pendu l 
Mais je ne dois pas m'en prendre à 
m^oi : tout ceci n'est que l'accomplis- 
sement de mon destin. » 

Lorsqu'on fut arrivé à l'endroit où 
flevoit se faire l'exécution , on attacha 
la corde au cou du calife, et l'on com- 
mença à tirer. En montant , il ou- 
vrit les yeux et se trouva prêt a sortir 
du bassin , en présence du médecin , 
du jeune homme et du visir qui le re- 
gardoient. Le visir s'avança aussitôt 
en riant pour lui donner l:i main. 

« Pourquoi ris - tu , lui demanda 
le calife ? » k Je ris de mon aventure , 
répondit le visir; car j'ai été femme , 
je iTie suis marié , et j'ai eu sej)t en- 
fans. » « Eh bien , reprit le calife , tu 
aimois tes enfans, et tu en étoisainié. 
Tu as éprouvé des peines et des plai- 
sirs; mais moi je descends à l'heure 



CONTES ARABES. l65 

même de la potence. » Le calife et 
le visir se racontèrent ensuite leurs 
aventures. Tous ceux qui étoient pré- 
sens en rirent beaucoup , et s'éton- 
nèrent de la puissance du médecin. 
Le calife l'invita à rester près de lui , 
et le combla d'honneurs et de biens. 
Il envoya chercher ensuite un cadi 
pour dresser le contrat de mariage de 
sa fille. 

On célébra cette union par des fê- 
tes et des réjouissances publiques. 
Le médecin , et le jeune homme au- 
quel il avoit rendu de si grands ser- 
vices , furent toujours étroitemenfc 
unis , et jouirent toute leur vie du 
bonheur le plus parfait. 

Scheherazade , en finissant l'his- 
toire du médecin persan et du jeune 
traiteur de Bagdad , s'aperçut que le 
jour cominençoit à paroitre. « Sire, 
ajouta-t-elle , les choses singulières 
que je viens de vous raconter me 
rappellent un prodige d'un autre 
genre , opéré autrefois aux yeux de 
toute l'Egypte, par l'adresse et l'iiabi- 



ï66 LES MILLE ET UNE NUITS, 

leté d'un visir de l'empire d' Assyrie. 
.Te vous la raconterai demain , si 
votre Majesté veut bien me le per- 
mettre. » Le sultan des Indes té- 
moigna qu'il seroit bien aise d'en- 
tendre cette histoire. Scheherazade 
la commença le lendemain en ces 
termes : 



COÎiTES ARABES. 16^7 

HISTOIRE 
DU SAGE HICAR. 



Sencharib , roi d'Assyrie et de Ni- 
nive , avoit un visir nommé Hicar. 
C'étoit l'homme de son temps le plus 
instruit dans toutes sorles de scien- 
ces , et on le surnommoit , avec rai- 
son , le Sage , le Philosophe. L'éten- 
due de ses connoissances , sa pru- 
dence , son habileté, en le rendant 
le plus ferme appui du trône d'Assy- 
rie , faisoient tout à-la-fois le bon- 
heur et le salut de l'empire. 

Hicar possédoit d'immenses ri- 
chesses. Son palais , qui ne le cédoit 
en grandeur et en magnificence qu'à 
celui du monarque , renfermoit dans 
son enceinte soixante autres palais , 
occupés par autant de princesses 



l68 LES MILLE ET UNE NUITS , 

qu'il avoit épousées. Malgré ce grand 
nombre de femmes , Hicar n'avoit 
pas d'enfans , et cette privation lui 
faisoit beaucoup de peine. 

Un jour il assembla les sages, les 
astrologues , les magiciens , leur ex- 
posa le sujet de son chagrin , et leur 
demanda ce qu'il poarroit faire pour 
en faire cesser la cause. Ils lui con- 
seillèrent de s'adresser aux Dieux , et 
de leur offrir des sacrifices pour en 
obtenir des enfans. Hicar suivit ce 
conseil. Il implora la faveur des 
Dieux, se prosterna devant leurs irna- 
ges , fit fumer l'encens sur leurs au- 
tels , leur immola de nombreuses 
victimes -, mais ils furent sourds à sa 
prière. 

Accablé de tristesse , il sortit du 
temple , leva les jeux vers le ciel , 
reconnut son auteur , et lui dit d'une 
voix élevée , et dans l'amertume de 
son cœur : « Souverain maître du 
ciel et de la terre , auteur de toutes 
les créatures , exauce ma prière : 
donne-moi un fils c[ui fasse ma con- 
solation le reste de ma vie , qui puisse 



CONTES ARABES. l6g 

me succéder un jour, cjui assiste à 
mon trépas , qui me ferme les jeux , 
etqui me rende les derniers devoirs ! » 
A peine eut-il achevé cette prière , 
cfu'il entendit une voix qui disoit: 
« Parce que tu as mis d'abord ta con- 
fiance dans des images taillées , tu res- 
teras sans enfans. Mais tu as un ne- 
veu 5 prends Nadan le fils de ta sœur, 
adopte - le , communique - lui ta 
science , ton habileté , ta sagesse , et 
qu'il soit ton héritier. » 

Hicar obéit aussitôt à Tordre du 
ciel. Il prit le petit Nadan , qui étoit 
encore à la mamelle , et le remit en- 
tre les mains de huit femmes choi- 
sies, auxquelles il confia le soin de sa 
première éducation. On le revélit de 
soie , de pourpre et d'écarlale , et on 
l'entoura des tapis les plus précieux. 
Dès qu'il fut sorti de l'enfance, il 
grandit , et se fortifia avec la rapidité 
d'un cèdre qui croit sur le mont Li- 
ban. On lui apprit à lire, à écrire, 
et on lui donna ies meilleurs maîtres 
dans toutes sortes de sciences. Doué 
d'un esprit vif et pénétrant, d'une 

VIII. i5 



îyO LES MILLE ET UNE NUITS, 

mémoire heureuse , il y fit d'abord 
les plus grands progrès , et surpassa 
bientôt les espérances qu'on avoit 
conçues de lui. Hicar lui enseignoit 
lui-même la sagesse , plus difficile à 
acquérir que toutes les autres scien- 
ces , et cherchoit l'occasion de le 
faire connoître au roi. Cette occasion 
se présenta bientôt d'elle-même. 

Sencharib s'entretenant un jour 
avec son visir , lui dit : « Mon cher 
Hicar , modèle de tous les ministres , 
mon fidèle conseiller , dépositaire de 
mes secrets , soutien de mon empire, 
les hommes tels que toi devroient 
être immortels ; mais je vois avec 
peine que tu es dans un âge avancé ; 
ta vieillesse me fait craindre pour tes 
jours : et qui pourra te remplacer 
auprès de moi ? » 

«Prince, répondit Hicar , ce sont 
les monarques tels que vous ((ui de- 
vroient être immortels. Quant à moi , 
vous pourrez aisément me remplacer. 
Je vous ai quekjuefois parlé du fils 
de ma sœur , de Nadan • je l'ai élevé 
dès l'enfance, je lui ai enseigné ce 



CONTES ARABES. I71 

que l'expérience m'a appris. Je crois 
qu'il est , dès ce moment , en état de 
vous senàr, et qu'il mente votre con- 
fiance. » K Je veux le voir , dit le roi ; 
et s'il est, comme je n'en puis dou- 
ter, tel que tu le dépeins , je pourrai 
lui donner dès ce moment ta place. 
Tu conserveras les honneurs dont tu 
jouis à si juste titre ; j'y en ajouterai 
même de nouveaux, et- tu pourras 
^'oûter le repos dont tu as besoin et 
que tu as 5i bien mérité. » 

Hicar fît aussitôt venir son neveu. 
Son extérieur étoit aimable et sédui- 
sant. Le roi le considéra beaucoup , 
et se sentit prévenu favorablement 
pour lui. Il lui fît ensuite quelques 
questions, auxquelles il répondit avec 
beaucoup de justesse et de solidité. 
Le roi s'adi*essant ensuite à Hicar , 
lui dit : (f Je re.izarde Nadan comme 
votre fils ; il mérite de porter ce nom : 
je veux reconnoître en lui vos services, 
et le rendre l'héritier de la confiance 
que j'avois en vous. Qu'il me serve 
comme vous m'avez servi , et comme 
vous avez servi , avant moi , mon 



172 LES MILLE ET UNE NUITS, 

père Serchadoum , et je vous jure 
que je n'aurai peint de plus intime 
confident, de meilleur ami que lui. 
Hicar se prosterna aux pieds du roi , 
le remercia , lui répondit du zèle et 
de la fidélité de Nadan , lui demanda 
son indulgence pour les fautes qui 
pourroient lui échapper , et prit 
con.^é de sa Majesté. 

Hicar , de retour chez lui , s'en- 
ferma avec Nadan , pour lui rappeler 
les leçons de sagesse qu'il lui avoit 
données , et lui parla en ces termes : 

« Honoré de la confiance du prince, 
vous entendrez bien des choses qu'il 
faudra soigneusement cacher, et ren- 
fermer en vous - même. Un mot ré- 
vélé indiscrètement est un charbon 
ardent qui brûle la langue , enflam- 
me tout le corps et le couvre d'oppro- 
bre et d'infamie. 

» Il est également dangereux quel- 
quefois de répandre une nouvelle , et 
de raconter ce dont on a été témoin. 

« Lorsque vous aurez des ordres 
à donner , exprimez-vous toujours 
d'une manière claire et aisée à en- 



CONTES ARABES. lyS 

tendre. Quand on vous demandera 
quelque chose , ne vous hâtez pas 
ae ré)3ondre. 

» 'Ne vous attachez pas à la magni- 
ficence et à l'éclat extérieur : cet éclat 
se ternit , et n'a qu'un temps ; mais 
la bonne renommée se perpétue d'âge 
en âge. 

» Fermez l'oreille aux discours 
d'une femme imprudente , de peur 
qu'elle ne vous embarrasse dans ses 
filets , qu'elle ne vous couvre de 
honte , et ne soit cause de votre perte. 

» Ne vous laissez pas séduire par 
ces femmes richement vêtues , qui 
exhalent l'odeur des parfums les plus 
exquis. Ne leur laissez prendre au- 
cun empire sur votre cœur , et ne leur 
livrez pas ce qui vous appartient. 

» Ne sojez pas comme l'amandier, 
qui pousse des feuilles avant tous les 
autres arbres , mais qui donne son 
fruit après eux. 

» Soyez plutôt comme le mûrier , 
dont les feuilles poussent après celles 
des autres arbres , mais dont le fruit 
mûrit le premier. 



Î74 ^ES MILLE ET UNE NUITS, 

)) Soyez doux , modeste : n'afïèctez 
pas de marcher la tête haute, et 
d'élever la voix en parlant 5 car si 
c'étoit un avantage d'avoir la voix 
forte , l'âne seroit le plus parfait des 
animaux. 

M II vaut mieux partager un travail 
dur et pénible avec un homme sage, 
que de boire et de se divertir avec un 
libertin. 

5) Répandez votre vin sur le tom- 
beau des gens de bien , plutôt que de 
le boire avec les médians. 

» Attachez-vous aux hommes sa- 
ges, et tâchez de leur ressembler. 

« Fuyez la société des insensés , de 
peur que vous ne marchiez dans leurs 
sentiers. 

« Eprouvez votre ami avant de lui 
ouvrir votre cœur. 

« Marchez sur les épines tant que 
vous avez le pied sûr et léger, et 
tracez le chemin à vos en fans et à 
vos petits-enfans. 

» Les places les plus élevées sont 
sujettes aux grands revers. 

î) Kénarez votro vaisseau avant la 



CONTES ARABES. lyj 

tempête . si vous ne voulez pas le 
voir briser . et périr avec lui. 

n Défiez - vous des jugemens du 
\iilgaire. 

)) Quand on voit un homme riche 
manger un serpent . on attribue cela 
à sa science et à son discernement. Si 
c'est un pauvre cfui en mange , on 
dit que c^est TefFet de la faim , du be- 
soin. 

3T L'ambition croit souvent avec la 
fortune : sovez content de ce que 
vous avez, et ne desirez pas ce qui 
est aux autres 

» Les disgrâces sont fréquentes à la 
nés rois : ne vous réjouissez pas 
Qc' exiles des autres. 

y Si un ennemi veut vous nuire , 
tachez de le prévenir en lui faisant 
du '-■-'. 

. C-iL-sissez ceux que vous vouiez 
voir . évitez de manger avec les sots , 
et craignez Thomme qui ne craint pas 
Dieu . 

» L'insensé bronche et tombe ; 
rhomme sage bronche , mais ne tom- 
be pas , ou se relève bientôt ; s'il eit 



ïy6 LES BULLE ET UNE NUITS, 

malade il peut être guéri facilement* 
mais la maladie des insensés et des 
ignorans est incurable. 

» Que votre élévation ne vous em- 
pêche pas de veiller à l'éducation de 
vos enfants; ajez soin sur-tout de 
les reprendre et de les corriger : la 
correction est dans l'éducation , ce 
que l'amendement est dans la cul- 
ture. Il faut lier la bouche du sac, 
mettre uu frein aux animaux , et 
fermer exactement la porte. 

3) Reprimez les mauvais penchans 
d'un enfant avant qu'il grandisse et 
se révolte contre vous, sans cela, il 
vous fera baisser la tête dans les rues 
et les assemblées , et vous couvrira 
de honte par ses actions. 

» Consultez votre cœur avant de 
laisser échapper une parole de votre 
bouche. 

« Evitez d'entrer dans les querel- 
les particulières : elles engendrent la 
haine , la guerre et les combats. 
Rendez témoignage à la vérité , si 
vous êtes appelé comme témoin , 
mais fuyez aussitôt. 



CONTES ARABES. I77 

5) Quoique revêtu d'une grande 
puissance , vous devez vous attendre 
à rencontrer des obstacles : sachez 
temporiser , supporter patiemment , 
et n'opposez pas une vaine résistance 
à une force supérieure. 

» Ne vous réjouissez pas de la 
mort de votre ennemi; car dans peu 
vous serez son voisin. 

» N'espérez rien de bon des sots 
et des insensés : si l'eau pouvoit 
arrêter son cours , si les oiseaux pou- 
voient s'élever jusqu'au ciel, le cor- 
beau devenir blanc, la myrrhe de- 
venir aussi douce que le miel, les 
sots pourroient comprendre et s'ins- 
truire. 

3) Si vous voulez être sage , appre- 
nez à retenir votre langue, vos mains 
et vos jeux. 

» Laissez- vous frapper par le bâtoa 
du sage, et ne vous laissez pas ca- 
resser par un ignorant. 

» Sojez modeste dans votre jeu- 
nesse , afin d'être honoré dans votre 
vieillesse. 



Îy8 LES MILLE ET UNE NUITS , 

y> Respectez l'aulorité , lors même 
qu'elle est inférieure à la vôtre. Ne 
vous opposez pas à un magistrat dans 
l'exercice de sa place , ni à un fleuve 
dans son débordement. 

)) Quatre choses ruinent bientôt un 
royaume et une armée : l'avarice 
d'un visir, sa mauvaise conduite, la 
perfidie de ses intentions, son injus- 
tice. 

)) Quatre choses ne peuvent rester 
long-temps cachées : la science , la 
sottise, la richesse, la pauvreté.» 

Hicar , après avoir donné ces avis 
à Nadan, crut qu'il alloit s'appli- 
quer à les suivre , et en faire la règle 
de toutes ses actions. Dans cette 
persuasion , il le mit à la tête de ses 
propres affaires , lui confia l'adminis- 
tration de ses biens , et lui donna une 
autorité absolue sur toute sa maison. 

Content de jouir du repos qu'il de- 
sîroit depuis long-temps, Hicar ché- 
rissoit sa retraite : il n'alloit que de 
temps en temps à la cour pour pré- 
senter ses iiommages au jnonarque , 
et revenoit toujours chez lui avec un 



CONTES ARABES, I79 

nouveau plaisir. Il ne t^rda pas à 
s'apercevoir que son neveu ne répon- 
doit pas à son attente, et ienoit une 
conduite tout opposée à celle qu'il 
devoit tenir. 

Nadan se voyant maître absolu 
chez son oncle -, possédant seul lu 
confiance du souverain, se laissa bien- 
tôt éblouir par tant de grandeur et de 
prospérité. Devenu lier et insolent, 
il oublia d'abord ce qu'il devoit à sou 
bienfaiteur. Il affectoit de le mépriser, 
le traitoit de vieillard ignorant et im- 
bécille , battoit ses esclaves , vendoit 
ses meubles , ses chevaux , et dispo- 
soit à son gré de toutes les choses con- 
fiées à ses soins. 

Hicar , informé de l'ingratitude de 
INadan, et de l'abus qu'il iaisoit de 
l'autorité qu'il lui avoit donnée, ne 
voulut pas souffrir qu'il demeurât plus 
long-temps chez lui. Il crut devoir 
informer en même temps le roi des 
motifs qui l'obligeoient à cette sépa- 
ration. Le roi approuva sa conduite , 
et témoigna au jeune visir qu'il ne 
vouioit pas que son oncle fut , sous 



l8o LES MILLE ET UNE NUITS, 

aucun prétexte , troublé dans la 
jouissance de tout ce qu'il possé- 
doit. 

Nadan ne pouvant plus disposer de 
la fortune de son oncle , cessa de le 
voir et de lui donner aucune marque 
du respect et de l'attachement qu'il 
lui devoit. Hicar , étonné de cet excès 
d'ingratitude , se repentit de la peine 
qu'il avoit prise pour son éducation , 
et chercha à former un élève qui ré- 
pondît mieux à ses bontés. Nadan 
avoit un frère beaucoup plus jeune 
que lui , nommé Noudan. Hicar le fit 
venir chez lui , l'éleva comme il avoit 
élevé son frère aîné , et le mit ensuite 
à la tête de sa maison. 

La jalousie s'empara bientôt de 
Nadan : il ne se contentoit plus de se 
moquer de son oncle; il se plaignoit 
à tout le monde qu'il ne l'avoit ren- 
voyé que pour mettre son frère cadet 
à sa place, et témoigna hautement 
qu'il en tireroit vengeance. 

En effet, voyant que son crédit aug- 
mentoit tous les jours, et que le roi 
ne se souvenoit plus guère de son au- 



CONTES ARABES. loi 

eien visir, il chercha les moyens de 
l'accuser et de le fahe périr. 

Dans ce dessein , il écrivit , au nom 
d'Hicar , une lettre adressée au roi de 
Perse , dans laquelle il l'invitoit à se 
rendre , au reçu de sa lettre , dans la 
plaine de ISTesrin j lui promettant de 
lui livrer le royaume d'Assyrie sans 
combat et sans résistance. Il fabriqua 
une lettre pareille pour Pharaon, roi 
d'Eg}^pte. Il eut soin de contrefaire 
dans ces lettres f écriture d'Hicar, \qs 
scella de son sceau et les jeta dans le 
palais, 

Nadan écrivit ensuite à son oncle, 
au nom du roi Sencharib , une lettre 
dans lac[ueile ce prince, après avoir 
rappelé les anciens services d'Hicar , 
lui marquoit qu'il en attendoit de lui 
un nouveau, qui devoit mettre le 
comble à tous les autres : c'étoit d'as- 
sembler une armée , composée des 
troupes qu'd lui indiquoit, d avoir 
soin qu elle fût bien équipée et pour- 
vue de toutes les choses nécessaires , 
et de la conduire tel jour dans la plaine 
de Nesrin. Seacharib, accompagné 



ld>-J LES rJILLE El UNiL NUITS, 

des ambassadeuridii roi cVEg}'ple qui 
étoieiit à sa cour, devoit se rendre le 
même jour dans cette plaine à la tête 
d'une autre armée. L'année d'Hicar 
devoit se mettre en mouvement com- 
me pour attaquer l'armée du roi aus- 
sitôt qu'elle paroitroit. Le rassemble- 
ment de ces deux armées, cet appareil 
de guerre, ces év^olutions militaires 
avoientpour but de montrer aux am- 
bassadeurs égyptiens les forces de 
l'empire, et d'empêcher le roi leur 
maître, auquel ils ne manqueroient 
pas de rendre compte de ce qu'ils 
auroient vu, d'attaquer les provmces 
d'Assyrie. Tel étoit le contenu de 
cette lettre que Nadan fit remettre à 
Hicar par un des officiers du roi. 

Cependan t les lettres écrites au nom 
d'Hicar aux rois de Perse et d'Ef^pte, 
ayant été trouvées dans le palais , 
furent portées au roi qui en fit aussi- 
tôt part à Nadan. Celui-ci, tout en 
léignant le plus grand élonnement , 
ne laissa pas de lui faire remarquer 
que c'étoitbien l'écriture et le sceau 
de son oncle. O Hicar, s'écria le 



C In T E s A li A ii ÏÏ 5. 1 5.3 

roi, que l'ai -je donc fait? Pour- 
quoi me trahir ainsi ? N'ai - je pas 
assez récompensé tes services , et que 
peux-tu espérer des rois de Perse et 
d'Egjpte ? Si j'ai cessé de me diriger 
par tes conseils , n'est-ce pas pour t& 
laisser jouir du repos, et n'as-tu pas 
toi-même choisi ton successeur ? 

Nadan voyant l'impression que 
ces lettres avoient faite sur l'esprit 
du roi , lui conseilla de ne pas s'afEli- 
i^er, mais de se rendre incessam- 
ment dans la plaine de Nesrin , pour 
voir, par ses yeux, ce qui se passoit. 
Le roi ayant approuvé ce conseil , 
Nadan vint au palais au jour indi- 
qué dans la lettre qu'il avoit écrite à 
Hicar au nom du roi Sencharib. 

Le roi partit à la tète d'une ar- 
mée nombreuse , accompagné des 
visirs et des autres grands de l'em- 
pire , et se rendit dans la plaine de 
Nesrin. Il y trouva l'armée d'Hicar 
rangée en bataille. Dès que celui-ci 
aperçut l'armée du roi, il fit avancer 
la sienne, et disposa tout pour l'at- 
taque , selon l'orure contenu dans la 



l84 LES MILLE ET UNE NUITS. 

lettre qu'il avoit reçue. Le roi voyant 
ce mouvement , ne douta pas qu'Hi- 
car ne fût résolu de l'attaquer à force 
ouverte. Outré de colère , il vouloit 
livrer bataille sur-le-champ , et ti- 
rer vengeance de cette perfidie 5 mais 
ISTadan eut soin de faire sonner la 
retraite , conseilla au roi de retour- 
ner dans son palais , et lui promit de 
lui amener le lendemain Hirar , 
chargé de chaînes , et de repousser 
les ennemis. 

En effet , Nadan alla le lendemain 
trouver Hicar, lui dit que le roi étoit 
très-satisfait de la manière dont il 
avoit exécuté ses ordres, qu'il ne 
doutoit pas que l'aspect de ces deux 
armées , le bon ordre qui y régnoit , 
la précision avec laquelle lesmouve- 
mens avoient été exécutés, n'eussent 
fait la plus vive impression sur les 
ambassadeurs Egyptiens; mais que 
pour leur inspirer encore plus de 
crainte, et leur donner une plus 
grande idée de la puissance absolue 
du roi sur les premiers de ses sujets , 
Sench.nrib desiroit qu'il se laissât cou- 



CONTES ARABES. l85 

du ire au palais chargé de chaînes. 

Hicar, sans se douter de ce qui se 
tramoit contre lui , consentit , sans 
hésiter , aux désirs du roi. Il se fît 
lier les pieds et les mains , et fut ainsi 
conduit au palais devant le roi. Dès 
que le roi l'aperçut , il lui reprocha 
son ingratitude, sa perfidie, et lui 
montra les deux lettres écrites en sou 
nom aux rois de Perse et d'Egypte. 

Cette vue fit une telle impression 
sur le malheu reux Hicar, qu'il demeu- 
ra interdit 5 tous ses membres trem- 
blèrent, sa raison se troubla, sa langue 
devint muette, toute sa sagesse l'a- 
bandonna , et il ne put proférer une 
seule parole pour se justifier. Le roi 
le voyant la tête baissée , les yeux 
attachés contre terre, fut de plus en 
plus convaincu de son crime. 11 fît 
venir l'exécuteur , et lui ordonna de 
lui trancher la tête hors de la ville , 
et de la jeter loin de son corps. 

Hicar eut à peine la force de de- 
mander au roi pour toute grûje d'être 
exécuté à la porte de sa maison , et 
':[ue son corps fût rerais à ses escla- 



î86 LES aiILLE ET UNE NUITS, 

ves , pour qu'ils prissent soin de l'en- 
terrer. Le roi lui accorda sa demande, 
et les soldais s'emparèrent aussitôt de 
sa personne. 

Cependant Hicar voyant son arrêt 
prononcé , sans qu'il eût pu rien dire 
pour sa défense , chercha un der- 
nier moj'^en de sauver sa vie. Il 
envoya dire à sa femme de faire 
habiller raiagnifiquement les plus 
jeunes de ses esclaves, de venir au- 
devant de lui pour pleurer sa mort , 
et de faire en même temps prépa- 
rer une table chargée de mets et de 
vins de toutes espèces. Shagfatni 
( c'étoit le nom de la femme d'Hi- 
car ) , avoit presqu'autant de sa- 
gesse et de prudence que son mari. 
Elle comprit son dessein , et exécuta 
fideliement ses ordres. 

L'exécuteur et les soldats qui l'ac- 
compagnoient trouvant en arrivant 
une table bien servie , et des vins en 
abondance , commencèrent à boire 
et à manger. Hicar les voyant échauf- 
fés par Je vin , Ri approcher de lui 
l'exécuteur qui s'appeloit Abou Sho- 



C O IS T £ s ARABES. I o7 

maïk, et lui parla ainsi : « Aboii 
Shomaïk , lorsque le roi Sercha- 
doum , père de Sencharib , trompé 
par les artifices de tes ennemis, don- 
na ordre de te faire mourir, je te 
pris , et je te cachai dans un lieu dont 
moi seul avois connoissance , espé- 
rant qu'un jour le roi reconnoîtroit 
ton innocence , et seroit fâché de 
s'être privé d'un serviteur fidèle. 
Tous les jours je cherchois à le faire 
revenir de son erreur , et à lui dévoi- 
ler la trame ourdie contre toi. J'y 
parvins : il regretta ta perte , et sou- 
haita vivement de pouvoir te rendre 
la vie. Je profitcd de ce moment; je 
lui avouai ce que j'avois fait, et il 
fut transporté de joie en te voyant. 

« Rappelle-toi aujourd'hui ce que 
je fis alors pour toi. Je suis victime 
de la fourberie de mon neveu Na- 
dan. Le roi ne tardera pas à être 
convaincu de l'imposture. Il punira 
l'imposteur , et se repentira de m'a- 
voir condamné légèrement. 

3) J'ai un souterrain clans ma mai- 
son, qui n'est connu que de juoi et 



l38 LES MILLE ET UNE NUITS , 

de mon épouse. Permets qu'il me 
serve de retraite. Un de mes escla- 
ves , qui a mérité la mort , est ren- 
fermé dans ma prison. On l'en ti- 
rera : on le revêtira de mes habits , 
et tu ordonneras aux soldats de le 
tuer à ma place. Troublés comme 
ils le sont par le vin , ils ne s'aper- 
cevront pas du stratagème. Ainsi , 
tu deviendras à ton tour mon bien- 
faiteur, et tu obtiendras un jour du 
roi les plus grandes récompenses. » 

Abou Shomaik étoit bon et sen- 
sible. Il fut ravi de pouvoir reconnoî- 
tre le service qu'Hicar lui avoit ren- 
du. Tout avoit été préparé avec tant 
d'adresse et de secret , que le strata- 
gème réussit parfaitement. On an- 
nonça au roi que ses ordres avoienfc 
été exécutés. 

Shagfatni connoissoit seule la re- 
traite de son mari , et prenoit soin de 
lui porter les choses dont il avoit be- 
soin. Mais la crainte d'être découverte 
ne lui permettoit pas de descendre 
dans le souterrain plus d'une fois par 
semaine. Abou Shomaik venait aussi 



CONTES ARABE5. 1 0^ 

secrètement s'informer de temps en 
temps des nouvelles de son ancien 
bienfaiteur, et lui faire paît de ce qui 
se passoit à la cour. 

La mort du sage Hicar répandit 
la consternation dans toutes les pro- 
vinces de l'empire. Personne ne le 
crojoit coupable de la trahison qu'on 
lui iniputoit, et chacun faisoit écla- 
ter à l'envi ses regrets. « Sage Hicar , 
disoit-on , que sont devenus tes ver- 
tus , tes talens 't Tu étois l'œil du mo- 
narque , le protecteur i\es foibles , le 
vengeur des opprimés ; tu maintenois 
la tranquillité au-dedans du royau- 
me , tu assurois la paix au-dehors. 
Aimé des Assyriens , tu étois redouté 
de leurs ennemis. En qui pourra-t-on 
trouver autant de sagesse , de pru- 
dence , et qui pourra dignement te 
remplacer ? » 

Sencharib lui-même ne tarda pas 
à se repentir de la précipitation avec 
laquelle il avoit fait périr Hicar. 1\ 
envoya chercher Nadan , lui com- 
manda d'assembler les amis et les 
parens de son oncle , de prendre avec 



190 LES MILLE ET UNE NUITS, 

eux le deuil , de pleurer , de s'afîli- 
ger , de se couvrir la tête de cendres , 
et d'observer toutes les cérémonies 
par lesquelles on a coutume de faire 
éclater la douleur publique et parti- 
culière à la mort des personnes les 
plus distinguées , qui sont égale- 
ment chères à l'état et à leurs fa- 
milles. 

Nadan , au lieu de faire ce que le 
roi lui avoit commandé , réunit une 
troupe déjeunes gens aussi raéchans 
que lui, les conduisit à la maison 
cfe son oncle, et leur Rt servir un 
grand repas , où régna le désordre et 
la licence. On maltraita les servi- 
teurs d'Hicar ; on insulta ses esclaves : 
sa femme elle - même ne fut pas 
épargnée. Le bruit et le tumulte se 
firent entendre jusque dans le sou- 
terrain où Hicar étoit caché. Cet 
infortuné , pénétré d'indignation , 
adressoit à Dieu ses prières, et le 
supplioit du punir cet excès d'impru- 
dence et de barbarie. 

Cependant les rois voisins ayant 
appris la mort du sage Hicar , se ré- 



CONTES ARABES. IQI 

jouirent de voir Senciiarib privé de 
celui qui étoit le plus ferme appui de 
sa puissance. Les ennemis de l'em- 
pire en triomphèrent, et ne cher- 
chèrent phis que des prétextes pour 
envahir l'Assyrie. 

Le roi d'E^pte , qui avoit éprouve 
plus d'une fois que le sage Hicar ne 
le cédoit en rien à ses prêtres et à ses 
ministres, prétendit dès-lors l'em- 
porter sur le monarque assyrien , au- 
tant en sagesse qu'en puissance. Il fit 
aussitôt partir pour ISTinive un en- 
voyé chargé de remettre à Sencha- 
rib la lettre suivante : 

« Salut et honneur à mon frère 
» et à mon ami le roi Sencharib. La 
» nature a mis l'Egypte au-dessus 
» des autres pays, et ses habitans, en 
» étudiant la nature, ont surpassé tous 
» les peuples. Une nouvelle merveille 
» doit frapper ici les regards de Té- 
>) tranger, et annoncer au loin toute 
5j la puissance du génie. Je voudrois 
» bâtir un palais entre le ciel et la 
» terre : si l'Assyrie possède un hom- 
» me assez habile pour en être l'ar- 



T()2 tES MILLE ET UNE NUITS , 

î) chitecte, je vous prie de me l'en^ 
« voyer. J'aurai aussi plusieurs ques-' 
3) tions à lui proposer. S'il vient à 
3) bout d'exécuter mon dessein et de 
» résoudre mes questions, je vous 
» paierai une somme égale aux rêve- 
» nus de P Assyrie pendant trois ans. >» 
Sencharib communiqua d'abord 
cette lettre aux grands de son em- 
pire. Ils demeurèrent tous interdits , 
et ne surent quelle réponse y taire. 
Il assembla ensuite les savans , les 
sages, les philosoplies, les magi- 
ciens, les astrologues, et leur de- 
manda si quelqu'un d'entr'eux vou- 
loit aller trouver le roi d'Egypte , et 
satisfaire à ce qu'il demandoit? Tous 
lui répondirent que le sage Hicar 
pouvoit seul répondre autrefois à ces 
sortes d'énigmes , et qu'il n'avxnt fait 
part de ses connoissances et de ses 
secrets, qu'à son neveu Nadan. Le 
roi s' adressant alors à Nadan, lui de- 
manda ce qu'il pensoit de la lettre ? 
« Prince , répondit -il , le dessein du 
roi d'Egypte est ridicule et impos- 
sible. Je présume que ses questions 



CONTES AïlAEE s. igo 

ne seront pas moins frivoles. De pa-^ 
reilles absurdités ne méritent pas de 
réponse : il faut se contenter de les 
mépriser. » 

Sencharib fut pénétré de douleur 
en voyant Fembarras et l'incapacité 
de tous ceux qui Pentouroient. Il 
déchira ses habits, descendit de son 
trône , s'assit sur la cendre , et se mit 
à pleurer sur la mort de son ancien 
visir. « Où es-tu , s'écria-t-il , sage 
Hicar? Où es-tu , ô le plus sage et le 
plus savant des hommes 5 toi qui pos- 
sédois tous les secrets de la nature et 
pouvois résoudre les questions les 
plus difficiles? Malheureux que je 
suis , je t'ai condamné sur la parole 
d'un enfant ! Comment n'ai-je pas 
examiné plus attentivement cette 
affaire? Comment n'ai-je pas différé 
de prononcer ton arrêt? Je te regret- 
terai maintenant tous les jours de ma 
vie, et je ne pourrai être heureux un 
instant. Si je pouvois te rappeler à 
la vie, si quelqu'un pouvoit te mon- 
trer à mes jeux , la moitié de mes 
richesses et de mon royaume me pa- 
VIII. 17 



194 I-^S MILLE ET UNE N'JITS, 

roîtroit une foibie récompense pour 
un si grand service ! » 

Abou Sliomaïk voyant l'afflictioii 
du roi , s'approcha de lui , se pros- 
terna à ses pieds , et lui dit : « Prince, 
tout sujet qui désobéit à son maître, 
doit être puni de mort. Je vous ai 
désobéi , ordonnez qu'on me tranche 
la tête. » Sencharib étonné, deman- 
da à Abou Shomaik en quoi il lui 
avoit désobéi ? « Vous m'aviez ordon- 
né , reprit celui-ci , de faire mourir 
le sage Hicar. Persuadé qu'il étoit 
innocent , et que bientôt vous vous 
repentiriez de l'avoir perdu, je l'ai 
caché dans un lieu secret , et j'ai 
fait mourir un de ses esclaves à sa 
place. Hicar est encore plein de vie, 
et si vous voulez, je vais l'amener 
devant vous. Maintenant, ô roi, or- 
donnez ma mort , ou faites grâce à 
votre esclave ! » 

Le roi ne put d'abord ajouter foi à 
ce discours. Mais Abou Shomaïk lui 
ayant juré plusieurs foisqu'Hicar étoit 
encore en vie , il se leva transporté 
de joie, ordonna qu'on le fit venir, et 



L U 2i T Z s A H A B E S. I q5 

promit de combler de biens et d'iion* 
neiirs celui qui l'avoit sauvé. 

Abou Sliomaik courut aussitôt au 
palais d'Hicar, et descendit dans le 
souterrain où il étoit caché. Il le trou- 
va occupé à prier et à méditer. Il lui 
apprit tout ce qui venoit de se passer, 
et le conduisit devant le roi. 

Sencharib fut touché de l'état dans 
lequel il vitHicar. S on visage étoit pâle 
et défiguré ; Son corps maigre et cou- 
vert de poussière ^ ses cheveux et ses 
ongles éloient devenus d'une lon- 
gueur extraordinaire. Le roi ne put 
néanmoins retenir en le voyant , les 
transports de sa joie. Il se précipita 
au-devant de lui, l'embrassa en pleu- 
rant , lui témoigna sa joie de le re- 
voir, et tâcha de le consoler et de 
s^excuser auprès de lui. 

« Ma disgrâce , lui dit Hicar, a été 
l'ouvrage de la perfidie et de l'ingrati- 
tude. J'ai élevé un palmier, je me suis 
appuyé contre lui, et il est tombé sur 
moi. Mais puisque je puis encore 
vous sei-vir, oubliez les maux que j'ai 
soufferts, et n'ayez aucune inquié- 



196 LES MILLE ET UNE NUITS, 

tilde pour le salut et la gloire de 
l'empire. » « Je rends grâces à Dieu , 
lui dit le roi , qui a vu votre inno- 
cence, et qui a conservé vos jours. 
Mais l'état où vous êtes m'oblige de 
différer un peu d'avoir recours à vos 
lumières et à vos conseils. Retournez 
chez vous, occupez-vous des soins 
qu'exige le rétablissement de votre 
santé , livrez-vous au repos et à la 
joie, et dans quelques jours vous 
reviendrez près de moi. « 

Hicar fut reconduit en triom.phe à 
son palais. Sa femme fit éclater par des 
fêtes le plaisir qu'elle avoit de voir son 
innocence reconnue. Ses amis vinrent 
le féliciter, et il se réjouit avec eux 
pendant plusieurs jours. Nadaii , au 
contraire , après avoir été témoin de 
l'accueil que le roi avoit fait à son 
oncle , s'étoit retiré chez lui plein de 
trouble et d'inquiétude, et ne sachant 
ie parti qu'il devoit prendre. 

Au bout de quelques jours, Hicar 
alla trouver ie roi avec tout l'appa- 
reil de son ancienne dignité , pré- 
cédé et suivi d'une nombreuse troupe 



CONTES A H A B E S. ICjJ 

d'esclaves. Le roi le fit asseoir à ses 
côtés , et lui donna à lire la lettre de 
Pharaon. Il lui apprit ensuite que 
les Egyptiens insultoientdéjà les pro- 
vinces d'Assyrie, et qu'un grand 
nombre d'habitans étoient passés en 
Egypte pour ne pas payer leur part 
du tribut que le vaincu devoit en- 
voyer au vainqueur. 

Hicar , en lisant la lettre , avoit 
imaginé la manière d'y répondre. 
« N'ayez aucune inquiétude, dit-il à 
Sencliarib. J'irai en Egypte , je rem- 
plirai les conditions du défi, et je 
répondrai aux questions de Pharaon. 
Je vous rapporterai ensuite le prix 
du vainqueur , et je ferai revenir 
tous ceux que la crainte de nouveaux 
impôts a fait passer en Egypte. 
Ainsi, vous triompherez, et votre 
ennemi n'aura en partage que la 
honte et la confusion. Accordez-moi 
seulement quarante jours , afin de 
préparer tout ce qui est nécessaire 
pour satisfaire à la demande de Pha- 
raon. » 

Le discours d'Hicar remplit de 



l(j'd LES MILLE ET UNE NUITS, 

joie le roi d' Assyrie. Il lui témoigna 
sa satisfaction et sa reconnoissance 
dans les termes les plus flatteurs , le 
nomma d'avance le sauveur de l'As- 
syrie , et lui assura de magnifiques 
récompenses. 

Hicar étant de retour dans son pa- 
lais , s'occupa du moj'^en qu'il avoit 
imaginé pour déjouer le défi du roi 
d'Egypte , et faire retomber sur lui 
le défaut d'exécution. Il fit venir des 
chasseurs , et leur ordonna de lui 
amener deux aiglons. Il fit faire des 
cordons de soie longs de deux mille 
coudées , et deux corbeilles. On atta- 
choit ces corbeilles aux serres des 
aiglons , et on les accoutumoit à s'en- 
voler , en enlevant avec eux les cor- 
beilles. On les faisoit ensuite redes- 
cendre au moyen des cordons. Oa 
nourrissoit les aiglons avec de la 
chair de mouton , et on ne leur don- 
noit à manger que lorsqu'ils avoient 
enlevé plusieurs fois les corbeilles. 
Lorsque ces oiseaux furent accou- 
tumés à cet exercice, et qu'ils se 
furent fortifiés par une nourriture 



€ i< T E s ARABES. 19^ 

abondante , on commença à charger 
petit à petit les corbeilles pour les 
rendre plus pesantes. Enfin , on jr 
fit monter de jeunes enfans qui 
étoient élevés avec les aigles , et 
chargés seuls d'en avoir soin , et de 
leur donner à manger. On ne les fit 
d'abord, enlever qu'à une hauteur 
médiocre , ensuite on les fit monter 
davantage , et enfin aussi haut que 
la longueur des cordons le permet- 
toit. Lorsqu'ils étoient ainsi au milieu 
des airs , ils crioient de toutes leurs 
forces : u Apportez-nous les pierres, 
le mortier , la chaux , afin que nous 
bâtissions le palais du roi Pharaon ; 
le plan en est fait. Nous sommes tout 
prêts, tout échafaudés; mais nous 
ne pouvons rien fahe sans des ma- 
tériaux. » 

Hicar voyant tout disposé pour 
l'exécution cle son stratagème, vou- 
lut donner au roi le plaisir de ce 
spectacle , et accoutumer en même 
temps les enfans et les oiseaux à la 
vue d'une assemblée nombreuse. Le 
roi , suivi de toute sa cour, se rendit 



200 LES MILLE ET UNE NUITS, 

dans une vaste plaine. On se rangea 
autour d'une grande enceinte ; et 
lorsque chacun eut pris place , Hi- 
car fit avancer les enfans, et ceux 
qui portoient les aigles , au milieu de 
l'enceinte. On attacha les corbeilles 
aux serres des aigles ; on v fit mon- 
ter les enfans : les aigles prirent leur 
essor ; et lorsqu'ils furent parvenus 
au haut des airs , on entendit les 
enfans crier, et demander qu'on leur 
apportât les matériaux. Le roi fut 
charmé de cette invention. Il fit re- 
vêtir Hicar d'une robe d'honneur du 
plus grand prix , et lui permit de 
partir pour l'Egypte. 

Hicar se mit en chemin dès le len- 
demain , accompagné d'une nom- 
breuse escorte , et amenant avec lui 
ses aigles et ses enfans. Pharaon , in- 
formé qu'un envoyé de Sencharib se 
rendoit à sa cour , députa pour le 
recevoir plusieurs de ses principaux 
officiers. Hicar fut conduit à son ar- 
rivée devant Pharaon , et lui adressa 
ce discours : 

« Le roi Sencharib mon maître 



CONTES ARABES. 201 

» salue le roi Pharaon , et lui envoie 
« un de ses esclaves pour répondre à 
w ses questions , et bâtir un palais 
» entre le ciel et la terre. Si je rem- 
» plis ces conditions , mon maitre 
» recevra trois fois le revenu annuel 
» de l'Egypte, et si je ne puis les 
» remplir , mon maître enverra au 
» roi Pharaon trois fois le revenu 
» annuel de l'Assjrie. » 

Pharaon étonné de la précision de 
ce discours , et de l'air simple , mais 
assuré de l'envové, lui demanda 
quel étoit son nom et son rang? 
«Mon nom, répondit-il , est Abicam. 
Quant à mon rang , je suis une sim- 
ple fourmi d'entre les fourmis du 
roi d'Assyrie. » « Eh quoi , reprit 
Pharaon , ton maître ne pouvoit - il 
m'envoyer quelqu'un d'un rang plus 
élevé , au lieu de m'envover une 
sunple fourmi pour s'entretenir avec 
moi ? » « Souvent, repartit le faux 
Abicam , un homme obscur se fait 
admirer des grands , et Dieu fait 
triompher le foible , d'un homme 
plus puissaTit. J'espère , avec son se- 



202 LES MILLE ET UNE NUITS , 

cours , satisfaire le roi d'Egypte , et 
résoudre ses questions. » 

Pharaon congédia l'envoyé d'As- 
syrie , et lui dit qu'il l'enverroit cher- 
clier dans trois jours. Il ordonna à 
un de ses principaux officiers de le 
conduire dans le palais qu'on lui avoit 
Dréparé , et de lui faire donner toutes 
es choses dont il avoit besoin pour 
ui, pour ses gens et ses chevaux. 

Le troisième jour Pharaon se re- 
vêtit d*un habit de pourpre d'un 
rouge éclatant , et s'assit sur sou 
trône entouré des grands de son 
royaume qui se tenoient dans l'alti- 
tude du plus profond respect. Il en- 
voya chercher l'envoyé , et lui dit 
lorsqu'il fut en sa présence : « Ré- 
ponds sur-le-champ, ô Abicam , 
à la question que je vais te faire. A 
qui ressemblé- je , et à qui ressem- 
blent les grands de mon état qui 
sont autour de moi ?» « Prince , 
répondit aussitôt Abicam, vous res- 
remblez au dieu Bel ; et les grand"? 
qui vous environnent , ressemblenc 
aux ministres de Bel. » Pharaon ayant 



CONTES ARABES. 2o3 

entendu cette répor.se , congédia l'en- 
voyé, et lui dit de venir le lendemain. 

Il se revêtit ce jour-là d'un habit 
de couleur rouge, et fit prendre des 
habits blancs aux grands de son 
royaume. Il fit venir l'envoyé, et lui 
demanda pareillement : c. A qui res- 
semblé -je, et à qui ressemblent les 
grands de mon royaume ? » « Vous 
ressemblez au soleil , répondit Abi- 
cam , et les grands de votre royaume 
aux rayons de cet astre. » Pharaon 
le congédia comme Ja veille. 

Le lendemain il s'habilla en blanc , 
et commanda aux grands de son 
royaume de s'habiller de la même 
couleur. Il fit venir l'envoyé , et lui 
demanda : « A qui ressemblé-je , et à 
qui ressemblent les grands de mon 
royaume ? » « \ ous ressemblez , ré- 
pondit Abicam, à la lune, et les 
grands de votre royaume aux étoi- 
les, n Le roi le congédia comme à 
l'ordinaire. 

Le lendemain il ordonna à ses 
courtisans de prendre des habits de 
diverses couleurs, et se revêtit en- 



2.04 I-SS MILLE ET UNE NUITS , 

core d'un habit rouge. Il fit venir 
l'envoyé, el lui demanda : « A qui res- 
sembié-je , et à qui ressemblent les 
grands de mon royaume ? » « Vous 
ressemblez, répondit Abicam , au 
mois de Nisan (i) , et vos courtisans 
aux fleurs qu'il fait éclore. 

Pharaon , qui avoit été très-content 
des diverses réponses de l'envoyé 
d'Assyrie , fut enchanté de celle-ci , 
et lui dit : ce Tu m'as comparé la pre- 
mière fois au dieu Bel , la seconde 
fois au soled , la troisième fois à la 
lune, et la quatrième fois au mois 
de Nisan 3 dis-moi maintenant à qui 
ressemble le roi Sencharib et les 
grands de son empire ? » « A Dieu 
ne plaise , réponcfit Hicar , que je 
parle de mon maitre , tandis que le 
roi d'Egypte est assis sur son trône ; 
si le roi veut se tenir un moment 
debout, je répondrai à la question 
qu'il me fait. » 

Pharaon fut surpris de la hardiesse 
de ces paroles , mais ne crut pas de- 

(i) Avril. 



CONTES ARABES. 20J 

voir s'en offenser. Il se leva , se 
tint debout devant l'envové , et lui 
dit : a Parle maintenant : à qui res- 
semblent le roi d' Assjrie et les grands 
de son royaume ?» « Mon maître , 
repartit Abicam , ressemble au Dieu 
du ciel et de la terre , et les grands 
qui l'entourent aux éclairs et aux 
tonnerres. Il commande : aussitôt 
l'éclair brille , le tonnerre gronde , 
et les vents soufflent de toutes parts. 
Il dit un mot : le soleil est privé de 
sa lumière, la lune et les étoiles s'obs' 
curcissent. Il envoie l'orage, fait tom- 
ber la pluie , détruit l'honneur de 
Nisan , et disperse ses fleurs. « 

Pharaon , encore plus étonné de 
cette réponse que de celles qui Pa- 
voient précédée , dit au faux Abicam 
d'un ton irrité : (( Tu dois me faire 
connoître la vérité : tu n'es pas un 
homme ordinaire. Qui es-tu? » Hi- 
car ne crut pas devoir se cacher plus 
long-temps. « Je suis Hicar, répon- 
dit-il , ministre du roi Sencharib , le 
confident de ses pensées, le déposi- 
taire de ses secrets, l'organe de ses 

Tin. i8 



206 LES BULLE Eï UNE KUITS > 

volontés. » « Je te crois maintenant , 
reprit Pharaon , et je reconnois en 
toi Hicar, si célèbre par sa sagesse; 
mais on ni'avoit annoncé sa mort. » 
(( Il est vrai, dit Hicar, que le roi 
Sencharib trompé par les artifices des 
méchans, avoit prononcé mon arrêt; 
mais Dieu a conservé mes jours. » 
Pharaon congédia Hicar, et le pré- 
vint qu'il desiroit entendre le len- 
demain quelque chose qu'il n'eût 
jamais entendu , non plus que les 
grands de sou royaume , ni aucun de 
ses sujets. 

Hicar retiré dans le palais qu'il 
habitoit, écrivit la lettre suivante : 

« Sencharib, roi d'Assyrie, à Plia- 
» raon roi d'Egypte ; salut. 

» Vous savez , mon frère , que le 
» frère a besoin de son frère ; les 
« rois ont aussi quelquefois besoin 
» les uns des autres. J'espère qu e vous 
>) voudrez bien me prêter neuf cents 
» talens d'or dont j'ai besoin pour 
» la solde d'une de mes armées. )) 

Hicar présenta le lendemain cette 
lettre au roi d'Egypte. « Il est vrai , 



CONTES ARABES. 207 

dit-il après l'avoir lue , qu'on ne m'a 
jamais fait une pareille demande. » 
« Il n'est pas moins vrai, reprit Hi- 
car, que le roi mon maître aura 
bientôt droit de vous demander cette 
somme. » Pharaon plein d'admira- 
tion pour Hicar, s'écria : « Des horn- 
mes comme toi, ô Hicar, sont di- 
gnes d'êtres les ministres des rois! 
Béni soit le Dieu q'ii t'a donné en 
partage la prudence , la science et la 
sagesse ! Mais il reste encore une con- 
dition à remplir, c'est de bâtir un pa- 
lais entre le ciel et la terre. « k Je le 
sais, répondit Hicar, et je suis prêt 
à faire ce que vous pouvez attendre 
de moi. J'ai ici d'habiles ouvriers qui 
sent en état de bâtir votre palais ; j'es- 
père seulement que vous me ferez 
préparer les pierres , la chaux , le 
mortier, et que vous me donnerez 
des manœuvres pour porter tout aux 
ouvriers. » Pharaon reconnut la jus- 
tice de cette demande , assura que 
tout cela étoit prêt, et annonça que 
l'épreuve se feroit le lendemain. Il 
donna en conséquence les ordres né- 



203 LES MILLE ET UNE NUITS , 

cessaires , et marqua un lieu com- 
mode et spacieux hors de la ville. 

Pharaon se rendit le lendemain 
au lieu du rendez-vous, accompa- 
gné de toute sa cour et d'une armée 
nombreuse : tout le peuple s'y étoit 
rendu dès la pointe du jour, et cha- 
cun étoit dans la plus grande impa- 
tience de voir ce qu'ailoit faire Hicar. 
Retiré dans une espèce de tente qu'il 
avoit fait dresser à l'endroit au - des- 
sus duquel devoit répondre le pré- 
tendu palais aérien , il avoit tout dis- 
posé secrètement pour l'exécution de 
son stratagème. 

Tout-à-coup la tente s'ouvre, les 
aigles prennent leur essor , et les en- 
fans sont enlevés au milieu des airs. 
Ils s'arrêtent à une hauteur considé- 
rable, et commencent à crier : « Ap- 
portez-nous les pierres , la chaux , le 
mortier, pour que nous puissions 
bâtir le palais de Pharaon. Nous ne 
pouvons rien faire sans matériaux , 
et nous les attendons, n 

Tous les spectateurs avoient les 
yeux fixés sur cet appareil, et hq 



CONTES ARABES. 20() 

pouvoîent revenir de leur surprise. 
Xes enfans répétèrent plusieurs fois 
la même chose. Les gens d'Hicar 
frappoient pendant ce temps-là les 
manœuvres en les traitant de lâches 
et de paresseux , et crioient à Pha- 
raon et à ceux qui l'accompagnoient: 
« Faites donc donner aux maîtres 
compagnons les choses dont ils ont 
besom , et ne les laissez pas à rien 
faire. » Pharaon ne put s'empêcher de 
rire de cette scène; il avoua qu'il ne 
pouvoit faire élever les matériaux , et 
se reconnut vaincu. Hicar profitant 
de sa surprise , lui dit c[ue si le roi 
Sencharib étoit là , il bâtiroit en un 
jour deux palais semblables. Pharaon 
sans faire attention à ce que Hicar 
venoit de dire, lui ordonna d'aller se 
reposer et de venir le trouver le len- 
demain. 

Hicar s'étant rendu le matin au 
palais , le roi lui dit : k Sencharib , 
ton maître a un cheval étonnant: 
lorsqu'il hennit , nos chevaux l'en- 
tendent , et se cabrent aussitôt. » Hi- 
car, sans rien répondre dans le mo- 



<«-> 



2ïO LE3 ?>11LLE ET UNE NUITS , 

ment , sortit , en faisant signe qu'il 
rJloit bientôt revenir. Arrivé chez 
!ui, il prit un chat, l'attacha, et le 
fouetta vigoureusement. Les Egyp- 
tiens entendant les cris du chat , 
furent effrayés, et allèrent rendre 
compte au roi de ce qui se passoit (i). 
Pharaon envoya chercher Hicar , 
et lui demanda pourquoi il battoit 
de cette manière ce pauvre animal .'* 
« Ce chat , répondit Hicar , m'a joué 
im tour perfide , qui mérite bien le 
châtiment que je lui fais subir. Le 
roi Sencharib m'avoit donné un beau 
coq 'j il avoit une voix forte et agréa- 
ble; il connoissoit toutes les heures 
de la nuit, et les marquoit très-bien 
par son chant. Ce maudit chat a été 
cette nuit à Ninive , et a mangé 



(i) Les Egyptiens avoient une ve'ne' ration 
superstitieuse pour les chats, les cliiens, et 
quelques outres animaux. Vov<z. He'rodote, 
liv. 2, 5. 66. Diodore de Sicile parle d'un 
Romain qui , sous le règne de Ptoléme'e 
Aulète , fut mis à mort par les Eeyptiens» 

£our avoir tué un chat involontairement, 
)iodore , tom. i , pag. 9 j. 



CONTES ARABES. 2,11 

mon coq. « « Cela est impossible, dit 
Pharaon , et si l'on ne connoissoit la 
sagesse d'Hicar , on croiroit que lâge 
lui fait perdre la raison. Entre Mesr 
et Ninive il j a trois cent soixante- 
huit parasanges (i), comment ce chat 
peut-il avoir fait deux fois ce chemin 
aans une nuit 't » « Prince , répondit 
Hicar , s"'il y a tant de distance entre 
Mesr et Ninive , comment pouvez- 
vous entendre le hennissement du 
cheval du roi mon maitre ? » 

Pharaon sourit de la réponse d'Hi- 
car, et lui dit : « Il y a ici une meule 
à moudre du blé qui vient de se cas- 
ser, je voudrois que tu pusses la re- 
coudre. « Hicar voyant près de lui 
une pierre d'une espèce plus dure, la 
montra au roi , et lui dit : c< Prince , 
je suis ici étranger, je n'ai pas avec 

(i) Le texte lorte soixante-huit pnrosnn- 
ges ; mais il y a apparence que le copistp du 
manuscrit que j ai sous les venx, a passt' les 
centaines. La parosan^e ancienne ctoit à peu 
près ésrale à la lieue irançaise de 23 ou degré- 
D'Anville, Traité des mesures itinéraires , 
pog. 95. 



2 1 2 LES MILLE ET UNE NUITS , 

moi les instrumens nécessaires pour 
faire ce que vous desirez; mais com- 
mandez à vos ouvriers qu'ils me 
fassent avec cette pierre des alênes , 
des poinçons et des ciseaux, afin que 
je puisse recoudre la meule cassée. « 

Pharaon ne put s'empêcher de rire 
de la présence d'esprit d'Hicar, et vou- 
lut lui faire une dernière question, 
en apparence plus sérieuse, (c Sans 
doute, lui dit-il, un philosophe tel 
que toi a des secrets pour changer 
la nature des choses , et donner du 
liant aux matières qui en paroissent le 
moins susceptibles. Je voudrois avoir 
deux câbles faits de sable de rivière. » 

Hicar demanda au roi de lui faire 
apporter deux câbles pour modèles ; 
et quand on les eut apportés , il sor- 
tit de la salle , fit au mur qui étoit 
exposé au midi ^ deux trous de la 
grosseur des câbles , et prit une poi- 
gnée de sable. Le soleil étant par- 
venu à une certaine hauteur , ses 
rayons s'introduisirent par les trous. 
Hicar jeta du sable au - devant des 
rayons qui formoient des images 



CONTES ARABES. 2A^ 

alongées semblables à des câbles , et 
dît au roi de faire prendre les câbles 
par ses esclaves. Pharaon trouva la 
ruse ingénieuse , et lui dit : 

« Ta sagesse , Hicar, surpasse tout 
ce que la renommée en publie ; tu 
fais la force et la gloire de P Assyrie- 
Heureux les souverains qui ont de tels 
ministres ! Tu as rempli les condi- 
tions du défi que j'avois proposé au 
roi d'Assyrie. Je vais te faire re- 
mettre le revenu de l'Egypte pendant 
trois ans. JV i oindrai les frais de ton 
voyage , des présens pour ton maître, 
et les neuf cents talens qu'il m'a de- 
mandés pour la solde d'une armée. 
Témoigne -lui mon admiration pour 
sa puissance , et le désir que j'ai de 
vivre en bonne intelligence avec lui. 
Tu pourras partir dès demain. Que 
l'Ange du salut t'accompagne , et te 
fasse arriver sans accident à Ninive ! » 

Pharaon fit ensuite revêtir Hicar 
d'une robe magnifique , et en fît dis- 
tribuer d'autres d'un prix moins 
considérable à toutes les personnes 
de sa suite, Hicar se prosterna de- 



Sl4 l'Es MILLE El UNE NUITS, 

vant lui , et le pria d'ordonner en- 
core que tous les Assj^riens qui 
étoîent passés depuis peu en E^^ypte, 
fussent obligés de s'en retourner 
avec lui. Pharaon y consentit , et fit 
publier sur-le-champ une ordon- 
nance à ce sujet. 

Hicar partit comblé d'honneurs, et 
emportant avec lui des richesses et 
des trésors immenses. Sencharib, in- 
formé de son retour et de ses succès, 
alla au-devant de lui à une journée 
de chemin de Ninive , l'embrassa , et 
le reçut avec Jes phis grands hon- 
neurs. Il l'appela publiquement son 
père , le vengeur de l'Assyrie , la 
gloire de son royaume , et lui dit de 
choisir la récompense qu'il desiroit, 
et de prendre s'il vouloit la moitié 
du royaume et de toutes ses richesses. 
Hicar remercia le roi, et lui dit : 
« Les honneurs et les biens que j'ai 
obtenus jusqu'ici de votre bonté me 
suffisent. Que votre bienfaisance se 
porte plutôt sur celui qui a protégé 
mon innocence , qui a exposé ses 
jours pour sauver les miens , et m'a 



CONTES ÀHABES. 2IJ 

donné une seconde vie. » Le roi lui 
promit d'aiouter encore aux récom- 
penses qu'il avoit déjà accordées a 
Abou Shomaïk. Il lui témoigna en- 
suite la plus vive impatience d'en- 
tendre le récit de tout ce qui s'étoil 
passé en Egypte. Hicar satisfit sa cu- 
riosité 5 et lui remit les présens et les 
tributs de Pharaon. 

Au bout de quelques jours, Sen- 
charib envoya chercher Hicar, et lui 
dit cju'il vouloit tirer une vengeance 
éclatante de la trahison et des com- 
])lots de Nadan. Hicar conjura le roi 
de lui épargner cet affront , et le pria 
de lui remettre entre les mains son 
neveu pour qu'il le punit lui-même. 
« Il suffit, lui dit-il, de le retrancher 
du coinmerce des hommes. C'est un 
tigre qui ne pourra nuire dès qu'il 
sera renfermé. « 

Sencharib envoya aussitôt arrêter 
Nadan. On le chargea de chaînes, et 
on le conduisit chez son oncle, qui le 
fît descendre dans un cachot et gar- 
der étroitement. On lui portoit tous 
les jours un pain et de l'eau. Hicar 



2l6 LES r^IîLLE ET UNE NUITS, 

se contentoit pour toute punition, de 
lui reprocher sa méchanceté et sa 
perfidie. 

« Je t'ai comblé de bienfaits , lui 
disoit-il, j'ai pris soin de toi dès ton 
enfance , je t'ai élevé , je t'ai chéri , je 
t'ai confié l'administration de mes 
biens , je te regardois comme l'hé- 
ritier de mes richesses • et pour 
te laisser un héritage encore plus 

{)récieux , je voulois te transmettre 
6 fruit de mon expérience , mes 
connoissances , ma sagesse : après 
tout ce que j'ai fait pour toi , tu as 
cherché à me penhe, à me don- 
ner la mort ; mais Dieu qui protège 
l'innocence , qui console les malheu- 
reux et humilie l'orgueil des mé- 
dians , est venu à mon secours, et 
m'a fait triompher de tes artifices. 
Tu as été pour moi, comme le scor- 
pion dont le dard perce ce qu'il y a 
de plus dur, comme l'oiseau dont se 
sert l'oiseleur pour attirer les autres 
dans le piège. 

» Reçu et élevé chez moi , tu t'es 
conduit avec plus de méchanceté , 



CONTES ARABES. iiiy 

que le chien que le froid fait entrer 
humblement dans une maison , et 
qui , après s'être réchauffé , aboie 
après ceux de la maison , qui sont 
obligés de le chasser et de le battre 
de peur qu'il ne les miorde ; tu t'es 
couvert de plus d'infamie que lé 
pourceau , qui , après avoir été lavé 
et nettoyé , aperçoit un bourbier et 
se vautre dedans. 

» Elevé par moi au plus haut rang, 
tu as employé pour me perdre le cré- 
dit que je l'avois procuré. Un vieux 
arbre disoit un jour aux bûcherons 
qui i'abattoient : « Le bois de mes 
branches fait le manche de vos co- 
gnées , et sans m^oi vous ne pourriez 
me renverser. « 

» J'espérois que tu serois pour 
moi un rempart contre mes ennemis, 
et tu creusois mon tombeau. 

» Ton mauvais naturel a rendu 
tous mes avis inutiles. On disoit un 
îour à un chat : «Renonce à dérober: 
nous te ferons un collier d'or , et 
nous te nourrirons avec du sucre et 
des amandes. » « Je ne puis oublier, 

Yiil. 19 



2l8 lES MILLE ET UNE NUITS , 

dit-il , le métier de mon père et de 
ma mère. » Quelc[u'im disoit un jour 
à un loup : « Eloigne-toi de ce trou- 
peau 5 la poussière qu'il fait lever te 
fera mal aux jeux. » « La chair des 
agneaux , répondit - il , me les gué- 
rira bientôt. » On vouloit apprendre 
un jour à Hre à un loup ; mais au lieu 
de répéter seulement a, b, c , il di- 
soit toujours, agneau, brebis, che- 
Vrieau. » 

« Pardonnez-moi , disoit quelque- 
fois Nadan à son oncle. Oubliez mon 
crime 5 montrez-vous bon et géné- 
reux : permettez que je vous serve , 
et que ]e sois le dernier de vos servi- 
teurs. Je remplirai volontiers les plus 
bas emplois ; je me soumettrai aux 
plus grandes humiliations pour ex- 
pier mon forfait. » 

« Un arbre , répondit Hicar , étoit 
planté sur le bord des eaux , et ne 
portoit pas de fruit ; son mailre vou- 
loit le couper : « Transportez - moi 
ailleurs , lui dit-il , et si je ne donne 
pas de fruit, vous me couperez.» 
« Tu es sur le bord des eaux , lui dit 



COIS TES ARABES. 21^ 

son maître , et tu ne portes pas de 
fruits , comment en porterois-tu si 
tu étois planté ailleurs ? j) Tu es en- 
core jeune, IN'adan; mais la \'ieil- 
lesse de Taigle vaut mieux que la jeu- 
nesse du corbeau. Tu parles de par- 
don ; mais je n'ai demandé que lu 
fusses remis entre mes mains que 
pour te soustraire à la vengeance des 
lois et aux plus cruels supplices. Si 
je pouvois te rendre la liberté, bien- 
tôt Sencharib , accusant ma f oiblesse , 
te livreroit au glaive de la justice. 
Je ne veux pas user de mes droits 
env^ers toi : Dieu jugera entre nous 
d'eux , et te récompensera un jour 
selon tes actions. » 

Nadan , accablé de ces reproches , 
et livré à ses remords , ne jouit pas 
long-temps de la vie qu'il devoit à la 
bonté d'Hicar. Il fut suffoqué par sa 
propre rage ; et sa fin misérable con- 
firma la vérité de cette sentence : 

« Celui qui creuse une fosse à son 
« frère y tombe lui-même ; et celui 
» qui tend un piège à un autre y est 

' pris le premier. » 



aao LES MILLE ET UNE NUITS, 

La sultane ayant achevé l'histoire 
du sage Hicar , et craignant qu'elle 
n'eût pas beaucoup amusé le roi des 
Indes , profita de ce que le jour ne 
paroissojt pas encore , et commença 
aussitôt l'histoire suivante , qui devoit 
lui conserver la vie pendant plusieurs 
jours : 



CONTES ARABES. £21 

HISTOIRE 

DU ROI AZADBAKHT5 

ou 
DES DIX VISIRS. 



Un des anciensroisderinde, nomme 
Azadbakht (0 , avoit fait de grandes 
conquêtes, et étendu fort lom sa do- 
mination. Il veilloit avec som sur 
toutes les parties de son empire, 
entretenoit de nombreuses armées, 
etrendoit exactement la justice a ses 
sujets. Malgré son activité et ses ta- 
lens, l'étendue de ses états ne lui per- 
mettant pas de tout voir et de tout 
examiner par lui-même, il ayoït 
choisi dix visirs , sur lesquels il se 
débarrassoit du plus grand nombre 

(i) En persan, bonheur singulier. 



iî22 LES MILLE ET UNE NUITS, 

des affaires; mais, toujours jaloux 
de régner lui-même , ildécidoit seul 
dans les circonstances les plus impor- 
tantes , après avoir pris toutefois l'a- 
vis de ses visirs. 

Avec une telle conduite, Azad- 
bakht pouvoit se flatter de jouir d'une 
prospérité durable , si, séduit et en- 
traîné par l'amour, il n'eût abusé de 
son autorité, et manqué d'égards 
pour un de ses visirs. 

Un jour qu'Azadbakht étoit à îa 
chasse , accompagné d'une suite nom- 
breuse , il aperçut un esclave noir à 
cheval , qui conduisoit par la bride 
une mule richement enharnachée. 
Cette mule portoit une espèce de li- 
tière recouverte d'une étoffe de bro- 
card d'or , parsemée de perles et de 
diamans. Une troupe de cavahers, 
dans l'équipage le plus leste et le 
plus brillant, accompagnoit la litière. 

Azadbakhtse sépara des personnes 
de sa suite ; et s'étant avancé vers les 
cavaliers , leur demanda à qui appar- 
tenoit cette litière, et quelle étoit 
la personne qu'elle renfermoit? L'es- 



CONTES ARABES. 22^ 

clave noir répojidit , sans savoir qu'il 

Ï>arIoit au roi lui-même, que la 
itière appartenoit à Isfeliend , vLsir 
du roi , et qu'elle renfermoit sa fille 
promise en mariage au roi Zadscliah. 

La princesse entendant cette con- 
versation , fut curieuse de voir la 
personne qui parloit à l'esclave, et 
entr'ouvrit le rideau de sa litière. 
Azadbakht l'aperçut , fut frappé de 
l'éclat de ses charmes , et en devint 
aussitôt amoureux. « Fais retourner la 
mule , dit-il à l'esclave noir , et re- 
viens sur tes pas. Je suis le roi Azad- 
bakht, et je veux devenir l'époux 
de cette jeune beauté. Isfehend son 
père est un de mes visirs , et ne peut 
manquer d'être flatté de Ihonneur 
G[ue je lui fais en donnant ma main 
à sa fille. » 

« Sire , reprit l'esclave étonné , per- 
mettez-moi que j'informe mon maî- 
tre de votre dessein , afin qu'il s'em- 
presse de donner son consentement 
à une alliance aussi glorieuse , et à 
laquelle il doit si peu s'attendre. Ce 
«eroit uDe chose indigue de vous , et 



£34 I.ES MILLE ET UNE NUITS, 

injurieuse pour lui , si vous épousiez 
sa fille sans qu'il en fût instruit. » 
« Je n'ai pas , dit le roi , le temps 
d'attendre que tu ailles trouver Isfe- 
hend, et que tu sois ici de retour. Il 
ne peut y avoir en ceci rien d'inju- 
rieux pour mon visir , dès que c'est 
moi qui épouse sa fille. » 

« Sire , ajouta l'esclave , permettez- 
moi d'observer à votre Majesté que 
les choses faites avec tant de promp- 
titude , ou ne sont pas de longue du- 
rée, ou ne procurent pas un plaisir 
pur et solide. Puisque rien ne peut 
s'opposer à vos vœux , ne vous ex- 
posez pas aux suites fâcheuses qu'en- 
traine cfuelquefois la précipitation, et 
n'affligez pas mon maître en le com-, 
blant d'honneur. Je connois sa ten- 
dresse pour sa fille, et je suis sûr 
qu'il sera vivement affecté de ne pas 
vous l'avoir donnée lui-même. « 

« Isfehend , interrompit le roi , est 
mon mamelouk et un de mes escla- 
ves : je m'embarrasse fort peu qu'il 
soit fâché ou content. » En parlant 
ainsi , le roi saisit lui-même la bride 



CONTES ARABES. 223 

de la mule , fit conduire dans son 
palais la belle Behergiour (i) ( c'étoit 
le nom de la fille d'Isfehend ) , et 
l'épousa le jour même. 

L'esclave noir et les cavaliers étant 
retournés près du visir leur maître , 
l'esclave se jeta à ses pieds , et lui dit 
en pleurant : « Monseigneur, depuis 
bien des années vous servez le roi 
Azadbakht avec tout le zèle dont 
vous êtes capable , et jamais vous 
n'avez rien fait de contraire à ses in- 
térêts et à ceux de l'état • mais vous 
avez travaillé inutilement : le roi n'a 
pour vous aucune estime , ni aucun 
égard pour vos longs et fidèles ser- 
vices. » cf Que signifie ce discours, 
dit Isfehend , et quelle preuve as-tu 
c{ue le roi ne fasse aucun cas de ma 
personne et de mes services'::' » L'es- 
clave fit alors à son maître le récit de 
ce qui venoit d'arriver. 

Le visir en apprenant cette nou- 
velle, se sentit enflammer de colère , 



(t) Ou Behergiûuher , fjui a l'éclat du 
diamant. 



226 LES MILLE ET UNE NUITS , 

et résolut de se venger de l'afR^ont 
qu'il venoit de recevoir. Il assembla 
un grand nombre de gens de guerre , 
et leur dit : « Le roi Azadbakht ne 
se contente plus des femmes qui com- 
posent son sérail. Il en usera bientôt 
envers vous comme il vient d'ei> user 
envers moi , et s'emparera de ce que 
nous avons de plus cher. Il ne nous 
reste d'autre parti à prendre que de 
quitter la cour, et de nous retirer dans 
des lieux où notre honneur soit eu 
sûreté. « 

Isfehend , pour empêcher que le 
roi ne soupçonnât rien de son des- 
sein , lui écrivit en même temps une 
lettre conçue en ces termes : 

« Je suis un de vos mamelouks , 
» un de vos esclaves : ma fille elle- 
» même étoit à vous , vous pouviez 
» en disposer en maître. Que le Très« 
5) Haut conserve vos jours , et vous 
» accorde toutes sortes de plaisirs et 
3) de satisfaction. J'ai toujours été 
n prêt à vous servir , à délendre les 
» provinces de votre empire , et à 
» repousser vos ennemis. Je vais dc^ 



CONTES ARABES. 227 

7) sormais redoubler de zèle et d'ar- 
« deur : vos intéi-êts semblent être 
« devenus les miens , depuis que ma 
» fille est devenue votre épouse. « 

Cette lettre étoit accompagnée d un 
présent considérable. Le roi Azad- 
bakht fut très-content de la lettre et 
du présent , et ne songea , dès ce mo- 
ment , qu'à se livrer au plaisir et à 
la bonne chère. 

Le grand visir d' Azadbakht , plus 
attentif à ce qui se passoit , vint un 
jour l'informer qu'Isfeliend étoit vi- 
vement piqué de la manière dont 
s étoit fait le mariage de sa fille , et 
travailloit secrètement à se soulever 
contre lui. Le roi , pour toute ré- 
ponse , lui fit lire la lettre d'Isfe- 
hend. Le o^rand visir eut beau repré- 
senter qu'il ne falLoit pas s en rap- 
porter à cette lettre , et c^ue les sou- 
missions qu'elle renfermoit étoient 
aussi fausses que la satisfaction qu'y 
faisoit paroitre Isfehend , Azadbakht 
ne fit aucune attention à sesreprésenta- 
tions , et continua de se livrer aux plai- 
sirs et aux amuseraens de toute espèce. 



âiS LES MILLE ET UNE NUITS , 

Cependant Isfeliend écrivit sans 
perdre de temps à tous les émirs , leur 
raconta PafFront que lui avoit fait le 
roi en s'emparant par force de sa fille , 
et leur fit appréhender qu'il ne se 
portât envers eux à des violences en- 
core plus grandes. 

Les lettres du visir étant parvenues 
dans toutes les provinces, les émirs 
se rassemblèrent auprès de lui, et 
ayant entendu de sa bouche le récit 
de ce qui étoit arrivé à sa fille , réso- 
lurent de le venger ,' et convinrent de se 
défaire du roi. Aussitôt ils montèrent 
à cheval, et firent avancer leurs trou- 
pes vers la capitale avec tant de secret 
et de promptitude, qu'ils étoient maî- 
tres de tout le pays lorsque le roi ap- 
prit leur arrivée. 

Azadbakht ne pouvant opposer de 
résistance, demanda à sa nouvelle 
épouse quel parti elle vouloit pren- 
dre î:'» Celui que vous jugerez conve- 
nable, répondit-elle. « Le roi fit alors 
amener les deux meilleurs chevaux de 
son écurie. Il monta sur l'un, et la 
reine sur l'autre. Ils emportèrent avec 



CONTES ARABES. 22^ 

eux autantd'or qu'ils purent , et s'en- 
fuirent pendant la nuit du côté du 
Kerman, abandonnant leur capitale 
à Isfeliend, qui entra dans la ville et 
s'en empara. 

La reine , qui étoit enceinte , ne fut 
pas long-temps sans ressentir les dou- 
leurs de l'enfantement. C étoit le soir, 
et ils se trouvoient alors près d'une 
montagne au pied de laquelle couloit 
une fontaine. Ils descendirent de che- 
val. La reine mit au monde un enfant 
aussi beau que la lune dans son plein , 
détacha un de ses vêtemens, dont 
l'étoffe étoit de soie brodée d'or, en 
enveloppa l'enfant , et lui présenta 
son sein. Ils passèrent la nuit dans cet 
endroit. 

Le lendemain matin , le roi dit à 
son épouse : « Cet enfant qui devoit 
mettre le comble à mon bonheur aug- 
mente aujourd'hui l'horreur de la po- 
sition critique où nous nous trouvons. 
Nous ne pouvons ni rester ici, ni 
l'emmener avec nous : forcés de l'aban- 
donner à la Providence , prions Dieu 
qu'il envoie quelqu'un qui en prenne 

vni, uo 



2Ô0 LES MILLE ET UNE NUITS, 

soin. » A ces mots ils versèrent l'un 
et l'autre un torrent de larmes , lais- 
sèrent l'enfant à coté de la fontaine , 
après avoir mis près de sa tête une 
bourse qui contenoit mille pièces d'or, 
remontèrent à cheval et continuèrent 
à fuir. 

Dieu permit que des voleurs qui 
avoient attaqué une caravane près de 
cette montagne , et qui s'étoient em- 
parés de tout le bagage des voyageurs, 
vinrent dans cet endroit pour partager 
entr'euxle butin. Ayant aperçu l'étofFe 
de soie, ils s'approchèrent, trouvèrent 
l'enfant qui étoit emmaillotté dedans , 
et tout auprès la bourse remplie d'or. 
« Grand iJieu , s'écria l'un d'eux saisi 
d'étonn émeut , comment cet enfant se 
trouve-t-il ici ? Quel crime , quelle 
barbarie l'a fait ainsi abandonner? » 
Le chef des voleurs , après avoir par- 
tagé l'or à sa troupe , prit l'enfant dans 
ses bras , et résolut de lélever comme 
son fils. Il le nourrit lui-même de 
lait et de dattes, jusqu'à ce qu'il fût 
arrivé à l'endroit où il faisoit sa de- 
meure 3 et là, il lui donnaune nourrice. 



CONTES ARABES. 201 

Le roi Azadbakht et la reiiie s'éioi- 
gnoient toujours en faisant le plus 
de diligence qu'ils pouvoient , jus- 
qu'à ce qu'ils arrivèrent à la cour 
de Perse. Le roi Chosroès les reçut 
avec les honneurs dus à leur rang, et 
les fit loger dans un magnifique pa- 
lais. Lorsqu'il eut appris le malheur 
qui leur étoit arrivé , il leur donna 
une grande armée et des sommes d'ar- 
gent considérables. Après être restés 
quelques jours à la cour de Perse , 
pour témoigner au roi leur recon- 
noissanre et se remettre de leurs 
fatigues , Azaf-lbakht et son épouse 
prirent le chemin de leurs états. 

Azadbakht marchoit à la tête de 
Tarmée. Isfehend vint à sa rencon- 
tre. On se battit de part et d'autre 
avec beaucoup de valeur , et la vic- 
toire fut long-tpmps douteuse. Enfin 
Tannée du visir rebelle fut mise en 
fuite , et lui-même tué de la main 
du roi. Azadbakht rentra dans sa 
capitile, et remonta sur le trône de 
ses aieux. 

Dès qu'Azadbakht se vit paisible 



^C?2 LES MILLE ET UNE NUITS, 

possesseur de son royaume , son pre- 
mier soin fut d'envoyer à la montagne 
ou il avoit été obligé de laisser son 
fils , pour voir si on ne pourroit pas 
découvrir ce qu'étoit devenu l'enfant. 
En vain on parcourut tout le pays 
d'alentour, on questionna tous les 
habitans : personne n'en put donner 
aucune nouvelle. Le roi fort affligé ne 
cessoit de regretter la perte de son fils. 
Plusieurs années se passèrent ainsi. 
Cependant le prince devenu grand, 
accompagnoit les voleurs dans leurs 
courses , et attaquoit avec eux les voya- 
geurs. Un jour ils formèrent le projet 
de piller une caravane qui devoit pas- 
ser dans le Segestan ( i ). Il y avoit par- 
mi ceux qui composoient cette cara- 
vane, des hommes vaillans et aguerris, 
qui avoient avec eux beaucoup de mar- 
chandises précieuses. Ayant entendu 
dire que le pays étoit infesté par des 
brigands , ils se ten oient sur leurs 
gardes , marchoient toujours bien 
firmes , et envoy oient devant eux des 



(i) Province de Perse, 



CONTES ARABES. 233 

coureurs. Ils furent ainsi avertis de 
rapproche des voleurs , et se prépa- 
rèrent à les repousser. 

Les voleurs, qui étoient en petit 
nombre , furent étonnés de trou- 
ver une résistance à laquelle ils ne 
s'attendoient pas. Plusieurs d'entr'eux 
furent tués; les autres furent obligés 
de prendre la fuite. Le jeune prince, 
après s'être long -temps battu, fut 
forcé de céder au nombre. Sa jeu- 
nesse, son courage, sa bonne mine, 
mtéressoient en sa faveur. On lui laissa 
la vie , et on le mit au nombre des es- 
claves. La noblesse de son maintien, 
sa figure , son esprit , excitant de plus 
en plus la curiosité , on lui demanda 
qui il étoit, et comment il se trouvoit 
parmi ces voleurs ? Le jeune prince 
ne put répondre autre chose, sinon 
qu'il étoit fils du chef des voleurs. 

La caravane continuant sa route, 
arriv;a dans la ville où le roi Azadbakht 
faisoit sa résidence. Dès qu'il en fut 
informé, il ordonna qu'on lui pré- 
sentât les objets les plus rares et les 
plus curieux , pour choisir ceux qui 



204 ^^S MILLE ET V^B Î^UITS, 

lui piciiroient davantage. On fit porter 
au palais les étoffes les plus riches, les 
bijous les plus précieux , et on y mena 
aussi quelques esclaves, parmi les- 
quels éloit le jeune voleur dont on 
s'étorit emparé. 

Le roi. après avoir tout visité rapi- 
dement , arrêta ses yeux sur le jeune 
homme. Il fut frappé de sa figure , et 
demanda qui il éioit? Le chef de la 
caravane lui r-aconta qu ils avoient 
été assaillis dans leur voyage par des 
brigands : qu'ils s'étoient défendus 
coura.^eu sèment, en a voient tué une 
partie, mis Tautre en fuite, et s'étoient 
saisis du jeune hotnme, qui étoit, à ce 
quiî disoit , fils du chef des brigands. 
Cette circonstance n empêcha pas que 
îe jeune esclave ne plût infiniment au 
roi et qu'il ne voulût l'acquérir. Il le 
témoigne r- u chef de la caravane : celui- 
ci le pna de l'accepter au nom de tous 
les voyageurs; ajoutant qu'ils étoient 
tousses esclaves, et que Dieu n'avoit 
fait vraisemblc;bleinent tomber ce 
jeune homme entre leurs mains que 
parce qu'il le destinoit à sa Majesté. 



C O >î T E 3 ARABES. 20 J 

Le roi fort satisfait , congédia la 
caravane, et fit entrer le jeuue honimf^ 
dans son palais. Il n'avoit d'abord été 
frappé que des agrémens de sa figure ; 
il ne tarda pas à s'apercevoir de son 
esprit, de sa sagacité et de l'étendue 
de ses connoissances. Il remarqua sa 
générosité , son désintére-ssement. 
Chaque jour il découvroit en lui de 
nouveaux talens . autant au-dessus de 
son âge. que de l'origine qu'il lui 
supposoit. 

Azadbaklit enchanté des talens du 
jeune homme, résolut de les mettre à 
profit 5 il lui confia l'intendance de ses 
trésors , et ordonna que rien n'en 
sortit à l'avenir sans Tordre du jeune 
intendant. 

Le nouveau ministre s'acquitta de 
son emploi d'une manière qui devint 
bientôt avantageuse aux finances du 
roi. Les visirs disposoient auparavant 
à leur gré des trésors de l'état. La 
fermeté et la vigilance du jeune in- 
tendant firent cesser leurs dépréda- 
tions. Le roi s'aperçut bientôt des heu- 
reux effets de ce nouvel ordre de 



a36 LES MILLE ET UNE NUITS, 

choses 5 il s'attacha tellement au jeune 
honime , qu'il le chérissoit autant que 
s'il eût su qu'il étoit son fils : il le con- 
sultoit en tout , et ne pouvoit souffrir 
qu'il s'éloignât de lui. 

Les visirs mécontens de la dimi- 
nution de leur autorité , et jaloux de 
l'attachement du roi pour ce nouveau 
favori , avoient conçu contre lui une 
violente jalousie et cherchoient tous les 
moyens de lui faire perdre les bonnes 
grâces du roi. Leurs ruses furent 
inutiles pendant plusieurs années : 
enfin le moment marqué par le des- 
tin arriva. 

Le jeune intendant s'étant un jour 
trouvé avec d'autres jeunes gens, but 
plus qu'à son ordinaire , et s'enivra» 
N ayant pu dans cet état retrouver son 
appartement, il erra dans le palais, 
et fut poussé par sa malheureuse des- 
tinée, dans l'appartement des fem- 
mes. Une salle magnifique se pré- 
sente à lui : c'étoit celle où le roi 
avoit coutume de coucher avec son 
épouse. 

Le jeune homme peu frappé de la 



CONTES ARABES. sSy 

magnificence de l'appartement, de la 
quantité de bougies qui l'éclairoient , 
entre, trouve un lit tout dressé, se 
laisse tombai' dessus , et cède au som- 
meil qui l'accable. Des esclaves vien- 
nent peu après préparer la collation 
qu'on avoit coutume de servir tous les 
soirs au roi et à la reine. Elles appor- 
tent les sorbets , les confitures , dispo- 
sent les cassolettes et les parfums. Le 
jeune homme dormant profondément 
n entend rien , et les femmes le 
voyant de loin, croient que c'est le 
roi qui repose. 

Azadbakiit avoit donné ce jour-là 
un grand souper aux principaux sei- 
gneurs de la cour. Après le repas, il 
passa chez sa nouvelle épouse, et la 
conduisit dans l'appartement où tout 
étoit préparé pour les recevoir. Le 
roi vit en entrant un jeune homme 
étendu sur son lit , et reconnut son 
jeune intendant. Une fureur jalouse 
s'empare aussitôt de ses sens, u Quelle 
est cette conduite, dit -il à Beher- 
giour en la regardant d'un œil irri- 
ie ? Assurément , cet esclave n'a pu 



S38 LES MILLE ET UNE NUITS, 

s'introduire ici sans votre aveu ? » 
« Sire , répondit la reine d'un ton 
assuré, je vous jure que je ne con- 
nois pas cet esclave , et ne sais par 
quel hasard il se trouve ici. » Le roi 
se croyoit trop assuré de l'infidélité 
de la reine , pour croire à la sincé- 
rité de ce qu'elle lui disoit. 

Le jeune homme s'étant réveillé 
sur ces entrefaites , aperçut le roi , 
sauta en bas du lit, et se jeta à ses 
pieds. « TrLiitrp , lui dit le roi trans- 
porté de colère, tu oses pénétrer 
dans l'apparteaient de mes femmes 1 
Ton audace et ta perfidie ne resteront 
pas long -temps impunies.» Le roi 
ordonna aussitôt qu'on enfermât le 
jeune homme et la reine dans des 
prisons séparées. 

Le lendemain , Azadbakht envoya 
chercher son grand visir. Il lui ra- 
conta l'aventure de la veille , lui té- 
moigna la crainte qu'il avoit que la 
reine ne fût d'intelligence avec le 
jeune homme , et lui demanda son 
avis. « Ce jeune homme, répondit 
malignement le visir . est le fils d'un 



COKTES ARABES. 2^g 

voleur : il se ressent de sa mauvaise 
origine. Celui qui élève un serpent 
dans son sein , doit s'attendre à en 
être mordu. Quant à la reine , sa 
conduite passée , son honnêteté , sa 
vertu , vous répondent de son inno- 
cence. Mais si le roi conserve encore 
quelques soupçons contr'elle , qu'il 
me permette de l'interroger , je me 
flatte d'éclaircir cette affaire, et de 
dissiper l'inquiétude qu'elle peut 
causer à sa Majesté. » Le grand visir 
ajant obtenu du roi la permission 
qu'il demandoit, alla trouver la reine ; 
et après s'être assuré par les ques- 
tions qu'il lui fit , et par ses répon- 
ses, qu'elle n'avoit aucune intelligence 
avec le jeune homme , il lui tint ce 
discours : 

« Quelle que soit votre innocence , 
Madame , le roi a des soupçons qu'il 
vous importe de dissiper. Voici le 
mojen de le faire , et de vous justi- 
fier entièrement à ses jeux. Lorsque 
vous paroîtrez devant le roi , dites- 
lui que ce jeune homme vous ayant 
aperçue un jour par hasard, vous a 



240 LES IVIILIE ET UNE NÙÏTS, 

fait peu après remettre une lettre, 
dans laquelle il vous proposoit de 
vous faire présent de diamans d'un 
prix inestimable si vous vouliez 
consentir à ses désirs ; que vous avez 
rejeté ses offres avec indignation , et 
que vous avez appelé pour faire ar- 
rêter son envoyé , qui a pris aussitôt 
la fuite ; que non content de cette 
première tentative , le jeune homme 
vous a fait dire encore que si vous 
ne vouliez pas vous rendre à ses de- 
sirs , il s'introduiroit un jour dans 
votre appartement ; que le roi le ver- 
roit et le feroit ■ >érir ; mais que par- 
là il noirciroit votre réputation , irri- 
teroit le roi contre vous . et vous fe- 
roit perdre ses bon nés. grâces. Voilà, 
Madame , ce que vous devez dire au 
roi. Je vais le trouver pour lui ren- 
dre compte de ma démarche auprès 
de vous , et lui faire de votre part 
cette déclaration, en attendant que 
vous puissiez la lui faire vous- 
même. » 

La reine se laissa persuader, et 
promit de répéter au roi ce que le 



COîîTES ARASES. ^41 

visir alloit lui dire. Celui-ci se ren- 
dit aussitôt auprès du sultan • et après 
lui avoir certifié que la reine étoit in- 
nocente , et lui avoir fait part de la 
prétendue déclaration, il ajouta : «Le 
crime de ce jeune homme mérite la 
plus grande punition. Les bontés 
dont vous l'avez comblé le rendent 
encore plus coupable; et cet exem- 
ple prouve bien que la nature ne 
peut changer , et qu'une graine amè- 
re ne peut produire que des fruits 
amers. » 

Le roi ayant entendu le discours 
de son grand visir, déchira ses habits , 
commanda qu'on amenât devant lui le 
jeune homme , et qu'on fît venir en 
même temps l'exécuteur. 

La nouvelle de lavenlure du jeune 
intendant sétoit déjà répandue par- 
mi le peuple. Une multituae im- 
mense étuit rassemblée pour le voir 
et être témoin de ce qui alloit lui 
arriver. 

«Ingrat, s'écria le roi dès qu'il 
l'aperçut , je t'avois confié l'inten- 
dance de toutes mes richesses , et tu 

VIII. 2 1 



a.42. LES MILLE ET UNE NUITS j 

avois jusqu'ici bien répondu à ma 
confiance ; je t'avois élevé au-dessus 
de tous les grands qui m'entourent , 
pourquoi as-tu voulu attenter à mon 
honneur , et es-tu entré dans l'ap- 
partement de la reine ? Comment le 
souvenir des bienfaits dont je t'ai 
comblé ne t'a-t-il pas retenu? » 

Le jeune homme, sans paroitre 
efFrajé de la colère du roi et des ap- 
prêts du supplice qu'il sembloit ne 
pouvoir éviter , répondit avec tran- 
quillité : « Sire , je n'ai pas commis 
volontairement et de propos délibéré 
l'action qui me fait paroître criminel : 
je nWois aucune raison de m'intro- 
duire dans cet appartement ; mais j'y 
ai été poussé par mon malheureux 
sort. Jusqu'ici j'ai tâché de me ga- 
rantir de toutes fautes , et de me pré- 
server de tout accident 3 mais per- 
sonne ne peut surmonter son destin , 
et tous les efforts sont inutiles contre 
la mauvaise fortune. C'est ce que 
prouve évidemment l'exemple de ce 
marchand , qui devoit être un jour 
malheureux , et dont les peines et 



CONTES ARABES. 2^3 

les travaux ne purent jamais faire 
changer la destinée, n 

« Quelle est cette histoire , dit le 
roi Azadbakht , et comment ce mar^ 
chand devint -il malheureux pour 
toujours ? » 



244 I-ES MILLE ET UNE NUITS , 



HISTOIRE 



D U 



MARCHAND DEVENU MALHEUREUX. 



'< SiRE, reprit le jeune intendant 
( que Dieu prolonge sans cesse les 
jours de votre Majesté! ), ii y eut au- 
trefois à Bagdad , un marchand dont 
toutes les entreprises réussirent d'a- 
bord au gré de ses désirs. Son com- 
merce prospéroit, et ses fonds aug- 
mentoient de manière qu'avec une 
drachme il en gagnoit cent. Mais la 
fortune qui l'avoit long-temps favo- 
risé , lui devint tout-à-coup contraire. 
Le marchand qui ne soupçonnoit rien 
de ce changement, voulant commen- 
cer à jouir de ce qu'il avoit amassé , 



CONTES ARABES. 246 

dit en lui-même : « J'ai acquis déjà de 
grandes richesses ; cependant je ms 
fîonne encore beaucoup de mal, je 
fais de grands voyages, et je vais sans 
cesse d'un pays dans un autre. Il est 
temps que je ne sorte plus de chez 
moi , et que je me repose de toutes 
les fatigues que j'ai essuyées jusqu'à 
présent. Je continuerai à faire le 
commerce en achetant , et en reven- 
dant ici diverses marchandises. » 

» On étoit alors en été ; les labou- 
reurs avoient fait une abondante ré- 
colte de blé. Le marchand prit la 
moitié de l'argent qu'il avoit , et en 
acheta du blé, espérant le revendre 
dans l'hiver avec un bénéfice considé- 
rable. 

» L'événement ne répondit pas à 
son attente : le blé ne valut dans l'hi- 
ver que la moitié de ce qu'il l'avoit 
acheté. Le marchand fut très-afHigé 
de cette baisse , et résolut d'attendre 
l'année suivante pour se défaire de 
son blé. Lpi récolte fut encore plus 
belle , et le prix du blé diminua de 
nouveau. 



346 LES MULE ET UNE NUITS , 

» Un des amis du marchand vint 
alors le trouver. Il lui dit qu'il ne 
seroit jamais heureux dans le com- 
merce du blé , et kii conseilla de ven- 
dre celui qu'il avoit, à quelque prix 
que ce f t. Le marchand répondit 
que depuis long-temps il ne gagnoit 
rien, qu'il ne pouvoit se décider à 
perdre sur ce blé, et que, quand il 
devroit le garder dix ans, il ne le 
vendroit qu'avec avantage. En même 
temps, pour faire voir à son ami qu'il 
étoit bien résolu à garder encore son 
blé , il fît murer la porte de l'endroit 
où il l'a voit fait entasser, 

5) Quelque temps après, il \ânt des 
pluies presque continuelles et si abon- 
dantes , que l'eau pénétra par le haut 
du magasin, qui fut présqu'entière- 
ment inondé. Le blé se gâta bientôt 
au point que l'odeur de la pourri- 
ture se faisoit sentir fortement au- 
dehors. Le marchand fut obhgé de 
faire emporter ces grains gâtés , et de 
les faire jeter hors de la ville. Les porte-^ 
faix qu'il prit pour cela, profitant de la 
circonstance , se firent pajer fort cher ; 



CONTES ARABES. 24j 

il lui en coûta cinq cents pièces d'or 
pour se débarrasser de son blé. 

» L'ami du marchand vint encore 
le trouver, et lui dit : « Je vous avois 
averti que vous ne seriez pas heu- 
reux dans ce commerce; mais vous 
n'avez pas voulu m'écouter. "Vous ne 
feriez sûrement pas plus d'attention à 
ce que je pourrois vous dire main- 
tenant. Mais , de grâce , allez consul- 
ter un astrologue , et faites-lui tirer 
votre horoscope. » 

» Le marchand voulant montrer 
cette fois quelque déférence pour son 
ami , alla consulter un astrologue. 
Celui-ci demanda au marchand le 
jour et l'heure de sa naissance , et lui 
fit plusieurs autres questions. Il con- 
sulta ensuite ses tables, fit quelques cal= 
culs , et tint au marchand ce langage : 

« Votre horoscope annonce un 
bonheur peu durable : vous avez été 
heureux pendant quelque temps, vous 
ne devezplus vous attendre qu'à des re- 
vers. Evitez de faire aucune entreprise: 
rien ne peut désormais vous réussir. » 

î3 Le marchand se moqua en lui- 



248 LES MILLE ET UNE KUITS , 

même de la prédiclion de l'astrolague, 
et forma un projet dont il croj^'oit le 
succès certain. Ilavoit, en achetant du 
blé , réservé la moitié de son argent 
comptant, et n'avoit pris sur cet ar- 
gent que ce qu'il lui avoit fallu pour 
vivre depuis trois ans. Celui qui lui 
restoit étoit encore considérable. Il 
en fit équiper un vaisseau , le chargea 
des effets et des marchandises qui lui 
restoient, et s'embarqua. 

» La mauvaise étoile du marchand 
sembla pour cette fois retenir sa ma- 
ligne influence. Ce premier voyage 
ne fut pas tout-à-fait malheureux ; le 
marchand obtint à-peu-près les ren- 
trées qu'il attendoit. 

))Enhardipar cette espèce de succès, 
le marchand résolut de demander à 
divers négocians quels étoient les 
objets sur lesquels il y avoit plus de 
bénéfice à faire, et dans quel pays il 
falloit les transporter. Les négocians 
lui firent connoître des marchandises 
sur lesquelles il pouvoit gagner cent 
pour un, en les transportant dans un 
pays fort éloigné. 



C01IXS6 ARABES. 249 

» Le marchand, sans hésiter, s'em- 
"barque de nouveau pour !e pays qu'on 
îuiavoitindiqué. Au bout de quelques 
jours d'une heureuse navigation , il 
s'élève une tempête horrible , les voi- 
les sont déchirées, les mâts brisés; le 
vaisseau , après avoir été quelque 
temps le jouet des flots , s'entrouvre 
et est submergé. Le marchand saisit 
une planche , et est heureusement 

{)orté par le vent sur un rivage d'où 
'on découvroit plusieurs habitations. 
3) Le marchand accablé de fatigue , 
rendit grâce à Dieu de lui avoir con- 
servé la vie , et s'avança tout nu vers 
le plus prochain village. Il y rencon- 
tra un vieillard qui lui donna d'abord 
im vêtement, et lui demanda qui il 
étoit ? Le marchand raconta son his- 
toire. 

« Le vieillard, vivement touché des 
malheurs du marchand, lui fit ap- 
porter à manger. Il lui proposa en- 
suite de le prendre à son service en 
qualité d'homme d'affaire , pour veil- 
ler aux div^ers travaux de l'agriculture , 
et lui promit cinq drachmes par jour. 



s5o LES MILLE ET UNE NUITS , 

» Le marchand de Bagdad remercie 
le viedlard, et implore pour lui les 
bénédiclions du ciel. Il accepte avec 
joie l'emploi qui lui est proposé , et 
commence à en exercer les fonctions. 
Il eut soin de faire labourer, semer, 
moissonner , battre et cribler le grain. 
Son maître ne se mêloit de rien , 
et s'en rapporloit à lui sur tout. 

» Au bout de l'année , le marchand 
pensa que son maître pourroit bien 
ne pas lui payer le prix dont ils 
étoient convenus, et imagina que le 
plus sûr étoit de mettre de côté une 
portion de la récolle de la valeur d'une 
année de ses gages, sauf à rendre 
cette portion à son maître s'il lui 
pajoitses gages. Il prit donc une cer- 
taine quantité de grains qu'il cacha , 
et remit le reste au vieillard, en le 
mesurant devant lui. 

M Cette opération étoit à peine ache- 
vée, que le vieillard dit au marchand 
de prendre pour lui une quantité de 
grains équivalente au prix dont ils 
étoient convenus, de la vendre, et de 
faire de fargent ce qu'il voudroit. Le 



CONTES ARABES. 2,01 

vieillard ajouta que tant que le mar- 
chand seroit à son service , il Je paie- 
roit de la même manière et avec au- 
tant d'exactitude. 

» Le marchand, touché de l'honnê- 
teté du vieillard , et ne voulant lui 
faire aucun tort, alla aussitôt cher- 
cher le blé qu'il avoit caché. Mais 
quelle fut sa surprise, quand il vit 
qu'on l'a voit enlevé ! Il en conçut un 
tel chagrin, que le vieillard s'en aper- 
çut, et lui en demanda la cause. Le 
marchand ne put s'empêcher de lui 
avouer ce qu'il avoit fait. Le vieil- 
lard irrité , s'écria : « On a raison de 
dire qu'un malheureux ne peut se 
soustraire à son malheur î » S'adres- 
sant ensuite au marchand , il lui re- 
procha sa défiance, jura que puis- 
qu'il s'étoit payé par ses mams , il ne 
lui donneroit rien , et le renvoya 
aussitôt. 

» Le marchand , de plus en plus 
affligé , marchoit en pleurant le long 
du rivage, lorsqu'il rencontra des 

Î)êcheurs qui alloient plonger dans 
a mer pour y chercher des perles. 



zSz LES MILLE ET UNE NUITS , 

Ils virent le marcliand qui pleuroit , 
et lui demandèrent quel étoit le sujet 
de ses larmes ? Le marchand leur 
ayant conté son histoire, ils le re- 
connurent , furent touchés de son 
sort , et lui dirent d'attendre un peu ; 
qu'ils alloient plonger, et qu'ils par- 
tageroient avec lui ce qu'ils rappor- 
teroient. Ils plongèrent en effet , et 
avec tant de bonheur, qu'ils remon- 
tèrent avec dix nacres dont chacune 
contenoit deux grosses perles. 

» Les plongeurs, étonnés et trans- 
portés de joie , dirent au marchand 
que pour cette fois son bonheur étoit 
revenu , et son mauvais sort dissipé. 
Ils lui donnèrent dix perles , lui con- 
seillèrent d'en vendre deux pour for- 
mer un capital qu'il feroit valoir , et 
de garder le reste pour s'en servir au 
besoin. Le marchand , au comble de 
la ioie, prit les perles, en mit deux 
dans sa bouche , et cousut les autres 
dans sa veste. 

« Tandis que le marchand cousoit 
les huit perles dans sa veste, il fut 
aperçu par un voleur , qui alla aussi- 



CONTES ARABES. 2:);j 

tôt avertir ses compagnons. Ils se 
rassemblèrent , se jetèrent sur le mar^ 
chand , lui enlevèrent sa veste , et 
s'enfuirent. Le marchand se consola 
de cet accident , en pensant aux deux 
perles qui lui restoient. Il entra dans 
une ville voisine pour les vendre, et 
les remit à un crieur public. 

« Le hasard voulut qu'on eût volé 
depuis peu à un joaillier de la ■ville, 
dix perles absolument semblables à 
celles du marchand. Le joaillier 
voyant les deux perles entre les mains 
du crieur, lui demanda à qui elles 
appartenoient. Le crieur montra le 
luarchand qui les lui avoit données 
pour vendre. Le joaillier s'aperce- 
vant que le marchand avoit l'air pau- 
vre et misérable , crut avoir trouvé 
le voleur de ses dix perles. 

« Dans cette persuasion , le joaillier 
s'approcha du marchand , et lui de- 
manda doucement où étoient les huit 
autres perles. Le marchand , de 
bonne foi, crut qu'on lui parloit. 
des perles qu'il avoit cousues dans 
sa veste , et répondit ingénument 

yiiT. 23 



2.^4 ^^^3 3IILLE ET UNE JS'UITS, 

que des voleurs les lui avoient enle- 
vées. 

» A ces mots , le joaillier ne douta 
plus que le marchand ne lui eût pris 
ses dix perles. Il se jeta sur lui, le 
saisit , et le conduisit chez le juge de 
police. Là , il l'accuse d'avoir volé ses 
dix perles , alléguant en preuve la 
ressemblance des deux perles avec les 
siennes , et l'aveu fait par le mar- 
chand qu'il avoit eu entre ses mains 
les huit autres. Le juge de police à 
qui le joaillier avoit fait auparavant 
la déclaration du vol de ses dix per- 
les , fit aussitôt donner au marchand 
la bastonnade , et l'envoya en prison. 

« Il v avoit déjà un an que le mar- 
chand de Bagdad étoit en prison . 
lorsque le hasard y fit mettre un 
des plongeurs qui lui avoient donné 
si généreusement dix perles. Celui- 
ci le reconnut , lui demanda pour- 
quoi il étoit en prison ; et , ajan t 
appris son hitoire , s'étonna du mal- 
heur qui le poursuivoit sans cesse. 

« Le plongeur ayant éié relâché 
peu après, fit connoître au roi l'in- 



CONTES ARABES. 255 

nocence du marchand , et protesta 
lui avoir donné les perles qu'on l'a- 
V'oit accusé d'avoir volées. Le roi fit 
mettre en liberté le marchand , et le 
pria de raconter son histoire. Il fut 
si touché de ses malheurs , qu'il lui 
donna un logement près de son pa- 
lais , et lui assigna une pension. 

j) Le marchand , bénissant la bonté 
du roi , crut , pour cette fois , qu'il 
avoit recouvré le bonheur, et qu'il 
alloit passer tranquillement le reste 
de ses jours sous ta protection de ce 
prince. 

» Il y avoit dans la maison qu'habi- 
toit le marchand une fenêtre bouchée 
depuis Jong-temps , mais d'une ma- 
nière peu solide. Curieux de voir sur 
quel endroit donnoit cette fenêtre , il 
ôta quelques pierres qui n'étoient 
posées qu'avec du mortier de terre. II 
s'aperçut alors que celte fenêtre don- 
noit dans l'appartement des femmes 
du roi. Il fut saisi de crainte , et re- 
mit aussitôt les pierres à leur place. 

«Malgré la promptitude avec la- 
quelle le marchand avoit rebouché la 



u>d6 les mille et une nuits, 

fenêtre, il fut aperçu par un eunu- 
que du sérail , qui en donna aussitôt 
avis à son maître. Le roi voulant s'as- 
surer de la vérité , vint chez le mar- 
chand, et reconnut lui-même les pier- 
res qui avoient été ôtées et remises 
nouvellement en place. Transporté 
de colère à cette vue , il dit au mar- 
chand : « Malheureux , tu voulois 
l'introduire dans mon harem ! Est-ce 
ainsi que tu reconnois mes bontés?» 
M Le roi , pour punir l'indiscrétion 
du marchand , ordonna qu'on lui 
crevât les jeux. L'ordre fut aussitôt 
exécuté , et le marchand en recevant 
ses yeux dans sa main , s'écria : u Le 
malheur , après m' avoir ôté mes 
biens , s'attache à ma personne. » 
Réduit alors à mendier dans les rues, 
l'infortuné' marchand déploroit son 
sort , et excitoit la pitié des passans , 
en répétant : « Le travail est inutile 
sans le bonheur , et f on ne peut ob- 
tenir de succès qu'avec le secours du 
ciel. « 

» Ainsi donc, ô Roi, continua le 



CONTES A R A E E S. 2'"t 

ieune intendant en s'adressant à Azad- 
baklit, tant que la fortune m'a élé 
favorable , tout m'a réussi ; mainte- 
nant qu'elle m'est devenue contraire , 
tout conspire contre moi. » 

L'histoire que venoit de raconter 
le jeune intendant, son air de can- 
deur et d'innocence , appaisèrent un 
peu la colère du roi. « Qu'on le re- 
conduise en prison, dit-il- le jour est 
prêt à finir , demain je m'occuperai 
de son affaire , et je le ferai punir de 
sa témérité. » 

Le lendemain, le second visir , nom- 
mé Béhéroun , qui ne desiroit pas 
moins que le premier de voir périr 
le jeune favori , se présenta devant le 
roi , et lui dit : « Sire , faction de ce 
jeune homme est un crime horrible , 
une injure faite à votre personne , un 
attentat contre fhonneur de votre 
Majesté. » 

Le roi , entendant ce discours , or- 
donna qu'on amenât le prisonnier, 
et lui dit, quand il fut devant lui : 
« Malheureux, il faut que je te fasse 



2j8 les mille et une nuits, 

honteusement mourir ; tu as commis 
un crime énorme , et je dois ûiire en 
toi un exemple qui épouvante le reste 
de mes sujets. » 

Le jeune homme répondit avec la 
même tranquillité que la veille : 
« Sire , ne vous hâtez pas de me 
faire périr , un mûr examen dans 
toutes choses est le soutien des rois , 
et le plus sûr garant de la prospérité 
et de la durée de leur empire. Celui 
qui n'examine pas toutes les consé- 
quences des choses , et qui agit avec 
précipitation , éprouve souvent des 
regrets pareils à ceux du marchand 
qui jeta ses enfans dans la mer. Celui 
qui examine au contraire les consé- 
quences des choses , et se conduit 
avec une sage lenteur, obtient sou- 
vent, comme le fîls de ce même 
marchand, un bonheur auquel il ne 
s'attendoit pas. » 

« Je voudrois , dit aussitôt Azad- 
bakht , savoir l'histoire de ce mar- 
chand ? » 



CONTES ARABES. ZD(J 

HISTOIRE 

DU MARCHAND IMPRUDENT 

ET DE SES DEUX ENFANS. 



«Sire, répondit le jeune intendant, 
un marchand fort riche étoit sur le 
point de faire un voyage. Son épouse 
étoit alors enceinte. Il lui promit de 
revenir avant qu'elle accouchât , lui 
lit ses adieux , et partit. 

» Après avoir parcouru plusieurs 
pajs , le marchand arriva à la cour 
d'un roi, qui avoit besoin d'un mi- 
nistre pour l'aider à gouverner et à 
défendre son royaume. Le marchand 
lui plut par son esprit et son intelli- 
gence : il lui proposa de rester à sa 
cour , lui donna sa confiance , et le 
combla de biens et d'honneurs. 



2.6o LES MILLE ET UNE NUITS, 

» Au bout de quelque temps, le 
marchand qui n'avoit pu se trouver 
aux couches de sa femme , comme li 
ie hii avoit promis , désira d'aller la 
voir, et d'embrasser le fruit de leur 
union. Il en demanda la permissioji 
au roi , en l'assurant qu'il seroit 
bientôt de retour. Le roi consentit à 
son départ, et lui donna une bourse 
qui contenoit mille pièces d'or. Le 
marchand s'embarqua sans différer, 
et prit la route de son pays. 

3i Cependant la femme du mar- 
chand accoucha, pendant son ab- 
sence , de deux eiifans jumeaux. 
Elle attendoit impatiemment son 
mari, et s'étonnoit de ne pas rece- 
voir de ses nouvelles. Quelques an- 
nées s'étant écoulées , elle apprit que 
son mari étoit attaché au service du 
roi de tel pays. S'imaginant qu'il 
l'avoit oubliée , et qu'il ne reviendroit 
jamais chez lui , elle prit la résolu- 
tion d'aller le trouver , et emmena 
avec elle ses deux enfans. 

« Le vaisseau sur lequel étoit em- 
barquée la femme du marchand , s'ai^- 



CONTES ARABES. 2^1 

rêta clans une isle où le marchand 
lui-même venoit d'aborder. Sa fem- 
me ajant entendu dire qu'il y avoit 
dans le port un vaisseau qui venoit 
du pays où demeuroit son mari , dit 
à ses enfans d'aiJer sur le rivage , et 
de demander cjuel étoit ce vaisseau. 
Les enfans avant trouvé le bâtiment, 
se mirent à jouer dessus sans penser 
à autre chose. Ils étoient si occupés 
de leur jeu , qu'ils laissèrent arriver 
la nuit , et ne songèrent , ni à s'ac- 
quitter de leur commission , ni à re- 
tourner auprès de leur mère., 

» Pendant ce temps - là , le mar- 
chand reposoit tranquillement dans 
le bâtiment. Eveillé par le bruit que 
faisoient les enfans , il se lève pour 
les faire taire, et laisse tomber sa 
bourse parmi des ballots de marchan- 
dises. 11 la cherche long-temps, ne 
la trouve pas , se désespère, et s'ar- 
rache les cheveux. Il s'en prend alors 
aux enfans, et leur dit qu'ils avoient 
volé sa bourse; cju'il ny avoit là 
d'autre personne qu'eux, et qu'ils ne 
jouoient autour de ces ballots que 



262. LES MILLE ET UNE NUITS, 

pour trouver l'occasion de faire quel- 
que friponnerie. En même temps il 
saisit un bâton , et leur en donna plu- 
sieurs coups. 

« Aux cris de ces pauvres créa- 
tures , les matelots s'assemblèrent , et 
dirent que les enfans de cette isle 
étoient tous des fripons et des voleurs. 
Le marchand , prévenu de plus en 
plus , et irrité contre ces innocens , 
jura qu'il alloit les jeter à la mer s'ils 
ne lui rendoient sa bourse. En efiët , 
dès qu'il eut prononcé ce serment, il 
les prit, les attacha chacun à une 
botte de cannes à sucre , et les jeta 
dans la mer. 

» L'épouse du marchand , voyant 
que ses enfans ne revenoient pas, 
sortit pour les chercher. En passant 
devant ce bâtiment , elle demanda si 
quelqu'un n'avoit pas vu deux petits 
enfans de tel âge, habillés de telle 
manière. On lui dit que ces enfans 
étoient , selon toute apparence , ceux 
qu'on venoit de jeter à la mer. Cette 
femme se mit aussitôt à crier : « O 
douleur , ô désespoir ! Votre père ^ 



CONTES ARABES. 263 

mes chers enfans , ne vous verra donc 
jamais ! » 

» Un des matelots lui demanda qui 
étoit son mari. Elle nomma le mar- 
chand, et dit qu'elle étoit partie pour 
l'aller trouver. Le marchand l'enten- 
dit , et la reconnut aussitôt. Il sortit 
éperdu , déchira ses habits et se frap- 
pa le visage : « J'ai fait , disoit - il , 
périr moi-même mes enfans. Voilà 
le fruit de mon emportement , de ma 
précipitation et de mon imprudence. » 

» Le marchand après avoir long- 
temps pleuré ses enfans , prit la ré- 
solution de tout quitter pour tâcher 
de découvrir ce qu'ils étoient deve- 
nus. Il quitta le bâtiment sur lequel 
il étoit, et en prit un autre pour 
commencer aussitôt à parcourir les 
mers voisines , et à visiter toutes les 
isles et toutes les côtes. 

« Cependant les enfans du mar- 
chand , soutenus heureusement sur 
les flots par les bottes de cannes à 
sucre auxquelles ils étoient attachés , 
furent poussés par le vent sur diffé- 
rens rivages , après avoir été long- 



264 l'ISS MILLE ET UNE NUITS, 

temps le jouet des vagues. L'un d'eux^ 
jeté sur les côtes d'un royaume voi- 
sin , fut recueilli par un des princi- 
paux émirs de la cour , qui en infor- 
ma aussitôt le roi. Ce prince, qui 
n'avoit pas d'enfans , fut charmé de 
la figure de celui que le hasard lui 
présentoit, et résolut de le faire pas- 
ser pour son fils. Il ordonna à fémir 
de ne rien divulguer de cette aven- 
ture, et fit répandre le hruit qu'il 
avoit , jusqu'à présent, caché soi- 
gneusement la naissance de son fils , 
et qu'il l'avoit fait élever secrètement 
pour le soustraire à certains dangers 
dont il étoit menacé par les prédic- 
tions des devins, 

» La chose fut crue d'autant plus 
facilement, que le roi fit distribuer 
beaucoup d'argent parmi le peuple ^ 
et ordonna à cette ocx:asion de gran- 
des réjouissances. On fit paroitre le 
jeune homme en public. Chacun fut 
enchanté de sa bonne mine , et il fut 
reconnu solennellement pour héritier 
de la couronne. 

» Au bout de quelques années le 



C :S T ILS ARABES. 2,u0 

roi mourut, et Je jeune homme lui 
succéda. Sa puissance s'affermit bien- 
tôt par sa bonne conduite : il se fit 
aimer de ses sujets , et respecter de 
ses voisins. 

3) Le marchand et son épouse après 
avoir long-temps parcouru les mers 
sans pouvoir apprendre aucune nou- 
velle de leurs enfans , perdirent tout 
espoir de les retrouver. Ils crurent 
qu'ils a voient été engloutis par les 
flots , et fixèrent leur séjour dans une 
isle. 

3) Un jour que le marchand se pro- 
menoit sur la place pubhque , il vit 
un jeune esclave que le crieur alloit 
mettre en vente. Il s'informa de son 
âge , et lorsqu'il l'eut appris , il dit 
en lui-même : « Mes fils auroient 
précisément le même âge ; j'ai envie 
d'acheter ce jeune esclave pour me 
consoler un peu de leur perte. » Il 
l'acheta en effet , le mena chez lui , 
et le présenta à sa femme. Celle-ci 
fit un cri en le voyant , et dit : « C est 
lin de mes enfans ! » Le marchand et 
sa femme transportés de joie d'avoir 

VIII. 20 



266 LES MILLE ET UNE NUITS , 

retrouvé un de leurs eufans , lui de- 
mandèrent aussitôt des nouvelles de 
sou frère. Il leur dit que les flots 
les avoient séparés , et qu'il ne sa voit 
ce qu'il étoit devenu. Cette nouvelle 
les affligea ; mais ils conçurent l'es- 
poir de retrouver l'autre un jour, 
comme ils avoient retrouvé celui-ci. 

M Le fils que le hasard venoit de 
rendre au marchand , étoit déjà 
^rand , et dans l'âge de prendre un 
état. Ils auroientbien voulu qu'ils ne 
s'éloignât pas d'eux ; mais son goût 
l'entraînoit vers le commerce. Le 
marchand lui acheta un fonds consi- 
dérable , composé des marchandises 
les plus précieuses. Le jeune homme 
partit , et arriva par hasard dans la 
ville, où le roi son frère faisoit sa 
résidence. 

« Le roi informé de l'arrivée d'un 
marchand, pourvu des objets les plus 
rares , et qui pouvoient le mieux con- 
venir à un souverain, l'invite à venir 
dans son palais , le fait asseoir , et 
s'entretient avec lui. Quoiqu'il igno- 
rât qu'il fût son frère , la nature, qii? 



CONTES ARABES. 2G7 

ne laissoit pas que d'agir, lui fît conce- 
voir un secret attaclieinent pour lui. 
Il lui proposa de rester à sa cour, lui 
promit de l'élever aux plus grands 
honneurs, et de lui donner tout ce 
qu'il desireroit. 

» Le jeune marchand , flatté de l'ac- 
cueil du roi , accepta ses offres. Au 
bout de quelques temps , voyant que 
le roi ne vouloit pas qu'il s'éloignât , 
il informa son père et sa mère de ce 
qui lui étoit arrivé , et les engagea à 
venir le trouver. Ils se rendirent au- 
près de leur fils , et furent charmés 
de voir la faveur dont il jouissoit, et 
le rang auquel le roi l'avoit élevé. Un 
événement imprévu vint bientôt trou- 
bler leur joie et leur causer les plus 
vives alarmes. 

» Le roi sortit un jour de sa capitale 
pour chasser , accompagné seule- 
ment de quelques personnes. Sur le 
soir , ne voulant pas rentrer encore 
dans la ville , il fit dresser une tente 
au milieu de la campagne , et or- 
donna qu'on lui servit à manger. La 
fatigue et l'exercice excitant son 



200 LES MILLE ET UNE NUITS, 

appétit, il s'abandonna aux plaisirs de 
la table , but plus qu'il n'avoit cou- 
tume , et se laissa presqu'aussitôt 
aller au sommeil. 

« Le jeune favori voyant son maî- 
tre dans cet état et mal accompagné , 
craignit pour la sûreté de sa personne. 
Il voulut passer la nuit devant sa 
tente et lui servir de garde. Sur-le- 
rhamp il se levé , tire son épée , et 
se met en sentinelle devant la tente 
du roi. Un des pages , jaloux depuis 
long-temps de sa faveur et de la con- 
fiance que le roi avoit en lui , (e 
voj^int ainsi fépée à la main, lui 
demanda ce qu'il faisoit là à l'heure 
qu'il étoit, et au milieu d'une cam- 
pagne aussi tranquille. « Je veille , 
répondit -il , à la sûreté du roi. Ses 
bontés à mon égard me font un de- 
voir de craindre pour lui , lors même 
qu'il paroît n'y avoir rien à craindre. » 

« Le lendemain matin le page ra- 
conta à plusieurs de ses camarades 
l'action du favori : elle augmenta leur 
haine, et ils crurent avou' trouvé 
i'octasion de le perdre et de sedébar- 



CONTES ARABES. 2'lQ 

rasser de lui. Dans ce dessein , ils se 
présentèrent devant le roi. L'un 
d'eux lui dit qu'ils avoient un avis de 
Ja plus haute importance à lui don- 
ner. « Quel est-il , dit le roi? » 

« Ce jeune marchand , continua le 
page, qui a l'honneur d'approcher si 
souvent de votre Majesté , et que vous 
avez élevé au-dessus de tous les sei- 
gneurs de la cour , a formé le dessein 
d'attenter à votre vie. Nous l'avons 
vu hier soir , tenant une épée nue a 
Ja main , et épiant je moment de se 
jeter sur vous. » 

3) Le roi changea de couleur à ce 
discours , et demanda aux pages s'ils 
avoient quelque preuve du dessein 
criminel qu'ils prétoient à son favori. 
Le page qui portoit la parole pour 
les autres , répondit : « Si le roi veut 
ce soir faire semblant de dormir , et 
observer son favori , il verra de ses 
propres jeux la vérité de ce que nous 
lui avons dit. » 

3) Les pages allèrent ensuite trou- 
ver le favori , et lui dirent : « Le roi 
approuve fort votre zèle ; il est très- 



270 LES MILLE ET UNE NUITS, 

satisfait de ce que vous avez fait hier. 
Ce trait a encore augmenté la con- 
fiance qu'il avoit en vous , et vous ne 
devez pas manquer d'agir de la même 
manière toutes les fois que la même 
circonstance se présentera. 

» La nuit suivante , le roi s' éUmt re- 
tiré dans sa tente , fit semblant de dor^ 
mir comme la veille, et attendit que 
le jeune homme parût pour exécuter 
le projet qu'il lui supposoit. Il le vit 
bientôt s'avancer à l'entrée de la tente, 
et là mettre l'épée à la main. Le roi , 
transporté de colère , et sans attendre 
davantage , ordonna qu'on le saisît , 
et lui dit : «Voilà donc la récompense 
de mes bontés ; je t'ai témoigné une 
confiance particulière , et tu veux 
attenter à mes jours ! » 

« Deux des pages du roi s'avancè- 
rent , et demandèrent s'il falloit tran- 
cher la tête au jeune marchand. « La 
précipitation , répondit le roi est quel- 
c[uefois dangereuse. On peut tou- 
jours punir un coupable , mais on ne 
peut rendre la vie à celui à qui on l'a 
ôlée. Il faut examiner toutes choses 



CONTES ARABES. 2Jl 

îi loisir. » Le roi ordonna seulement 
qu'on conduisit le jeune homme en 
prison : il rentra dans la ville , et 
s'occupa d'autres affaires. 

» Le lendemain le roi alla encore 
à la chasse , et ne revint que le soir. 
Il sembloit avoir oublié l'affaire du 
jeune marchand. Les visirs lui re- 
présentèrent qu'il étoit dangereux de 
tarder à punir en pareille circons- 
tance; que l'espoir de l'impunité pou- 
voit enhardir des ambitieux , et que 
déjà le peuple murmuroit. 

» Le roi sentit alors se ranimer sa 
colère : il ordonna qu'on amenât le 
jeune homme , et qu'on lui tranchât la 
tête . O n lui banda les jeux ; fexécuteur 
leva le glaive sur sa tête ; et , s'adres- 
santau roi, selon l'usage, lui demanda 
s'il devoit frapper le coup mortel. 

» Le roi apercevant en ce mo- 
ment un vieillard et une femme qui 
accouroient , les jeux baignés de lar- 
mes , et avec toutes les marques de 
la plus grande désolation , ordonna 
qu'on suspendît l'exécution , fit ap- 
in'ocher ces inconnus , prit un papier 



272 LES MILLE ET UNE NUITS, 

que le vieillard lui présenta , et j lut 
à haute voix ces mots : 

« Au nom du Dieu de bonté et de 
» miséricorde , ne vous hâtez pas de 
» faire mourir ce jeune homme ! Un 
» excès de précipitation m'a. rendu 
3) cause de la mort de son frère , et 
» maintenant je gémis de sa perte. Si 
« vous voulez une victime, faites-moi 
» péi'ir à la place de celui-ci. « 

» L'hoanme inconnu qui étoit , 
comme on voit, le père du jeune 
marchand , étoit prosterné aux pieds 
du roi et fondoit en larmes , ainsi que 
son éj)ouse. Le roi , touché de ce spec- 
tacle , les fit relever , et dit au vieil- 
lard de raconter son histoire. 

j) Le roi eut à peine entendu quel- 
ques mots , qu'il poussa un cri , se 
leva de son trône , et se jetant au cou 
du vieillard , lui dit : « Vous êtes 
mon père. » Il embrassa ensuite sa 
mère , courut à son frère , lui arra- 
cha le bandeau de dessus les jeux , et 
le serra dans ses bras. 

» C'est ainsi , ô Roi , dit le jeune 



CONTES ARABES. 270 

intendant en finissant, c'est ainsi que 
la précipitation du marchand lui 
causa bien des regrets , et que la sage 
lenteur de son fils l'empêcha de faire 
périr son frère, et lui fit relrouv^er 
son père et sa mère. Que votre Ma- 
jesté ne se hâte donc pas de me faire 
périr , de peur quelle ne se repente 
ensuite , et ne soit fâchée de ma 
mort. » 

Le roi ayant entendu l'histoire du 
marchand et de ses deux enfans , or- 
donna de nouveau de reconduire le 
jeune esclave en prison , et dit au 
visir qu'il examineroit encore le len- 
demain cette affaire , et que ce retard 
n'empêcheroit pas le coupable d'ex- 
pier y par sa mort , le crime qu'il avoit 
commis. 

Le lendemain , qui étoit le troi- 
sième jour de la détention du jeune 
prince , le troisième visir se présenta 
devant le roi, et lui dit : « O Roi , ne 
perdez pas de vue l'affaire de votre 
jeune intendant , et ne différez pas 
davantage le châtiment qu'il a mérité l 



274 I-ES MILLE ET UNE NUITS, 

Son audace est connue de tous vos 
sujets , et l'on attend impatiemment 
sa punition. Faites-le périr au plu- 
tôt , afin que l'on cesse de parler de 
cette affaire , et qu'on ne dise pas que 
le roi a trouvé un jeune homme dans 
l'appartement de la reine, et lui a 
pardonné un crime qui ne méritoit 
pas de pardon. » Le roi , piqué de 
ces paroles , ordonna qu'on lit ve- 
nir le jeune intendant chargé de 
chaînes , et lui dit : « Malheureux , 
tu as compromis mon honneur ; tu 
as porté atteinte à la réputation de 
la reine : il faut que je te fasse ôter la 
vie. » 

M O Roi , reprit le jeune homme , 
attendez encore un ])eu pour venger 
l'injure que vou j c rojez avoir reçue l 
La patience est toujours utile, et 
souvent nécess.iire. Elle adoucit les 
maux , et procure quelquefois les 
plus grands avantages. Dieu ne man- 
que jam.ais de récompenser la pa- 
tience : c'est elle qui a lire Abousa- 
ber du fond d'un puits pour le faire 
monter sur le trône. » 



CONTES ARABES. 270 

« Quel étoit cet Abousaber , reprit 
vivement le roi ? Raconte - moi son 
histoire. » 



276 LES MILLE ET UNE NUITS , 



HISTOIRE D'ABOUSABER, 



ou 



DE L'HOMME PATIENT. 



«Sire, dit le jeune homme, un 
riche fermier, nommé Aboiisaber, 
avoit une femme et deux enfans. Ils 
demenroient dans un village , qu'ils 
rendoient heureux ])ar leur huma- 
nité et par les travaux qu'ils procu- 
roient aux habitans. Les uns culti- 
voient les terres d'Abousaber , les 
autres avoient soin de ses nombreux 
troupeaux. 

)) Un de ses gens revint.un pur a 
la maison saisi d'effroi, et dit qu'il 
avoit vu rôder un lion dans le voisi- 
nage. En effet, l'animal déchira le 
même jour quelques moutons. H en 



CONTES ARABES. 277 

fît autant le lendemain , et conti- 
nuoit tous les jours ses ravages. Les 
troupeaux d'Abousaber dimmnoient 
rapidement, et alloient être entière- 
ment détruits. Sa femme, affligée d'un 
événement qui poiivoit entraîner la 
ruine de leur fortune , lui dit au bout 
de quelques jours : a Mon ami , ce 
lion a déjà fait périr la plus grande 
partie de nos bestiaux. Monte à che- 
val , mets-toi à la tête de ta maison , 
cherche la retraite de ce féroce ani- 
mal , et débarrasse-nous de ce fléau . » 

a Ma femme, répondit Abousa- 
ber , prends patience : la patience est 
ici le parti le plus avantageux. Le 
lion auteur de nos maux , est cruel , 
injuste et méchant : Dieu punit les 
injustes ; la méchanceté du méchant 
retombe toujours sur lui, et la patience 
seule nous débarrassera de celui-ci. » 

i) Quelques jours après, le roi étant 
à la chasse , rencontra le lion : on le 
poursuivit , on l'entoura , et on le 
tua. Abousaber ayant appris cette 
nouvelle , dit à sa femme : « N'avois- 
je pas raison de te dire que la mé- 

VIII. 24 



278 LES MILLE ET UNE NUITS, 

chanceté du méchant retombe sur 
lui? Si j'avois voulu tuer moi-même 
ce lion , je n'aurois peut - être pas 
réussi.Voilàl'avantage delà patience.» 

« Quelque temps après , il se com- 
mit un assassinat dans le village qu'lia- 
bitoit Abousaber. Le roi, pour punir 
le village , le fit saccager et mettre au 
pillage. On enleva une grande partie 
ae ce que possédoit Abousaber. Sa 
femme lui dit alors : « Tous ceux qui 
sont auprès du roi te connoissent, et 
sont convaincus de ton innocence. 
Présente une requête au roi, afin 
qu'il te rende tes biens. » 

«Ma iemme, répondit Abousa- 
Ijer , ne vous ai-je pas dit que le mal 
retombe toujours sur celui qui le 
fait ? Le roi fait du mal , il en sera 
puni. Quiconque prend le bien d'au- 
trui, doit se voir bientôt enlever le 
sien propre. » 

» Un des voisins d'Abousaber , 
autrefois jaloux de son opulence , et 
qui étoit toujours son ennemi, enten- 
dit ces propos et en informa le roi. On 
enleva , par son ordre , tout ce qui res- 



CONTES ARABES. 279 

toit à Aboiisaber , et on le chassa de sa 
maison avec son épouse et ses enfans. 
« Comme ils s'avançoient dans la 
campagne , sans trop savoir où por- 
ter leurs pas , la femme d'Abousa- 
ber lui dit : « Tout ce qui nous 
arrive est l'effet de ta lenteur et de ta 
négligence. » « Ma femme , répondit- 
il , aie patience : la patience est tou- 
jours récompensée. » 

» A peine avoient-ils fait quelques 
pas , qu'ils furent rencontrés par des 
voleurs , qui leur enlevèrent Je peu 
qu'ils avoient avec eux , les dépouillè- 
rent de leurs habits , et emmenèrent 
leurs deux enfans. La femme d'A- 
bousaber lui dit alors en pleurant : 
« Mon ami, laisse là tes idées ; cours 
après les voleurs ; peut-être auront- 
ils pitié de nous , et nous rendront- 
ils nos enfans. « 

» Ma femme, répondoit toujours 
Abousaber, aie patience; l'homme 
qui fait le mal en est toujours puni , 
et souvent le mal qu'il fait tourne 
contre lui. Si je cours après ces vo- 
leurs , Tua deux peut-être tirera son 



28o LES MILLE ET UNE NUITS , 

sabre , me tuera , et alors que devîen- 
drois-tu!^ Aie patience ^ te dis -je: la 
patience est toujours récompensée. » 

« En continuant leur route, ils arri- 
vèrent à un village du Kerman(i) , 
près duquel couloit une rivière. « Ar- 
réte-toi un instant, dit Abousaber à 
son épouse , afin que j'aille dans ce 
villai2;e minformer de Tendroit où 
nous pourrons loger. » En disant ces 
mots , il laissa sa femme sur le bord 
de la rivière , et se rendit au village. 

)) Tandis qu'il étoit au village , un 
cavaliei' vnit faire boire son cheval à 
la rivière. Il vit la femme d Abou- 
saber , la trouva de son goût , et lui 
dit : « Montez avec moi , je vous 
épouserai , et vous ièrai un sort avan- 
tageux. » « Je suis mariée , répondit 
l'épouse d'Abousaber. » Le lavalier 
tirant alors son sabie , la menaça de la 
tuer si elle ne cousentoit pas à le 
suivre. La nialheureuse ne pouvant 
opj)(j.ser de résistance , écrivit avec le 
bout du doiiit sur le sable : 



(i) Province de Perse. 



CONTES ARABES. 2'Ôl 

u O Abousaber , tu as perdu par 
» ta patience , ton bien , tes enfans , 
« ta femme enfin, qui fétoit plus 
i) chère que tout ! Te voilà seul , et 
» nous verrons à quoi te servira ta 
» patience. » 

» Le cavalier ne lui laissa pas le 
temps d'en écrire davantage : il la 
prit en croupe , et s'enfuit avec elle. 

)) Abousaber étant de retour , et 
ne voyant pas sa femme , lut ce qui 
étoit écrit sur le sable. Il se mit à 
pleurer, et s'assit , accablé de cliao;rin. 
«Abousaber, dit-il en lui-même, 
c'est à ce moment qu'il faut plus que 
jamais t'armer de patience ; mais 
peut-être tu es réservé à quelqu'é- 
preuve encore plus rude. » Se levant 
ensuite , il marcha comme un homme 
égaré , et sans savoir ou il alloit. If 
arriva dans un endroit ou l'on faisoit 
travailler les ^eiis par corvée à bâtir 
un palais pour le roi. 

n Aussitôt qu'on vit Abousaber, on 
le prit , et on lui dit de travailler avec 
les autres à bâtir le palais , ou cpi'il 
alloit être mis en prison pour toul3 



£d2 lES MILLE ET UNE NUITS, 

Sel vie. AboUvSaber se joignit aux ou- 
vriers , et recevoit par jour, pour 
tout salaire, un petit pain d'orge. II 
travailloit ainsi depuis un mois , lors- 
qu'un de ses camarades se laissa tom- 
ber du haut d'une échelle , et se 
cissa la jambe. Comme il crioit et se 
iamentoit , Abousaber s'approcha , et 
lui dit : « Preuds patience , et ne 
pleure pas : la patience adoucira ton 
mal. » «Et jusqu'à quand me faudra- 
t-il avoir patience , répondit brusque- 
ment l'ouvrier ? » « Aie toujours pa- 
tience , reprit Abousaber ; car la pa- 
tience peut tirer un homme du fond 
d'un puits , et le faire monter sur le 
trône, n 

» Le roi dont on batissoit le palais 
étoit en ce moment par hasard à une 
fenêtre. Il entendit les paroles d'A- 
bousaber, en fut irrité , et ordonna 
qu'on le saisît. Il j avoit dans le pa- 
lais un puits , accompagné d'un vaste 
souterrain. Le roi Vy fit descendre , 
et lui dit : « Insensé, tu vas voir 
maintenant si tu pourras sortir de ce 
puits , et monter sur le trône. » Le 



CONTES ARABES. 283 

roi revint le lendemain dire la même 
chose au malheureux Abousaber. 
Tous les jours il lui faisoit donner un 
pain , et lui répétoit les mêmes pa- 
roles auxquelles Tinfortuné ne répon- 
doit rien. 

« Le roi avoit eu autrefois un 
frère , contre lequel il avoit conçu de 
la jalousie , et qu'il avoit fait renfer- 
mer dans ce souterrain. Ce frère 
n'avoit pu supporter long - temps 
l'ennui et la rigueur d'une telle cap- 
tivité. Les grands du royaume , qui 
ignoroient sa mort , murmuroient 
d'une détention aussi longue , et 
taxoient le roi d'injustice. D'autres 
raisons se joignant à celle-ci , le mé- 
contentement devint général. Le roi 
ne fut plus regardé que comme un 
tyran : on se jeta un ]our sur lui , et 
on le tua. 

» On alla aussitôt au souterrain , et 
on fit sortir Abousaber , que l'on pre- 
noit pour le frère du roi. La ressem- 
l:»lance qu'Abousaber avoit réelle- 
ment avec lui , le temps écoulé de- 
puis que ce frère avoit élé renfermé , 



S34 LES xMILLE ET UNE NUITS , 

tout cela fît c[u'oii ne s'aperçut pas 
de l'erreur. Un des principaux sei- 
gneurs du royaume vint dire à Abou- 
saber : « Nous nous sommes défaits 
de votre il ère , dont la tjranuie éloit 
devenue insupportable , et vous allez 
régner à sa place. » 

3) Abousaber ne répondit rien , et 
reconnut que son élévation étoit la 
récompense de sa patience. Ou le re- 
vêtit des habits royaux, et on le fit 
monter sur le trône. Abousaber fît 
régner avec lui la justice et l'é([uité. 
En se montrant généreux et bienfai- 
sant, il gagna lamour de ses sujets , 
et se fit obéir autant par amour que 
par devoir. Il ne négligeoit pas les 
affaires du dehors ; il avoit soin de 
bien défendre ses frontières , et en- 
tretenoit de nombreuses armées. 

» Le roi qui avoit fait enlever à 
Abousaber tout ce qu'il possédoil , 
et qui l'avoit chassé du village qu'il 
habitoit , éprouva bientôt lui-même 
un sort pareil. Un de ses voisins avec 
lequel il étoit en guerre entra dans 
son pays à la têle dune armée consi- 



CONTES ARAEES. 285 

dévable , s'empara de la capitule , et 
l'obligea de se dérober , par la fuite , 
à la cruauté du vainqueur. 

» Ce roi fugilii', accompagné seu- 
lement de quelques officiers , vint à 
la cour d'Abousaber , pour lui de- 
mander du secours. Ils se recon- 
nurent à la première entrevue. « Tu 
vois, lui dit Abousaber, l'eftët et la 
récompense de la patience. Le Tout- 
Puissant te, livre entre mes mains. » 

3) Abousaber ordonna qu'on dé- 
pouillât le roi fugitif et ses officiers 
de tout ce qu'ils avoient , leur fit ôter 
même leurs habits , et les cliassa de 
ses états. 

» Toute sa cour, l'armée et Jo peu- 
ple furent étonnés de ce traitement, 
qui paroissoii si conti'aire à L'huma- 
nité qu' Abousaber avoit montrée jus- 
que-là, et n'en concevoient pas la 
raison. On se disoit mutuellement : 
V Quelle est donc la conduite de notre 
souverain ? Un roi voisin vié'nt im- 
plorer son secours , et il le dépouille 
de tout! Ce n'est pas ainsi qi\e les rois 
en agissent ordinairement. » 



286 LES MILLE ET UNE NUITS, 

« Quelque temps après , Abousa- 
ber ayant appris que des voleurs infes- 
toient une province de ses états , en- 
voya des troupes à leur poursuite : ils 
furent surpris , entourés et amenés 
devant lui. Abousaber les reconnut 
pour les brigands qui lui avoient en- 
Jevé ses enfans. Il demanda au chef 
de la troupe où étoient les enfans 
qu'ils avoient enlevés tel jour , dans 
tel endroit ? Le chef des voleurs lui 
répondit : 

« Sire , les voici parmi nous. Les 
sentimens que nous avons remarqués 
en eux, les mettent au-dessus de notre 
profession. Attachez-les à votre ser- 
vice ; prenez aussi les richesses c^ne 
nous avons amassées , et que nous 
sommes prêts à vous découvrir ; nous 
renoncerons au métier de brigands , 
et nous combattrons dans vos armées 
pour la défense de fempire. « 

» Le roi donna ordre de faire en- 
trer dans son appartement les deux 
jeunes gens. 11 demanda ensuite au 
chef des voleurs où étoient leurs ri- 
chesses? Le chef des voleurs lui in- 



CONTES ARABES. l^oj 

cliqua les souterrains où elles ëtoient 
renfermées. Dès qu'il eut fait cette 
déclaration , le roi commanda qu'on 
Jui tranchât la tête , ainsi qu'à tous 
ses compagnons. 

» Les sujets d'Abousaber murmu- 
rèrent de plus en plus contrelui. « Ce 
roi , disoient-ils , est encore plus in- 
juste que son frère : ces voleurs ont 
découvert de grandes richesses, et 
ofFroient de renoncer à leurs brigan- 
dages , il fait grâce à deux d'entr'eux, 
et fait mourir les autres» » 

« A quelque temps de là , un cava- 
lier vint se plaindre à Abousaber que 
sa femme repoussoit ses caresses , et 
n'avoitpour lui que du mépris. « Fai- 
tes venir votre femme , lui dit le roi : 
il est juste que j'entende ses raisons. » 
Ire cavalier sortit , et revint peu après 
avec son épouse. Abousaber feut à 
peine aperçue, qu'il ordonna qu'on 
fa conduisit dans son appartement, 
et qu'on coupât la tête au cavalier. 

» A ce nouvel arrêt , les grands ei 
le peuple ne purent contenir leur in- 
dignation , et les murmures éclaté- 



2ou LES MILLE ET UîsE KUlTb^, 

rent de toutes paris. Abousaber prit 
alors la parole , et dit : 

« Grands de l'état, visirs, et vous 
tous qui êtes ici présens , il est temps 
de vous découvrir la vérité, et de 
faire cesser tout à -la -fois et votre 
erreur sur ma personne , et l'étonne- 
ment que vous causent les jugemens 
que je viens de rendre. Je ne suis pas 
le frère de votre dernier roi. Etraii- 
ger dans ces lieux , j'y venois cher- 
cher un asile. On s'empara de moi, et 
on me fît travailler de force à la cons- 
truction de ce palais. Un de mes com- 
])agnons de travail s'étant cassé la 
jambe , je f exhortois à la patience , 
en lui disant : « L'excellence de la 
patience est telle , qu'elle pourroit 
élever sur le trône un homme pré- 
cipité au fond d'un puits. « 

M Votre dernier roi m'entendit. Il 
fut choqué de cette maxime , préten- 
dit m'en prouver l'extravagance , et 
me fît descendre dans un puits. Vous 
lui'w avf'z tiré pour me placer sur le 
Irôue. IJJeu a voulu ]iar-là justifier 
Ja véril(>dela maxime que nion prédé- 



CONTES ARABES. 289 

resseur traitoit de folie , et récompen- 
ser la patience que j'ai montrée dans 
î^s malheurs que je vais vous raconter. 
» Ce roi voisin qui venoit implo- 
rer mon secours , et que j'ai renvoyé 
après lui avoir ôté tout ce qu'il avoit, 
fut autrefois mon souverain. Il sem- 
para injustement de tous mes biens ^ 
et me chassa de mon pays. Je n'ai 
fait qu'user envers lui de représailles, 
et lui faire. subir la loi du tahon. 

» Les voleurs exécutés par mon 
ordre , m'eidevèrent le peu que j'em- 
portois dans mon exil , m'ôtèrent 
jusqu'à mes habits, et emmenèrent 
avec eux mes enfans. Ce sont ces 
deux jeunes gens que j'ai fait entrer 
dans le palais , et que vous avez re- 
gardés comme des voleurs à qui je 
iaisois grâce. Quant aux brigands qui 
me les avoient enlevés , je ne pou- 
vois avoir égard à leur repentir et à 
leurs protestations. Ils avoient mé- 
rité, plus d'une fois la mort, et n'é- 
toient pas dignes de servir l'état. 

« Le cavalier à qui on a tranché 
la léte , me ravit aia femme , la seule 

yin. 2^ 



zgO LES MILLE ET UNE NUITS, 

consolation qui me restoil. J'avois 
droit de la reprendre , et c'est elle 
que j'ai fait conduire dans l'intérieur 
du palais. 

5) Tels sont les motifs de la con- 
duite que j'ai tenue dans ces der- 
nières circonstances. Si elle vous a 
d'abord paru injuste et cruelle, vous 
devez maintenant reconnoître qu'elle 
est conforme aux règles de la justice 
et de la plus exacte équité. « 

» Les grands du royaume ayant 
entendu le discours d' Ahousaber , se 
prosternèrent à ses pieds , et lui de- 
mandèrent pardon des murmures qui 
leur étoient échappés. Ils lui témoi- 
gnèrent leur admiration de la pa- 
tience avec laquelle il avoit supporté 
tant de maux, et lui protestèrent que 
ce qu'ils venoient d'apprendre ne i'ai- 
soit qu'augmenter leur attachement 
et leur amour pour lui. Ahousaber 
les remercia , et s'empressa d'aller 
rejoindre sa femme et ses enfans. Il 
fit éditer la joie qu'il avoit de les re- 
voir, et dit à sa iemme : « Tu vois 
ïes avantages et la récom|3ense de la 



CONTES ARABES. 2^1 

natience. Ses fruits se font attendre ; 
mais ils sont aussi doux que ceux de 
la précipitation sont amers. » 

» Ainsi donc, ô Roi , dit le jeune 
intendant à Azadbaklit, quelles que 
soient votre grandeur et votre puis- 
sance , vous ne devez pas dédaigner 
de faire usage de la patience. » 

li'liistoire d'Abousaber, ou l'hom- 
me patient, avoit un peu apaisé la 
colère d'Azadbaklit. Il donna ordre 
de reconduire le jeune homme en 
priion. 

Le quatrième visir, nommé Zou- 
schad , se présenta devant le roi le 
quatrième jour, s'inclina profondé- 
ment, et lui dit : « Sire, ne vouiî 
laissez pas séduire par les récits de 
votre jeune esclave ; tant qu'il vivra , 
vos sujets ne cesseront de sentrelenir 
de sa témérité , et vous ne pourrez 
jouir d'un repos assuré. » «Tu as 
raison , visir, dit le roi Azadbakht ; 
qu'on amène cet insolent , je vais 
lui faire trancher la tête. » Le jeune 



2g2 LES MILLE ET UNE NUITS, 

intendant fut aussitôt amené char- 
gé de chaînes. « Malheureux , kii dit 
le roi, tu crois par tes discours me 
faire oublier ton forfait, et éviter la 
mort par ton éloquence 5 mais l'injure 
que tu m'as faite est trop grande pour 
que je puisse en perdre le souvenir, 
et je veux la laver aujourd'hui dans 
ton sang. » 

« Sire , répondit le jeune homme , 
ma vie est entre vos mains ; vous 
pouvez en disposer quand vous vou- 
drez ; mais attendez encore un peu : 
la pi écipitation e^t le défaut de la mul- 
titude, la patience est la vertu des 
souverains; plus leur puissance est 
grande , plus ils doivent en user avec 
prudence. D'un mot vous pouvez 
tranciier le fil de mes jours; mais 
vous ne pourrez le renouer , si par 
hasard vous éprouvez dans la suite 
quel jues regrets. L histoire du prince 
Èeh( z ;d renferme plusieurs traits 
qui montrent bien les dangers de la 
précipitation. » «Eh bien , dit Azad- 
bakht , je consens à t'entendre en- 
core raconter cette histoire. » 



CONTES ARABES. 2.Ç)3 

HISTOIRE 

DU PRINCE BEHEZAD. 



« Sire, continua le jeune intendant, 
un roi de Perse avoit un fils d'une 
beauté si accomplie, qu'il passoit pour 
un prodige, et que personne dans 
toute la Perse ne pouvoit lui être com- 
paré. Ce jeune prince , dont l'imagi- 
nation étoit vive et l'esprit ardent, 
aimoit les gens instruits , sur - tout 
ceux qui avoient parcouru divers 
pays. Il leur faisoit toutes sortes de 
questions , et causoit familièrement 
avec eux. 

» Un jour qu'il avoit réuni un grand 
nombre de négocians et de vojageurs , 
plusieurs d'entr'eux s'entretenoient 
près de lui de sa beauté. Il prêta 
l'oreille à leur conversation, et en- 
tendit ces paroles : 

K Le prince Beliezad est le plus bel 



204 LES MILLE ET UNE NUITS , 

» homme de toute la Perse -, mais il y a 
» dans leTurquestan (i) une princesse 
» qui passe pour la plus beUe du 
» monde. » 

» Ce peu de mots piqua vivement 
la curiosité de Behezad. 11 se tourna 
du côté du marchand qui parloit 
ainsi , et lui demanda quelle étoit ia 
princesse dont il venoit de faire l'éloge'r* 
« Prince , répondit le marchand , c'est 
îa fille du roi du Turquestan. Tous 
ceux qui ont été dans ce pajs ont en- 
tendu vanter comme moi sa beauté , 
et l'on dit que les qualités de son es- 
prit ne le cèdent pas aux charmes de 
sa personne. » 

» Ces paroles firent une telle im- 
pression sur le cœur du prince Be- 
hezad , qu'il conçut aussitôt une vio- 
lente passion pour la princesse. Sa 
santé s'altéra , son visage devint pâle , 
et il tomba dans une mélancohe que 
rien ne pouvoit dissiper. Le roi son 

Î3ère s'aperçut de ce changement , et 
ui en demanda la cause. Le prince 

— '■ ' ' ■ ' — 

(i) Pays (l'Asie, dans la grande Tartaric. 



CONTES ARABES. 2gTy 

se troubla , rougit , céda aux instan- 
ces de son père , et lui fit l'aveu de sa 
passion. 

« Pourquoi , lui dit alors le roi , 
l'abandonner à la tristesse , et te lais- 
ser ainsi consumer inutilement? La 
princesse dont tu es amoureux peut 
devenir ton épouse. Je vais la de- 
mander pour toi au roi son père : ma 
puissance est égale à la sienne, et 
j'espère qu'il ne dédaignera pas notre 
alliance. » 

» Dès c[ue Behezad eut conçu l'es- 
poir d'obtenir l'objet de sa passion , 
l'impatience succéda cbez lui à l'abat- 
tement. Le roi de Perse envoja sur- 
le-champ des ambassadeurs au roi 
de Turquestan pour lui demander sa 
fille , en le priant de régler lui-même 
les conditions du mariage avec le 
prince de Perse. Le roi du Turques- 
tan consentit à donner sa fille au 
prince, à condition qu'il recevroit 
six cent mille pièces d'or. 

» Le roi de Perse envoya aussitôt 
tout ce crui se trouvoit dans son tre- 



ut ce qu 
r , et fit 



ijor , et fit dire au roi du Turquestan 



2(j6 LES MILLE ET UNE NUITS , 

qu'il enverroit incessamment cher- 
cher la princesse , et qu'il hii feroit 
remetlre alors le reste de la somme. 
Il fit part de tout cela au prince Behe- 
zad , et lui dit : « Tu es maintenant 
assuré de possé 1er la princesse : il ne 
reste plus qu'une somme assez mo- 
dique à pajer à son père ^ je l'aurai 
bientôt rassemblée , et j'env^errai 
aussitôt chercher la princesse. » 

» Ce retard rendit le jeune prince 
furieux. Il quitte brusquement son 
-}oère , prend son épée , sa lance . 
monte à cheval, sort du palais, et 
s'éloigne de la capitale. Il miarche 
ainsi pendant plusieurs jours, et quitte 
le royaume de son père , dans le des- 
sein d'attaquer une caravane, et de 
se procurer ainsi plus promptement 
Pargent qui restoit à payer pour com- 
pléter la dot de la princesse. 

« Ce projet insensé eut l'issue qu'il 
devoit naturellement avoir. Behezad, 
eu attaquant une caravane, éprouva 
une résistance à laquelle il ne s'étoit 
pas attendu. Il fut entouré, fait pri- 
sonnier , et conduit devant le roi du 



CONTES ARABES. 297 

Kliorassan. Ce roi , frappé de la 
bonne mine du prince , ne voulut pas 
croire que ce fût un voleur : il l'engagea 
d'avouer qui il étoit , et pourquoi il 
s'étoit porté à cet excès ? » 

» Behezad eut honte de se faire 
connoître , et aimant mieux mourir 
que de déshonorer son nom , protesta 
au roi qu'il n'étoit qu'un voleur et un 
brigand. Le roi toujours persuadé , 
malgré cela , que ce jeune homme ne 
pouvoit être un voleur, le fit conduire 
en prison , espérant découvrir un 
jour qui il étoit , et lui donna quel- 
qu'un pour le servir. 

)) Quelque temps après , le bruit 
se répandit que le prince Behezad 
avoit disparu. Le roi son père écrivit 
à tous ses voisins pour en apprendre 
des nouvelles , et leur fit en même 
temps la peinture du jeune prince. 
Le roi du Khorassan reconnut aussi- 
tôt que le jeune homme qu'on lui 
avoit amené comme un voleur, et 
qu'il retenoit en prison , étoit le prince 
Behezad. Il le fit venir , et lui mon- 
tra la lettre du roi son père. 



2r).3 LES MILLE ET UNE NUITS, 

» Behezad parut confus , et raconta 
au roi du Khorassau son aventure. 
liC roi du Khorassan lui représenta 
le danger auquel il s'étoit exposé par 
une conduite aussi étourdie, et lui 
fit sentir combien il étoit heureux que 
lui-même se fût conduit avec autant 
de prudence , et ne lui eût pas fait 
subir sur-le-champ la punition qu'il 
sembloit mériter. Il le fit ensuite 
revêtir d'un habillement magnifique, 
et lui offrit la somme qui manquoit 
encore à la dot de la princesse. Behe- 
zad l'ajant acceptée , le roi du Kho- 
rassan lui dit qu'il alloit envoyer des 
ambassadeurs au roi de Perse , pour 
l'informer de ce qui s'étoit passé , et 
calmer son inquiétude. Il lui de- 
manda en même temps s'il vouloit les 
accompagner, et retourner à la cour 
de son père. Behezad , trop empressé 
d'obtenir la princesse pour songer à 
retourner alors en Perse , pria le roi 
du Khorassan de mettre le comble à 
ses bontés, en lui permettant de se 
rendre directement à la cour du Tur- 
questan. 



CONTES ARABES. 2()^ 

« Si je retourne auprès de mon 
père, ajouta- 1 -il, il me faudra at- 
tendre qu'il envoie chercher la prin- 
cesse , et que les envoyés soient de 
retour. Tout cela demandera bien du 
temps. Je suis ici sur la route du 
Turquestan, j j serai bientôt arrivé, 
et je recevrai sa main à la cour du 
roi son père. » 

« Le roi du Khorassan se init à 
rire , et fut étonné de l'humeur vive , 
et de l'impatience du jeune prince. 
« Je crains pour vous , lui dit-il , les 
suites de cette vivacité. Prenez garde 
qu'elle ne soit un obstacle à votre bon- 
heur, et ne vous empêche d'obtenir 
l'objet de vos Vœux. » Il lui fit ensuite 
remettre l'argent dont il avoit besoin 
pour son voyage , le chargea de let- 
tres de recommandation pour le roi 
du Turquestan , et lui donna une 
suite digne de son rang et de la cir- 
constance. 

» Le prince, transporté de joie, se 
mit aussitôt en chemin. Il faisoit la 
plus grande diligence, marchoit nuit 
et jour, et ne s'anétoit que le temp^ 



SoO lES MILLE ET UNE NUITS, 

nécessaire pour laisser prendre de ist 
nourriture aux hommes et aux che- 
vaux. Quelque court que fût ce temps, 
Behezad le trouvoit encore trop long. 

)) Le roi du Turquestan , prévenu 
de l'arrivée du prince Behezad , en- 
voya au-devant de lui les principaux 
seigneurs de sa cour , le fit loger dans 
un magnifique palais qui touchoit au 
sien , et ordonna qu'on préparât tout 
pour le mariage de sa fille. Deux 
jours paroissent indispensables pour 
les préparatifs j mais ce délai sem]')le 
un siècle à l'amoureux Behezad : il 
veut absolument voir la princesse, et 
cherche tous les moyens de satisfaire 
son ardeur impatiente ; mais les usa- 
ges de la cour du Turquestan , la vi- 
gilance de la reine , qui ne quitte pas 
la princesse et la tient soigneuse- 
ment renfermée , rendent inutiles les 
diverses tentatives du prince* 

» Le troisième jour , qui avoit été 
fixé pour la cérémonie du mari^ige, 
étant enfin arrivé, le prince apprend 
que son appartement n'est séparé de 
celui de la princesse que par un mur. 



CONTES ARABES. CtOX 

Il l'examine avec attention , aperçoit 
une légère ouverture, et j applique 
ses jeux. 

)) On étoit alors occupé de la toilette 
de la mariée. Sa mère s'étant aperçue 
que quelqu'un la regardoit, prit deux 
fers chauds des mains des femmes 
qui arrangeoient ses cheveux , les in- 
troduisit dans l'ouverture , et creva 
les jeux du prince. La douleur lui 
fit pousser un cri perçant ; il tomba 
sans connoissance. Ses gens accou- 
rent à son secours, le relèvent, le 
rappellent à la vie , et lui demandent 
quel accident l'a réduit dans cet état? 
Son malheur lui fait alors reconnoi- 
Ire son défaut. « C'est mon impa- 
tience , répondit-il en soupirant. Dans 
quelques instans j'allois posséder et 
contempler à mon aise celle qui de- 
voit me rendre heureux. Je n'ai pu 
attendre quelques instans ; mes yeux 
ont voulu joLur d'avance du plaisir 
de la voir : ils en sont punis par la 
privation de la lumière. » 

i) C'est ainsi, ô Roi, ajouta lô 
VIII, at> 



O02. LES MILLE ET UNE NUITS , 

jeune intendant , que l'impatience de 
Behezad lui lit perdre l'esp(3ir d'être 
heureux au moment où il alloit le 
devenir , et (^ue la précipitation de 
celle qui devoit être sa belle-mère , la 
rendit elle - même l'instrument du 
malheur de ce prince. Considérez 
donc les funestes conséquences de ces 
défauts , et ne vous hâtez pas de me 
faire mourir. » 

Azadbakht ayant entendu l'histoire 
de Behezad , ou du prince impatient, 
parut réfléchir profondément. Il con- 
gédia l'assemblée, et fit reconduire 
en prison le prévenu. 

Le cinquième visir, nommé Ge- 
herbour, se présenta le lendemain 
devant le roi , se prosterna humble- 
ment , et lui dit : « Sire , si vous 
aviez vu un de vos sujets porter un 
œil indiscret dans Tintérieur de votre 
palais , ou si seulement vous enten- 
diez dire que quelqu'un eut eu celle 
audace , vous croiriez devoir lui faire 
arracher les jeux : quel traitement 
devez-vous donc faire éprouver à ce- 



CONTES ARABES. 003 

lui que vous avez trouvé au milieu de 
votre appartement , couché sur votre 
lit royal, à un vil esclave qui a voulu 
attenter à l'honneur de la reine ? 
Comment pouvez - vous diJBTérer de 
punir un tel crime , et laisser vivre 
un instant le coupable ? Hâtez-vous 
de laver cet affront dans son sang. Ce 
conseil , Sire , m'est dicté par l'amour 
de mon devoir, et par mon attache- 
ment pour vous. Il s'agit de mainte- 
nir le respect qui vous est dû , et d'as- 
surer la tranquillité de l'état. Prolon- 
ger plus long -temps l'existence d'un 
tel criminel, c'est porter atteinte à 
lun et à l'autre.» 

Azadbakht sentit alors se réveiller 
en lui le ressentiment de l'affront qu'il 
crojoit avoir reçu , et se reprocha de 
n'être pas encore vengé. Il ordonna 
qu'on préparât tout pour le supplice, 
et qu on amenât le jeune homme. 
« Malheureux , lui dit-il en le voyant, 
faitroplong-tempsdifféré ta punition. 
Ce retard compromet ma tranquillité 
et celle de Pétat. Tu vas subir le châti- 
ment que tuas mérité par ton crime, a 



3o4 LES MILLE ET UNE NUITS , 

« Je n'ai pas commis de crime , 
répondit le jeune intendant avec assu- 
rance , et ne crains pas pour ma vie. 
Cette crainte est faite pour le cou- 
pable : lui seul doit redouter la puni- 
tion ; et quoiqu'il ait long-temps sur- 
vécu à son crime, il éprouve enfin le 
sort du roi Dadbin et de son visir. » 

« Je ne connois pas cette histoire , 
dit Azadbaklit. n 



CONTES ARABES. 3o5 



HISTOIRE DU ROIDADBIN, 



ou 



DE LA VERTUEUSE AROUA. 



« Sire , continua le jeune intendant, 
un roi du Tabarestan (i), nommé 
Dadbin , avoit deux visirs , dont l'un 
s'appeloit Zourghan , et l'autre Car- 
dan 5 Zourghan avoit une fille qui pas- 
soit, non-seulement pour la plus belle 
personne de son temps , mais même 
pour la plus sage et la plus vertueuse. 
Ces qualités étoient soutenues en elle 
par une grande piété. Elle pratiquoit 
tous les exercices de la religion, obser- 
voijt exactement les jeûnes , et vaquoit 
souvent à la prière. 

« Le roi Dadbin ayant entendu 
parler de la beauté et des vertus 

(t) Province de Perse ; rancienneHircanie. 



3o6 L'ES MILLE ET UNE KUITS, 

d'Aroua ( c'étoit le nom de cette per- 
sonne si rare ) , envoya chercher le 
visir son père , et la lui demanda en 
mariage. Le visir à cette demande se 
prosterna devant le roi , lui témoigna 
qu'il seroit très-honoré de cette al- 
liance , et le pria de permettre seule- 
jnent qu'il en })arlât à sa fille. Le roi 
y consentit , à condition qu'il lui rap- 
porteroit sur-le-champ la réponse. 

» Aroua ayant appris le dessein 
du roi , dit à son père : « Mon père , 
je ne me sens au< un goût pour le ma- 
riage ; mais si vous voulez me don- 
ner un époux, choisissez-le dans un 
rang inférieur au vôtre ; étant au- 
dessous de moi par la naissance et les 
richesses , il aura pour moi plus 
d'égards , et ne prendra pas d'autre 
femme. Un souverain au contraire me 
préférera bientôt une rivale; je serai 
dédaignée, et tniitée comme une es- 
clave. » 

» Cette réponse , portée au roi, ne 
fit qu'augmenter son ardeur et sou 
irn]iationre. « Asr,urez votre fille, 
du -il à Zuur-^han . que je l'aimerai 



CONTES ARABES. ÙO7 

loiijours. Au reste , la passion qu'elle 
m'inspire est telle , que si vous ne 
consentez à me la donner , j'emploie- 
rai pour l'obtenir la force et la vio- 
lence. » 

» Zourghan fit part à sa fille des 
sentimens et des menaces du roi. 
« Mon père , dit alors A roua , le roi 
veut déjà me faire sentir son pou- 
voir et sa tyrannie. Que seroit-ce lors- 
que je serois devenue son épouse ? 
ï)ites-lui que je suis liée par un vœu 
religieux , et que je ne puis absolu- 
ment me marier. » 

« Dadbin , en apprenant cette der- 
nière résolution , fit éclater sa colère, 
et menaça son visir de lui faire tran- 
cher la tête , s'il ne lui donnoit sa fille. 

» Zourglianelfhijé retourne promp- 
tement chez lui , et fait quelques ins- 
tances auprès de sa fille ; mais voyant 
qu'il ne peut vaincre sa répugnance , 
il cède à la tendresse paternelle , et 
se détermine à fuir avec elle. Ils mon- 
tent à cheval ; et , suivis de quelques 
esclaves, ils prennent ensemble le 
chemin du désert. 



3o8 LES MILLE ET UNE NUITS , 

« Aussitôt que Dadbin fut instruit 
de leur évasion , il se mit à leur pour- 
suite , accompagne d'un grand nom- 
bre de cavaliers. Zourglian et sa fille 
sont atteints et arrêtés. Le roi fond 
avec fureur sur Zourghan, lui dé- 
charge sur la tête un coup de sa 
masse d'armes, et l'étend à ses pieds ; 
il emmène Aroua, la conduit dans 
son palais, et la force d'accepter une 
main encore teinte du sang de son 
père. 

» Aroua , quoique au désespoir de 
la mort de son père , et indignée de 
la violence que le roi lui faisoit , souf- 
frit son malheur avec patience et 
résignation. Elle redoubla de piété, 
et passoit une partie des jours et des 
nuits à prier. 

« Cependant le roi Dadbin fut 
obligé de faire un voyage dans une 
province de ses états , où sa présence 
étoit nécessaire. Avant départir, il 
fit venir le visir Cardan , et le char- 
f;ea de gouverner pendant son ab- 
sence, « Ce ({ue je te recommando 
par -dessus tout, lui dit -il ensuite, 



CONTES ARABES. "^O^ 

c'est de veiller sur Aroua. Tu sais que 
pour l'obtenir, il m'a fallu employer 
la force : elle est ce que j'ai de plus clier 
au monde ; prends garde que ce tré- 
sor ne m'écliappe. « Cardan, flatté 
de la confiance du roi, l'assura qu'il 
pouvoit compter sur son zèie et sur 
sa vigilance. 

« Après le départ du roi Dadbin , 
Cardan fut curieux de voir celle dont 
la garde lui étoit confiée. Il profita 
de l'autorité qu'il avoit sur tout ce 
qui entouroit la reine , et se cacha 
clans un endroit favorable à son des- 
sein. Il fut ébloui de la beauté d'A- 
roua, et en devint tellement amou- 
reux , qu'il en perdit bientôt le repos 
et la raison. Il résolut de lui faire 
connoître ses sentimens , et lui écri- 
vit en ces termes : 

« Madame , l'amour que j'ai conçu 
» pour vous me consume. C'en est 
» fait de ma vie , si vous n'avez pitié 
» du malheureux Cardan. » 

» La reine, outrée de l'insolence 
de ce billet, le renvoya sur-le-champ 
avec cette réponse : 



OlO LES MILLE ET UNE NUITS, 

« Le roi vous a honoré de sa con- 
» fiance : tâchez de la mériter, et sojez 
« aussi fidèle que vous voulez le pa- 
» roitre. Songez aussi à votre épouse, 
» et ne trahissez pas l'amour que 
» vous lui devez. Si vous me tenez 
3) encore une fois le même langage , 
« je dévoilerai votre honte, et vous 
i) démasquerai aux jeux du public , 
» en attendant que le roi punisse 
» votre perfidie. « 

« Cette lettre fut un coup de fou- 
dre pour Cardan. Il sentit qu'il lui 
seroit impossible de séduire la reine , 
et craignit qu'elle ne rendit compte 
au roi de ce qui s'étoit passé. « La 
reine peut me perdre , dit - il en lui- 
même ; il faut que je la prévienne, 
et que je cherche un moyen de la per- 
dre elle - même , et d'empêcher que 
le roi ne prête l'oreille à ce qu'elle 
pourroit lui dire. » 

» Cardan ayant formé cette résolu- 
tion , alla au-devant du roi dès qu'il 
fut informé de son retour. Dadbin 
lui fit d'abord quelques questions sur 
les affaires de î'état. Cardan y satis- 



CONTES ARABES. Oit 

fit, et ajouta aussitôt : « Vous voyez , 
Sire, que la tranquillité a été main- 
tenue, et la justice exactement ren- 
due pendant votre absence. Un seul 
événement pourra vous affliger, et 
je n'ose vous en rendre compte. Ce- 
pendant j'ai lieu de craindre que 
vous ne l'appreniez par d'autres , et 
que vous ne me reprochiez d'avoir 
manqué à la confiance que vous 
m'avez témoignée. » 

« Parle librement , dit le roi : je 
connois ton attachement pour moi, 
et ton amour pour la vérité. Je n'au- 
rois pas dans un autre autant de con- 
fiance que j'en ai en toi. » 

« Sire , continua Cardan , cette 
épouse que vous aimez tant , que 
vous préférez à toutes ses rivales, 
dont vous admirez la douceur, la mo- 
destie, la piété, qui jeûne et prie 
avec tant d'exactitude , vient de mon- 
trer que tous ces beaux dehors ne 
sont chez elle que fausseté et hypo- 
crisie , et cachent une âme vile et 
corrompue, w «Comment, dit le roi 
e,n frémissant , et que veux tu dire i" >: 



Sis les mille et 0KE nuits ,' 

« Sire , continua le perfide Cardan , 
peu de jours après le départ de votre 
Majesté , une femme de la reiue vint 
me chercher secrètement, et m in- 
troduisit dans un cabinet cfui donnoit 
dans l'appartement d'A7:oua. Je la 
vis étendue sur un sofa près d'Abou- 
khair , ce jeune esclave qui appaite- 
noit à son père , et que vous avez 
comblé de bienfaits. Ils s'entrete- 
jaoient familièrement ensemble , et 
se donnoient mutuellement toutes 
les marques de la plus vive ten- 
dresse. » 

« C'en est assez , visir , interrom- 
pit le roi Dadbin , je te charge de 
faire étrangler Aboukhair ; mais je 
veux ordoiuier moi-même le juste 
châtiment de la perfide. » 

>) Le roi, de retour dans son pa- 
lais, envoya chercher le chef de ses 
eunuques. Va, lui dit-il, dans l'ap- 
partement de la reine , et apporte 
moi sa tête. « Quoi , Sire , s'écria le 
chef des eunuques , touché de com- 
passion, et entraîné par un mouve- 
ment involontaire , vous voulez faire 



CONTES ARABES. ÔIO 

périr Aroua! Sans doute elle est bien 
coupable à vos jeux ; mais ne peut- 
elle pas être victime de la calomnie ? 
Au lieu de verser son sang , faite-ia 
plutôt transporter dans un désert. Si 
elle est coupable , elle y périra ; mais 
si elle est innocente , Dieu lui con- 
servera la vie. » 

» Le roi approuva le raisonnement 
du chef des eunuques , appela un es- 
clave, et lui ordonna de faire monter 
aussitôt Aroua sur un chameau , et 
de la conduire au milieu d'un désert, 
li'ordre fut exécuté , et Aroua laissée 
seule sans eau et sans provisions , au 
milieu d'une immense solitude. 

« L'infortunée princesse se voyant 
dans cette affreuse position , ne scm- 
gea qu'à se préparer à la mort. Elle 
monta sur une petite colline, dressa 
lui autel, en plaçant quelques pierres 
l'une sur l'autre, et se mit à prier et 
à implorer la miséricorde de Dieu. 
Elle vit bientôt s'avancer vers elle uu 
homme qui lui étoit inconnu. 

» C'étoit un des esclaves du roi 
Chosroès, chargé du soin de garder 

Tiii. 2-7 



3î4 LES BIILIE ET UNE NUITS , 

ses chameaux. Plusieurs de ces anî- 
maux s'étant égarés , le roi l'avoit 
menacé de le faire périr s'il ne les 
retrouvoit pas. Il s'étoit enfoncé dans 
ce désert pour les chercher , et ajant 
aperçu de loin une femme , il avoit 
été curieux de la voir de plus près. Il 
s'approcha donc d'Aroua , attendit 
qu'elle eût fini sa prière , la salua 
poliment, et lui demanda qui elle 
étoit , et ce qu'elle faisoit dans cette 
solitude? « Je suis , lui répondit-elle , 
une servante du Seigneur , occupée 
uniquement à le prier et à le servir, » 

n Le conducteur de chameaux , 
frappé de la beauté de la princesse , 
lui proposa de l'épouser, en lui pro- 
mettant d'avoir pour elle toutes sortes 
d'égards et de complaisances. « Je ne 
puis , répondit la princesse, apparte- 
nir à d'autre qu'à Dieu 3 mais si vous 
voulez avoir pitié de ma situation , 
et me rendre un service, conduisez- 
moi dans un lieu qui ne soit pas en- 
tièrement dépourvu d'eau. » 

» L'esclave fit monter Aroua sur 
son chameau , et la conduisit sur le 



CONTES ARABES. OU 

bord d'un ruisseau qu'il avoit remar- 
qué en traversant le désert. Il lui ex- 
posa ensuite la peine dans laquelle il 
étoit lui-même , et la pria d'adresser 
des vœux au ciel pour lui faire re- 
trouver les chameaux qu'il avoit per- 
dus. La princesse le lui promit, et 
se mit aussitôt en prière. L'esclave 
s'en retourna , pénétré d'admiration 
pour tant de vertus et de piété , et 
retrouva bientôt ses chameaux. 

» De retour auprès de Chosroès , 
l'esclave lui rendit compte de son 
aventure , et lui vanta la beauté de la 
jeune solitaire. Le roi de Perse Chos- 
roès , curieuj: de voir une personne 
aussi extraordinaire , sortit secrète- 
ment de son palais avec une suite 
peu nombreuse , et se fit conduire à 
l'endroit où étoit Aroua. Il fut étonné 
de sa beauté , et trouva qu'elle éuAt 
encore beaucoup au-dessus de la pein- 
ture que lui avoit faite Pesclave. Il la 
salua respectueusement , et lui dit : 

« Je suis le roi des rois , le grand 
Chosroès : je viens vous offrir mon 
cœur et ma main. » 



3l6' LES MILLE ET UNE NUITS, 

« Comment, lui répondit Aroua , 
votre Majesté poiirroit-elle abaisser 
ses regards sur une infortunée sépa- 
rée du reste du monde "î* » « Je vous ai 
vue , reprit Chosroès , et désormais 
je ne puis vivre sans vous : si vous 
ne consentez à devenir mon épouse , 
je vais fixer ma demeure dans ce dé- 
sert, me ranger sous votre obéissance, 
et me consacrer avec vous au service 
de Dieu. « 

» Chosroès fît aussitôt dresser deux 
tentes, l'une pour Jui et l'autre pour 
Aroua. Il se retira dans la sienne , 
et fit porter à la jeune solitaire la 
nourriture dont elle avoit besoin. 
. « Aroua fut sensible à la délica- 
tesse d'une telle conduite , et sentit 
tout le prix des sacrifices cfue lui fai- 
soit le roi de Perse. Elle réfléchit à la 
perte qu'alloient faire ses sujets , et à 
la désolation de sa famille , et s'efforça 
de le détourner de sa résolution , en 
parlant ainsi à l'esclave qui lui appor- 
toit à manger : 

(f Représentez au roi de ma parÉ 
qu'il ne doit pas abandonner pour 



CONTES ARABES. 31 J 

moi le soin de ses états , et s'arracher 
à la tendresse de tout ce qui l'en- 
toure ; qu'il retourne dans son pa- 
lais près de ses femmes et de ses en- 
fans. Quant à moi, rien ne m'atta- 
che plus au monde ; le titre de reine 
ne sauroit me toucher , et je dois res- 
ter en ces lieux pour y vaquer à la 
prière. » 

» L'esclave s'étant acquitté de la 
commission dont il étoit chargé , le 
roi fit répondre qu'aucune considé- 
ration n'étoit capable de changer sa 
résolution , et qu'il ne pouvoit rien 
faire de mieux que de renoncer lui- 
même au monde. Aroua voyant que 
le roi étoit inébranlable , ne crut pas 
devoir résister phi s long-temps : elle 
adora les desseins de la Providence , 
qui veilloit sur elle pour venger son 
innocence , et faire triompher sa 
vertu. 

« L'intérêt de vos peuples, dit-elle, 
à Chosroès , me fait un devoir de 
céder à vos désirs. Je consens à de- 
venir votre épouse 5 mais à condition 
que vous donnerez ordre au roi Dad' 



5r8 LES MILLE ET UNE NUITS, 

biii , votre vassal , de se rendre à vo- 
tre cour avec son visir Cardan et le 
chef de ses eunuques. L'entretien que 
je veux avoir avec eux en votre pré- 
sence , vous apprendra des choses 
que vous ne devez pas ignorer. « 

» Chosroès ne put s'empêcher de 
témoigner à Aroua la surprise que 
lui causoit cette demande. Elle lui fit 
alors un récit simple et fidèle de ses 
infortunes. Chosroès en fut vive- 
ment touché , et lui promit de ven- 
ger son innocence , et de punir les 
crimes du roi Dadbin. Il fit venir 
une litière magnifique , et ils prirent 
ensemble le chemm de la capitale. 
Aroua fut conduite dans un palais 
somptueux , et reçut le titre de reine. 

« Aussitôt après son retour , Chos- 
roès envoya ordre au roi Dadbin de 
se rendre près de lui , accompagné 
de son visir Cardan et du chef de ses 
eunuques. L'officier chargé de cette 
commission , étoil suivi d'un nom- 
breux corps de troupes, et devoit ra- 
mener avec lui le roi Dadbin. Celui- 
ci fut consterjié d'un ordre dont il ne 



CONTES ARABES. ^19 

péiiétroit pas le motif, et son visir 
ii'étoit pas moins inquiet que lui. 
Ils furent obligés de se mettre en 
marche sur-le-champ , et de faire la 
plus grande diligence. 

» Arrivés à la cour de Perse , on les 
fît entrer aussitôt dans la salle où le roi 
donnoit ses audiences. Des esclaves y 
apportent un trône sur lequel étoit 
assise Aroua, cachée par des rideaux 
c[ui l'entouroient. On place ce trône 
à côté de celui de Chosroès. Aroua 
tire alors le rideau qui étoit devant 
elle , et s'adresse à Cardan : 

«C'est toi, je n'en puis douter, 
lui dit-elle, qui, abusant de la cré- 
dulité de mon époux , m'as fait chas- 
ser honteusement de son palais. Le 
mensonge est ici inutile ; rends hom- 
mage à la vérité , et dis quel motif 
t'avoit fait conjurer ma perte ? » 

» Cardan confondu baissa les yeux, 
et répondit en pleurant : « La reine 
fut toujours sage et vertueuse ; je suis 
le seul coupable. Un amour criminel 
qu'elle a repoussé avec indignation, 
et la crainte que le roi n'en fût ins- 



Sao LES niILIE ET UNE NUITS, 

trait, m'ont porté à la calomnier. Ls 
mal retombe toujours sur celui qui le 
fait, et mon arrêt est depuis long- 
temps écrit sur mon front. » 

« Comment , malheureux , s'écria 
Dadbin en se frappant le visage , tu 
as trahi ma confiance, et tu m'as fait 
sacrifier, partes infâmes mensonges, 
ime épouse qui m'étoit si chère! 
Quelle mort, quels tourmens un tel 
forfait ne mérite-t-il pas ! » 

«Cardan , reprit aussitôt Chos- 
roès, n'est pas ici le seul coupable: 
toi-même, Dadbin, tu mérites la 
mort pour avoir si légèrement ajouté 
foi à la calomnie, et puni tonépouse 
avec tant de précipitation. Situ eusses 
examiné , reclierché la vérité , tu au- 
rois découvert facilement le men- 
songe , et distingué l'innocent du 
couj^able. » 

» Chosroès s'adressant ensuite à 
Aroua , lui dit : « Sojez ici juge , 
Madame , et prononcez leur arrêt. » 

«Sire, répondit Aroua, Dieu les 
a jugés lui-même : Celui qui donne 

INJUSTEMENT LA HOilT 3ERA CON- 



CONTES ARABES, 321 

DAMNÉ A MORT ; CELUI QUI MAL- 
TRAITE SERA 3IALTRAITÉ , ET CELUI 
QUI FAIT LE BIEN EN RECEVRA LA 

R.ÉCOMPENSE. Dadbin a tué injus- 
tement d'un coup de niasse d'armes 
un père que je chérissois ; son 
sang crie vengeance , et je dois en- 
tendre sa voix. Par les artifices du 
visir Cardan , j'ai été abandonnée 
au milieu d'un désert : il est juste 
qu'il éprouve le même sort. S'il est 
coupable aux yeux de Dieu, il y pé- 
rira de faim et de soif; et s'il pouvoit 
être innocent, il seroit préservé de 
la mort comme je l'ai été moi-même. 
Quant au chef des eunuques, il s'est 
montré sensible et compatissant , en 
conseillant au roi de ne pas me faire 
trancher la tête : sa conduite mérite 
des récompenses , et il seroit à sou- 
haiter que les rois n'accordassent leur 
confiance qu'à des hommes de ce ca- 
ractère. » 

« Chosroès fit aussitôt assommer le 
roi Dadbin d'un coup de masse d'ar- 
mes , et donna ordre de faire monter 
Cardan sur un chameau , et de le 



02.2. LES MILLE ET UNE NUITS, 

conduire au milieu des déserts. Il fît 
ensuite approcher le chef des eunu- 
ques , le revêtit d'une robe d'hon- 
neur, et lui donna un emploi dis- 
tingué. 

3) C'est ainsi , ô Roi , ajouta le jeune 
intendant, que celui qui fait mal 
est toujours puni ; mais celui qui est 
innocent ne doit rien craindre. Je 
n'ai commis aucun crime : j'espère 
que Dieu vous fera découvrir la vé- 
rité , et confondra la malice et la mé- 
chanceté de mes ennemis. » 

L'histoire du roi Dadbin et de son 
visir Cardan avoit fait impression sur 
le roi Azadbakht. Il sentoit s'élever 
dans son esprit des doutes , des soup- 
çons, et résolut de remettre encore 
au lendemain la punition du cou- 
pable. 

La sage lenteur du roi Azad- 
bakht irritoit de plus en plus ses dix 
visirs contre le jeune homme. Ils 
étoient piqués de ne pouvoir réussir 
à se défaire de lui , et craignoient 



CONTES ARABES. O20 

que ces retards ne leur devinssent fu- 
nestes. Le lendemain, trois d'entr'eux 
se présentèrent ensemble devant le 
roi , se prosternèrent à ses pieds , et 
lui dirent, par l'organe de l'un d'eux: 
« Sire , l'intérêt de l'état , et notre 
attachement pour votre personne , 
nous obligent à vous conseiller de ne 
pas épargner plus long-temps ce jeune 
esclave. A quoi bon , en effet , le 
laisser vivre plus long - temps ? On 
s'étonne que son audace ne soit pas 
encore punie ; et chaque jour il se 
répand de nouveaux bruits injurieux 
à l'honneur de votre Majesté. » 

Azadbakht reconnoissant que ses 
trois visirs avoient raison, envoya 
chercher le jeune intendant , et lui 
dit : « J'ai beau différer de prononcer 
ton arrêt , tout le monde demande ta 
mort, et personne ne se présente pour 
prendre ta défense, j^ 

« Sire , reprit sans s'effrayer le 
jeune homme , ce n'est pas des 
hommes que j'attends du secours , 
mais de Dieu. Si Dieu est pour 
moi, je n'ai rien à redouter. Tous 



324 l'Es iJIILE ET UNE NUITS, 

ceux qui mettent ailleurs leur con- 
fiance , éprouvent le sort qu'éprouva 
long - temps le roi Bakhtzeman. » 

« Cette histoire doit être édifiante, 
dit Azadbakht , je ne puis refuser de 
t'entendre. » 



CONTES ARABES. Z2S 



HISTOIRE 

DU ROI BAKHTZEMAN. 



<t biRE , continua le jeune homme , 
ie roi Bakhtzeman , fier de sa puis- 
sance et de l'éclat qui l'environnoit , 
croyoit n'avoir rien à craindre de 
l'inconstance de la fortune et de la 
fragilité des choses humaines. Plein 
de confiance dans ses propres forces , 
il ne pensoit pas à implorer dans ses 
entreprises le secours du ciel. En- 
traîné par ses passions, il se reposoit 
sur son visir du soin des affaires, 
vivoit dans la mollesse , et se livroit 
entièrement à la joie et aux plaisirs. 

» Un des rois voisins , profitant de 
cette conduite , se jeta sur une des 
provinces de l'empire , et s'en empara. 
Le grand visir, en rendant compte de 

yiii. a8 



326 LES MILLE ET UNE NUITS, 

cet événement à Bakhtzeman , liû 
témoignoit quelqu'inquiétude sur les 
suites qu'il pouvoit avoir. « Fai^e^s 
avancer toutes mes troupes de ce côté- 
là , lui dit le roi av^ec confiance • levez- 
en , s'il le faut , de nouvelles ; mettez 
de nombreuses garnisons dans les 
places fortes ; encouragez mes sol- 
dats par des largesses ; tâchez de cor- 
rompre ceux de l'ennemi. J'ai des 
trésors considérables , vous pouvez 
prendre tout l'argent dont vous aurez 
tesoin pour la défense de l'empire. » 

(c Sire , répliqua le visir , je nai 
négligé aucun des moyens que la pru- 
dence humaine peut suggérer ; mais 
ces moyens ne réussissent pas tou- 
jours. î)ieu est le maitre des événe- 
mens , et peut seul donner la vic- 
toire : il faut que votre Majesté ait 
recours à lui , et implore son assis- 
lance. » 

» Bakhtzeman ne fit aucune atten- 
tion à ces sages remontrances. L'en- 
nemi triompha de tous les obstacles 
qu'on lui avoit opposés , et Bakhtze- 
man fut obligé de prendre la fuite. Il 



CONTES ARABES. 027 

se retira chez un roi qui étoit son 
allié , et lui demanda du secours 
pour rentrer dans ses états. Ce roi 
généreux lui donna ime somme d'ar- 
gent considérable et un grand nom- 
bre de trou pes . Bakhtzeman se ré j ouit, 
et dit en lui-même : « Avec de telles 
forces , je ne puis manquer de triom- 
pher. » 

» Plein de cette confiance , Bakht- 
zeman marche à la rencontre de l'en- 
nemi ; mais la victoire se déclara de 
nouveau en faveur de l'usurpateur : 
l'armée de Bakhtzeman fut mise en. 
déroute , et il ne dut lui-même son 
salut qu'à la vitesse et à la vigueur de 
.wn cheval, qui ayant traversé à la 
nage un fleuve très-large qui se trou- 
voit sur son chemin , le porta heu- 
reusement sur la rive opposée. 

» Non loin de ce fleuve étoit une 
ville considérable défendue par un 
château bien fortifié. Cette ville ap- 
partenoit au roi Khadidan. Le roi 
fugitif se rendit à sa cour , et se fit 
annoncer comme un officier versé 
dans le métier de la guerre , qui de^ 



028 LES MILLE ET UNE NUITS, 

mandoit du service dans ses armées. 
Khadidan se sentit, en le voyant, pré- 
venu en sa faveur. Il le reçut avec 
distinction , et lui donna un emploi 
jionorable. Peu après , il s'attacha 
davantage à lui , et le combla d'hon- 
neurs et de présens. Bakhtzeman se 
seroit trouvé heureux , s'il eût pu ne 
pas songer à ce qu'il avoit été , et 
oublier la perte de son royaume. 

« Le roi Khadidan eut dans ce 
temps-là une guerre à soutenir con- 
tre un de ses voisins. Il mit en cam- 
pagne une armée formidable, s'ar- 
ma lui - même de pied en cap , 
Îîrit en main sa lance , et marcha à 
a tête des siens. Il avoit confié à 
Bakhtzeman le commandement de 
l'avant-garde. La bataille se donna : 
Khadidan et Bakhtzeman se condui- 
sirent on chefs expéiimentés , et firent 
des prodiges de valeur. Les oiliciers 
et les soldats, animés par leur exem- 
ple , montrèrent un courage et une 
inlrépidilé extraordinaire. li'ennemi 
fut enlièrement défait et dispersé. 

» Bakhtzeman, après la baliùllcjél^ 



CONTES ARABES. 029 

voit iusqii'aiix cieux les exploits de 
Khadidan , et la bravoure qu'il avoit 
montrée , en s'exposant au danger 
comme un simple soldat, a Sire , lui 
disoit-il, avec autant de valeur et 
d'habileté , et secondé par de telles 
troupes , vous êtes sûr de triompher 
de tous vos ennemis. » « Comment, 
hii répondit Khadidan, tu levantes 
d'être instruit et expérimenté, et tu 
crois que la victoire dépend du nom- 
bre ou de la valeur des hommes? » 
« Oui , Sire , répondit le roi dé- 
trôné, telle fut toujours mon opi- 
nion. » 

« Tu te trompes grossièrement , 
reprit avec vivacité Khadidan. Mal- 
heur , et trois fois malheur à qui- 
conque met sa confiance en tout 
autre qu'en Dieu ! L'arnnée la plus 
nombreuse et la plus formidable 
en apparence , n'est qu'un pompeux 
appareil , un attirail imposant qufi 
dissipe le souflle de celui qui peut 
seul donner la victoire. Conimetoi, 
j'ai cru quelque temps que le succès 
dépeiidoit des hommes j mais Texpé- 



OOO LES MILLE ET UNE NUITff, 

rience m'a appris le contraire. Ecou- 
te mon histoire , et recannois ton 
erreur : 



CONTES ARABES. OOf 

HISTOIRE 

DU ROI KHADIDAN. 



» Je montai sur le trône dans un âge 
fort jeune. Ebloui de ma gloire, et 
enivré de ma puissance , j'imaginois 
que tous mes voisins dévoient se ran- 
ger sous mes lois. Un d'entr'eux se 
montra jaloux de conserver son indé- 
pendance ; je lui déclarai la guerre. 
Il n'avoit qu'une poignée de monde 
à m'opposer : j'étois à la tête d'une 
armée nombreuse, et je croyois mar- 
cher à une victoire assurée. L'événe- 
ment trompa cruellementmou attente. 
Contraint de prendre honteusement 
la fuite , je fus obligé d'abandonner 
mes états au vainqueur , et de me 
retirer dans des montagnes avec ciu- 



332 LES MILLE ET UNE NUITS , 

quante hommes qui n'avoient pas 
voulu mi'abandonner. 

» La Providence me fit rencontrer 
dans ces montagnes un derviche ren- 
fermé dans son hermitage , et entiè- 
rement occupé des exercices et des 
p atiques de la religion. Je fis con- 
noissance avec lui , et je lui racontai 
mon malheur. « Je ne sais , lui di- 
sois-je en finissant , ce qui a pu cau- 
ser ma défaite. Mon ennemi n'avoit 
que huit cents hommes , et j'en avois 
Huit cent mille. » 

u Votre ennemi , me dit le saint 
personnage , metloit sa confiance en 
bien ; et vous , vous mettiez la vôtre 
dans le nombre de vos troupes : voilà 
pourquoi votre ennemi a été vain- 
queur, et que vous avez été défait. 
Reconnoissez votre faute , et metteis 
désormais votre espoir dans le secours 
du Tout-Puissant. » 

» Ces paroles furent pour moi un 
trait de lumière. J'élevai mes regards 
en haut , et je gémis de l'orgueil et 
de la présomption qui m'avoient 
aveuglé jusc|ue-là. Au bout de quel- 



CONTES ARABES. 333 

que temps, le bon derviche vint me 
trouver , et me dit : « Votre ennemi 
a cessé de placer sa confiance en 
Dieu; l'orgueil s'est glissé dans son 
cœur ; il croit que c'est sa valeur qui 
l'a fait triompher : vous seul, vous 
pourriez aujourd'hui le mettre eu 
déroute. » 

« J'ajoutai foi au discours du der- 
viche ; je rassemblai ma foible escorte 
à laquelle j'avois inspiré des senti- 
mens pareils aux miens, et je mar- 
chai à la rencontre des ennemis. Nous 
fondîmes sur eux pendant.la nuit, en 
poussant des cris épouvantables. Ils 
crurent que nous étions en grand 
nombre , et prirent la fuite. 

» C'est ainsi cjue j'ai recouvré mes 
états par la toute -puissance de Dieu - 
c'est en lui seul aujourd'hui que je 
mets mon espoir, et je ne manque 
pas d'implorer son assistance dans 
toutes les guerres que j'ai à soute- 
nir. » 

» Bakhtzeman , en entendant l'his- 
toire du roi Khadidan, crut sortir d'ua 



334 LES MILLE ET UNE NUITS, 

long assoupissement, u Gloire à Dieu, 
dont jereconnois maintenant la toute- 
puissance, s'écria-t-il '.Votre histoire. 
Sire , est précisément la mienne. Je 
vous ai caché mon nom et mes mal- 
heurs , mais le service que vous ve- 
nez de me rendre , en dissipant mon 
aveuglement , m'arrache mon secret. 
Je suis le roi Bakhtzeman ; ma con- 
fiance dans mes propres forces , m'a 
fait perdre ma couronne , et a rendu 
inutdes les efforts que j'ai faits pour 
la recouvrer. Je veux profiter de votre 
exemple, et suivre désormais la routo 
que vous avez suivie. » 

» A ces mots, Bakhtzeman prit 
congé du roi Khadidan , et se retira 
dans une solitude pour y pleurer ses 
fautes , et s'appliquer uniquement 
aux exercices de la piété , et au ser- 
vice de Dieu. Une nuit qu'il dormoit 
tranquillement , il vit en songe un 
vieillard qui lui tint ce discours : 

« Dieu a exaucé tes prières : il est 
content de ton repentir ; il t'accor- 
der'd son secours , et te fera triom- 
pher de ton ennemi, » 



CONTES ARABES. 335 

» Le roi Bakhtzeman , plein de 
confiance dans cette vision, prit le 
chemin de son royaume. Arrivé près 
de sa capitale, il rencontra quelques 
personnes attachées au ser\dce du 
nouveau roi , mais qui , malgré cela , 
regrettoient vivement son prédéces- 
seur : elles virent bien qu'il venoit 
d'un pays étranger, et lui conseil- 
lèrent de ne pas entrer dans la ville. 

«Le nouveau monarque, lui dit 
l'une d'elles, a une telle frayeur du 
dernier roi Bakhtzeman, qu'il fait 
trancher la tête à tous les étrangers , 
dans la crainte qu'ils ne soient , ou le 
roi Bakhtzeman, ou quelque émis- 
saire de sa part. « <( Pourquoi craint-il 
Baklitzeman, leur demanda le prince , 
assuré qu'il n'étoitpas reconnu '^ C'est 
Dieu seul qu'on doit craindi-e : le mal 
et le bien ne viennent que de lui. )> 

«Vous avez raison, lui dit -on, 
mais le nouveau roi s'embarrasse 
peu des jugemens de Dieu ,• il se re- 
pose sur sa puissance , et sur les 
troupes qui fentourent, et cherche 
il conserver par la tyrannie uuq 



33fS LES MILLE ET UNE NUITS 



autorité qu'il a usurpée par la vIo-= 
leuce. Il sait que tous les cœurs sont 
pour Baklitzeman , et que s'il parois- 
soit ici , cent mille bras se leveroient 
pour le remettre sur le trône. » 

» Bakhtzeman , touché de l'atta- 
chement que conservoient pour lui 
ces officiers de l'usurpateur, crut de- 
voir leur déclarer qui il étoit. Aussi- 
tôt ils descendirent de cheval , se 
prosternèrent devant lui , baisèrent 
ses étriers , et lui demandèrent com- 
ment il osoit exposer ainsi sa vie? « Je 
ne crains pas pour ma vie, leur ré- 
pondit-il , Dieu saura , s'il veut , la 
conserver ; c'est en lui que je mets 
maintenant tout mon espoir. » 

u Puisqu'il est ainsi, lui dirent-ils, 
vous devez triompher de l'usurpa- 
teur, qui ne met sa confiance que dans 
les hommes. Quant à nous , nous 
sommes prêts à tout tenter , et à ver- 
ser pour vous jusqu'à la dernière 
goutte de notre sang. Nous sommes 
les plus intimes confidens de l'usur- 
pateur : nous allons vous faire entrer 
parmi nous dans la ville, et nous 



CONTES ARABES, ÔJ/ 

VOUS cacherons jusqu'à ce qu'il soit 
temps de vous montrer. » 

« Bakhtzeman s'abandonna à la 
fidélité de ces oJHciers , et leur dit de 
faire tout ce que le ciel et leur de- 
vouement leur inspireroit. Ils le firent 
entrer dans la ville, et le cachèrent 
dans la maison de l'un d'entr'eux. Ils 
assemblèrent ensuite les principaux 
officiers du nouveau roi, qui avoient 
autrefois appartenu à Bakhtzeman , 
et leur apprirent son retour. Ceux- 
ci firent éclater leur joie , et lui prê- 
tèrent de nouveau serment de fidé- 
lité. On se jeta sur l'usurpateur : on 
lui ôta la vie , et on remit sur le 
trône le roi Bakhtzeman , aux accla- 
mations de tout le peuple, 

» Ce monarque, instruit par le 
malheur , n'oubha jamais de quelle 
manière il avoit recouvré l'empire. 
Il se montra toujours soumis et reli- 
gieux envers Dieu , juste et clément 
envers les hommes. Le ciel le com- 
bla de ses faveurs , et son règne fut 
une suite continuelle de succès et de 
prospérités, » 

VIII, af) 



OoS LES MILLE ET UNE NUITS 

Le jeune intendant , en finissant 
l'histoire du roi Baklilzeman , pro- 
testa de nouveau à Azadbaklit qu'il 
mettoit toute sa confiance en Dieu 
qu'il n'attendoit de secours que de lui' 
^t .qu'il ëtoit fermement persuadé 
qu'il feroit bientôt éclater son inno- 
cence. Azadbakht , touché de son air 
de candeur et des sentimens qu'il 
faisoit paroître , ordonna qu'il fût 
reconduit en prison. 

Le lendemain, qui étoit le sep- 
tième jour depuis l'emprisonnement 
du jeune intendant, le septième vi- 
sir, qui se nommoit Behkemal , 
vint trouver le roi Azadbakht , pour 
l'exciter à ordonner la mort du jeune 
intendant, en lui représentant que 
son crime éloit évident , et deman- 
doit un châtiment prompt et exem- 
plaire. 

Azadbakht ordonna qu'on fît ve- 
nir le coupable en sa présence , et lui 
dit : « Je ne puis différer plus long- 
temps ta punition. Mon honneur et 
la tranquillité de l'état exigent la. 



CONTES ARABES. 339 

mort , et tu ne peux attendre de moi 
aucun pardon. » 

« Sire , dit le jeune intendant , plus 
la faute est grande , et plus il y a de 
mérite à pardonner. Un souverain 
tel que vous , peut aisément et sans 
crainte pardonner à un malheureux 
comme moi , quand la faute auroit 
éclaté aux yeux du monde entier ; à 
plus forte raison quand les apparen- 
ces seules et la malignité le condam- 
nent. Faire grâce de la vie , c'est la 
plus grande grâce qu'on puisse faire: 
par-là , la puissance des rois se rap- 
proche de celle de la Divinité; car 
laisser vivre celui qu'on peut faire 
naourir , c'est, pour ainsi dire, ren- 
dre la vie à un mort. L'exemple du 
roi Beherkerd , prouve que les souve- 
rains qui font usage de la clémence , 
en sont eux-mêmes quelquefois ré- 
compensés. « 

Azadbakht parut désirer d'enten- 
dre l'histoire du roi Beherkerd , et le 
jeune homme la raconta en ces ter- 
ixxes : 



340 LES MILLE ET UNE NUITS , 

e ■ . .1- , . ,r , ■ , ■ ■ ' s= 

HISTOIRE 

DU ROI BEHERKERD. 



a Beherkerd étoit un prince puis- 
sant, redouté de ses voisins , et plus 
encore de ses sujets. lia justice qu'il 
prétendoit rendre à ceux - ci avec 
promptitude, étoil une véritable injus- 
tice. Incapable d'un mûr examen , il 
confond oit l'innocent avec le coupa- 
ble , et ne distinguoit pas l'apparence 
du crime d'avec le crime lui-même. 
Ignorant l'art de proportionner les 
peines aux délits, il punissoit les fau- 
tes les plus légères comme les plus 
graves , et ne faisoit pas même grâce 
aux fautes involontaires. Jaloux de 
tous les droits de la souveraineté , le 
plus beau de ces droits , celui de par^» 



CONTES ARABES. o4t 

donner , étoit le seul dont il ne faisoit 
jamais usage. 

» Un jour que le roi Beherkerd 
étoit à la chasse, une flèche tirée im- 
prudemment derrière lui , l'attei- 
gnit et lui emporta l'oreille. Le roi 
transporté de fureur , ordonna aussi- 
tôt qu'on cherchât et qu'on lui 
amenât le coupable. C'étoit un jeune 
officier qui , ayant vu lui - même 
l'effet de sa flèche , s'étoit évanoui , 
et étoit tombé par terre sans con- 
noissance : on l'apporta dans cet état 
aux pieds du roi, qui ordonna qu'on 
le mit à mort. Le jeune officier qui 
avoit un peu repris ses esprits , se 
prosterna devant le roi lorsqu'il 
entendit prononcer sa sentence , et 
lui dit: 

«Sire, la faute que je viens de 
commettre est l'effet d'une inadver- 
tance , et non un dessein prémédité 
de ma part. Vous pouvez me par- 
donner , j'implore votre clémence. 
Pardonner est la plus belle action 
qu'un grand roi puisse faire. Celui 
qui pardonne est souvent récompensé 



542 LES MILLE ET UNE NUITS , 

dans ce monde, et se ménage un 
trésor dans l'autre. Conservez-moi 
la vie, je vous en conjure, Dieu 
conservera^ quelque jour la vôtre. 

» Le roi fut plus étonné de ces 
dernières paroles, qui sembloient le 
menacer de quelque grand danger, 
que touché de la prière du jeune offi- 
cier- et contre l'attente générale, ii 
lui accorda sa grâce. 

» Le jeune officier , qu'on regar- 
doit comme un simple particulier, 
étoit bien au-dessus de ce qu'il parois- 
soit être. C'étoit le fds du roi d'Oman. 
Quelque trait de vivacité ayant excité 
contre lui la colère du roi son père , 
il avoit quitté la cour et s' étoit réfugié 
près du roi Beherkerd , où il avoit 
pris un faux nom , et obtenu du ser- 
vice. 

î> Quelquetemps après l'accident qui 
pensa lui coûter la vie , il fut reconnu 
par un des sujets du roi son père. 
Celui-ci ayant été informé de k 
retraite de son fils , lui écrivit sur-le- 
champ pour l'engager à revenir , et 
l'assura qu'il n'avoit rien à crauidro 



CONTES ARABES. 343 

de son ressentiment. La lettre étoît 
conçue dans des termes si tendres et 
si pressans , que le jeune prince , se 
confiant dans la bonté de son père et 
cédant à l'amour qu'il avoit lui- 
même pour lui , partit aussitôt. Son 
espérance ne fut pas trompée : son 
père le reçut avec les plus grands 
transports de joie, et lui rendit toute 
son affection. 

» Le prince d'Oman étoit depuis 
quelques années réconcilié avec son 
père , lorsque le roi Belierkerd , 
ayant envie de se promener sur 
mer , et de prendre le divertissement 
de la pêche , monta sur un vais- 
seau , accompagné des principaux 
seigneurs de sa cour. Dès que le 
vaisseau fut un peu éloigné de terre , 
il s'éleva tout-à-coup une horrible 
tempête qui l'entraîna en pleine mer 
et brisa ses mâts. Devenu le jouet 
des vents et des flots , il fut bientôt 
mis en pièces et submergé. 

y* Le roi Belierkerd échappa heu- 
reusement au naufrage , se saisit 
d'une planche , et fut jelé , vers la fia 



544 l'Es MILLE ET UNE NUITS,' 

du jour, sur un rivage qui lui étoit 
inconnu. Quoique fatigué et afFoibli 
par quelques blessures qu'il s'étoit 
faites en s'attachant à la planche qui 
l'avoit sauvé , ses forces n'étoient pas 
encore épuisées. Ayant aperçu de loin 
une grande ville , il porta ses pas de 
ce côté. C'étoit la capitale du royaume 
d'Oman. Beherkerd ne putj arriver 
que fort tard : les portes étoient fer- 
mées, et il fut obligé de passer la nuit 
dans un cimetière. 

w Le lendemain, quelques habi- 
tans du voisinage, qui alloien l de grand 
matin à la ville , trouvèrent près de 
ce cimetière le corps d'un homme qui 
paroissoit avoir été assassiné dans la 
jiuit même. Ils aperçurent en même 
temps dans le cimetière un étranger 
vêtu d'habits déchirés , et ensanglan- 
tés en plusieurs endroits : ils ne dou- 
tèrent pas qu'il ne fut l'assassin , le 
prirent et le conduisirent au roi d'O- 
man , qui ordonna qu'il fût mis en 
prison en attendant qu'on eût reconnu 
le cadavre , et pris d'autres informa- 
tions. 



CONTES ARABES. 34$ 

» Le roi Beherkerd réfléchissant 
alors sur toute sa conduite , disoit en 
lui-même : « Ce qui m'arrive aujour- 
d'hui est la punition des injustices que 
j'ai commises J'ai souvent fait périr 
des innocens ; je vais perdre la vie à 
mon tour comme auteur d'un meur- 
tre dont je ne suis pas coup.ible. » 

«Tandis que, livré à ses réflexions, 
il se promenoit dans la cour de la 
prison , un oiseau vint se percher 
vis-à-vis de lui. Beherkerd , sans y 
penser, ramassa une pierre et la jeta 
a l'oi.'^eau. La pierre ne l'atteignit 
point , et passa par-dessus les murs 
^de la prison. Le £ls du roi d'Oman 
jouoit par hasard au mail dans une 
grande place voisine. La pierre re- 
tomba sur lui, le blessa à l'oreille, et 
lui fit éprouver une douleur si vive, 
qu'il fut quelque temps sans connois- 
sance. 

» On chercha de quel côté étoit 
partie la pierre, et on reconnut qu'ella 
avoit été lancée par le nouveau pri- 
sonnier , déjà violemment soupçonné 
d'assassinat. On l'amena devant le 



34t) LES MILLE ET UNE NUITS, 

jeune prince , qui ordonna de lui tran- 
cher la tête. Lors-qu'on lui eut ôté son 
turban , le jeune prince remarqua 
qu'il lui manquoit une oreille, et lui 
dit : « Le châtiment qu'on t'a fait 
siibir en te coupant une oreille , 
prouve que tu as commis plus d'un 
crime. » 

}) Beherkerd ayant demandé la per- 
mission de se justifier, raconta i ac- 
cident qui lui avoit fait perdre l'o- 
reille, et ajouta qu'il pouvoit faires 
mourir celui qui en étoit l'auteur ; 
mais qu'il lui avoit pardonné. Le 
prince d'Oman le regardant alors 
plus attentivement , le reconnut , et 
s'écria : (( Vous êtes le roi Beherkerd . » 
En même temps il courut à lui et le 
serra dans ses bras. 

» On rendit à Beherkerd les hon- 
neurs dus à son rang , on le revêtit 
d'habits maf^nifiques , et on le fit 
asseoir à côté du jeune prince , qui lui 
demanda par quelle suite d'événe- 
mens il étoit tombé dans une position 
aussi affreuse , et avoit été conduit si 
près de la mort? Beherkerd lui fît le 



COîîTES AîlABES. 04-7 

récit de son nraifrage , de la malheu- 
reuse rencontre qui l'avoit fait passer 
pour assassin , et du hasard qui lui 
avoit fait lancer une pierre par-dessus 
les murs de sa prison. 

(( 8ire , lui dit le jeune prince , lors- 
qu'il eut achevé son histoire, rap- 
pelez - vous qu'en sollicitant mon 
pardon , j'osai vous promettre que 
Dieu récompenseroit un jour votre 
clémence. L'événement a justifié ma 
prédiction , et celui à qui vous avez 
l'ait grâce de la vie est assez heureux 
pour pouvoir lui - même conserver 
aujourd'hui la vôtre. » 

» Le jeune prince le conduisit en- 
suite près du roi son père , auquel ii 
apprit la manière dont il venoit de 
reconnoître et de sauver le roi Beher- 
kerd , et celle dont ce roi lui avoit 
autrefois fait grâce de la vie. Les deux 
souverains s embrassèrent , et se té- 
moignèrent réciproquement leur re- 
connoissance. 

)) Beherkerd , au bout de quelques 
jours , prit congé du roi d'Om.an , et 
fut reconduit dans ses états par une 



343 LES MILIZ Et UNE NtJTTJ , 

escorte nombreuse et magnifique. 
liC danger que ce prince avoit couru 
lui ou\T:"it les yeux , et ]e fit entière- 
ment changer de conduite. Il se mon- 
tra lent à punir , porté à pardonner, 
et fut par la suite autant aimé de ses 
sujets , qu'il en avoit été jusque-là hai 
et détesté. 

» Par cet exemple, ajouta le jeune 
intendant, vous vovez, ô Roi, qu'il 
n y a rien de plus excellent que la 
clémence. Un seul acte de clémence 
sauva la vie au roi Beherkerd , 
amollit son cœur, y fît germer toutes 
les vertus , et le rendit le modèle des 
souverains. » 

Azadbakht ébranlé par l'histoire 
que venoit de raconter le jeune hom- 
me , et cédant à un reste d'attache- 
ment qu'il conservoit encore pour 
lui , fit signe de le reconduire en pri- 
son. 

Le huitième jour, les dix visirs 
s'assemblèrent , et tinrent conseil en- 



CONTES ARABES. S49 

semble contre le jeune homme. « Quel 
moyen emploierons - nous , dit l'un 
d'eux, pour nous défaire de ce vil 
esclave , de cet indigne rival , qui , 
par ses discours , rend inutiles nos 
artifices ? S'il ne périt pas, nous de- 
vons craindre de périr nous-mêmes. 
Allons donc tous ensemble trouver le 
roi , et réunissons nos effjrts pour le 
décider à ordonner la mort du cou- 
pable. » 

Cet avis fut approuvé de toute ras- 
semblée. Les dix visirs se rendirent 
chez le roi , se prosternèrent à ses 
pieds , et l'un d'eux prit ainsi la 
parole : 

« Sire , ce jeune homme vous flatte , 
et vous séduit par la magie de ses dis- 
cours. Il profite de la compl'^isance 
avec laquelle vous prêtez l'oreille à 
ses vaines sentences , et trif)mphe du 
succès de ses ruses. Que ne pouvpz- 
vousentendre plutôt les discoursqu'on 
tient autour de nous , les murmures 
du peuple , ses propos séditieux et 
injurieux à l'honneur de votre Ma- 
jesté ! Peut-être alors vous feriez plus 

VIII. Zq 



350 L'ES MILLE ET UNE NTJITS, 

d'attention aux conseils que nous die-- 
tent la prudence et l'attachement que 
nous avons pour vous. Mais quel- 
qu'inutiles qu'aient été jusqu'à pré- 
sent nos représentations , nous ne 
devons pas pour cela renoncer à 
notre devoir , et cesser de vous faire 
entendre la vérité. Réunis ici devant 
vous , tous les dix , nous vous attes- 
tons encore que ce jeune homme est 
coupable , et ne s'est introduit dans 
votre appartement que pour vous 
déshonorer. Si vous ne voulez pas le 
faire périr , chassez-le au moins de 
votre empire. On s'étonnera de voire 
indulgence , et elle aura peut-être des 
suites fâcheuses; mais au inoins la 
présence de l'infâme ne souillera plus 
ces lieux , et ne sera plus un sujet de 
honte et de scandale. » 

Ce discours enflamma le courroux 
du roi , qui donna ordre d'aller cher- 
cher le jeune homme. Lorsqu'il pa- 
rut , les dix visirs jetèrent tous en- 
semble un cri contre lui, et dirent : 
« Perfide , tu crois éviter la mort et 
tromper le roi par tes discours adroits ; 



CONTES ARABES. 35 C 

mais comment peux-tu te flatter d'ob- 
tenir le pardon d'un crime qui blesse 
les lois, les mœurs, la religion, et 
compromet à la fois la gloire du mo- 
narque , et la sûreté de son empire ? » 
Le roi aj^ant ordonné qu'on fit venir 
l'exécuteur, tous les visirs offrirent 
leurs bras , et se disputèrent l'hon- 
neur de servir de bourreau. 

« Sire , dit alors le jeune homme 
en regardant avec mépris les visirs , 
la rage et l'acharnement de vos visirs 
contre moi , découvre évidemment la 
haine et la jalousie qui les animent. 
Ils veulent se débarrasser de moi 
pour pouvoir , à leur gré , disposer 
comme autrefois de vos trésors...» 

u Toi seul les accuse , dit le roi en 
l'inlerrompant , tandis qu'ils déposent 
tous les dix contre toi. » 

« Comment peuvent-ils , reprit le 
jeune homme , déposer de ce qu'ils 
n'ont point vu ? Cette circonstance 
montre de plus en plus leur maligni- 
té ; et si vous cédez aux efforts con- 
jurés de leur haine, vous éprouverez 
infailliblement les regrets qu'éprouva 



352 LES MILLE ET UNE NUITS, 

le roi IJanschah, lorsqu'il eut reconnu 
la perfidie et ia scélératesse de ses 
trois visirs. « 

« Vojoiis , dit Azadbakht avec vi- 
vacité , de quelle manière le roi Ilan- 
schah fut trompé par ses visirs î* » 



CONTES ARABES. 553 

HISTOIRE 

DU ROI ILANSCHAH 

ET d'ABOUTEMAM. 



« Aboutemam joignoit à de grands 
biens beaucoup de sagesse , de pru- 
dence , de grandeur d'âme et de géné- 
rosité ; mais le pays qu'il habitoit 
étoit gouverné par un monarque in- 
juste et avare , qui n'avoit aucun res- 
pect pour les lois, disposoit à son 
gré de la fortune et de la vie de ses 
sujets. Craignant que le roi ne s'em- 
parât de ses richesses, Aboutemam 
n'osoit en faire usage. Cette con- 
trainte lui déplut : il résolut de cher- 
cher une autre patrie , et de se reti- 
rer dans un pays où il pût jouir libre- 
ment de ses biens , et mener un genre 
de vie conforme à son humeur noble 
et généreuse. 



5j4 I'I^s mille et une nuits, 

)5 Ilanschah passoit pour un roi 
sage et équitable. Aboutemam choi- 
sit la capitale de ses états pour le lieu 
de sa demeure. Il y fit bâtir un pa- 
lais , y transporta secrètement ses 
richesses , et vint y fixer son séjour. 
Il se meubla avec magnificence , 
acheta un grand nombre de chevaux 
et d'esclaves, et fit une dépense pro- 
portionnée à sa fortune. 

w Le roi Ilanschah entendit bientôt 
parler d'Aboutemam -, il le fît venir , 
et lui dit : « Je sais que vous vous 
êtes fixé depuis peu dans ma capitale. 
Je suis bien aise de pouvoir vous 
compter au nombre de mes sujets. 
Hegardez ce pays comme le vôtre ; 
vous y trouverez la protection et la 
considération q^ue vous méritez. Je 
désire même faire connoissance avec 
vous , et je veux que vous veniez me 
voir assidûment. » 

« Prince , répondit Aboutemam , 
ma personne et mes biens sont à 
votre service ; mais accoutumé à la 
retraite et à la vie privée , je pour- 
xois paroître étranger à la cour , dé-' 



CONTES ARABES. 355 

plaire à plusieurs de ceux qui vous 
entourent , me faire des ennemis , et 
exciter contre moi la jalousie. » Le roi 
ne voulut pas recevoir les excuses 
d*Aboutemam, et l'assura qu'auprès 
de sa personne il n'a voit rien à crain- 
dre des médians et des envieux. 

«Aboutemam, forcé d'obéir au 
roi, venoit tous les jours lui faire sa 
cour , et lui offroit de temps en temps 
des présens. Le roi ne tarda pas à 
reconnoîlre son mérite et sa pru- 
dence : il le prit en affection, et lui 
confia le soin de sa maison et des 
affaires de son royaume. Dès - lors 
tout se trouva dans la dépendance 
d'Aboutemam • le roi ne prenoit con- 
seil que de lui -, rien ne se faisoit que 
par lui: il ordonnoit et défendoit, 
iioit et délioit avec une puissance 
absolue. 

» Le roi avoit eu auparavant trois 
visirs qui ne s'éloignoient pas de sa 
personne ni jour ni nuit. Ecartés 
entièrement du Gouvernement depuis 
l'élévation d'Aboutemam, ils avoient 
conçu conlre lui la jalousie la plus 



356 LES MILLE ET UNE NUITS , 

violente , et disoient souvent entr'eux : 
« Le roi nous a ôté sa confiance pour 
la donner à cet étranger. Il le comble 
d'honneurs , n'a d'estime que pour 
lui, et dédaigne nos services. Nous 
ne devons pas souffrir plus long-temps 
un tel affront , et il faut absolument 
inventer quelque ruse pour perdre 
ce nouveau favori , ou l'éloigner d'au- 
près du roi. » 

» Un jour qii'ils délibéroient sur 
cela, un d'eux dit aux autres: « Vous 
savez que le roi du Turquestan a une 
fille qui passe pour la plus belle per- 
sonne du monde , et qu'il fait mourir 
tout ceux qui sont envoyés pour la 
demander en mariage; parlons au 
roi de cette princesse , vantons-lui sa 
beauté , et tâchons de lui inspirer le 
désir de l'épouser. Il voudra savoir 
de nous qui il doit envoyer auprès du 
roi du Turquestan pour lui deman- 
der lu main de sa fille. Nous lui con- 
seillerons de charger de cette de- 
mande Aboutemam. Le roi du Tur- 
questan le fera mourir comme les 
autres , et nous reprendrons auprès 



CONTES ARABES. SSy 

d'Ilanschah le rang et la faveur dont 
nous jouissions autrefois. » 

» Les visirs approuvèrent cette 
idée, et convinrent de se trouver en- 
semble le lendemain auprès du roi. 
Ils firent tomber adroitement la con- 
versation sur les femmes , parlèrent 
de la fille du roi du Turquestan , et 
firent à l'envi l'éloge de sa beauté. 
Ilanschah , enchanté du portrait 
qu'ils lui tracèrent de cette princesse, 
leur dit qu'il desiroit l'épouser, et 
leur demanda qui il pourroit envoyer 
à la cour du roi son père pour faire 
réussir cette affaire? Les visirs se 
tournant du côté d'Aboutemam, qui 
étoit présent, conseillèrent au roi 
de le charger de cette commission , 
ajoutant que sa prudence et son ha- 
bileté en garantissoient d'avance le 
succès. 

» Le roi trouva qu'ils avoient rai- 
son j et s'adressant à Aboutemam : 
«Va, lui dit -il, à la cour du roi 
du Turquestan , et fais-lui , en mon 
nom , la demande de la princesse sa 
lille. Prends une suite nombreuse , 



358 LES MILLE ET UNE NUITS , 

et emporte avec toi des présens pour 
le roi , la princesse et toute la cour. 
Ilauschah fit aussitôt revêtir Aboute- 
inam d'une robe du plus grand prix , 
et le congédia. Aboutemani , em- 
pressé d'obéir à son maître, fit promp- 
tement les préparatifs de son vojage , 
et se mit en chemin. » 

» Le roi du Turquestan, informé de 

l'arrivée d'un ambassadeur de la part 

du roi Ilanscliah , envoya au-devanf, 

de lui plusieurs de ses principaux 

ofiîciers, et fit préparer un superbe 

palais pour lui et pour vSa suite. Il le 

reçut avec la plus grande distinction , 

le fit manger à sa table, lui donna 

des fêtes , et lui procura toutes sortes 

de divertissemens pendant trois jours. 

Au bout de ce temps , il le fit venir 

en sa présence pour apprendre le 

sujet de son ambassade. 

» Aboutemam se présenta à l'au- 
dience du roi du Turquestan avec 
toutes les marc(ues du plus profond 
respect, lui remit la letttre du roi 
Ilanschah , et lui offrit les présens 
dont il étoit chargé. Le monarque 



CONTES ARABES. 3^9 

lîuTurquestan ayant lu la lettre , dit à 
l'ambassadeur de se rendre à l'appar- 
tement de la princesse, afin de la 
voir et de s'entretenir avec elle. Abou- 
temara , surpris de ce discours, pensa 
sur-le-champ qu'on vouloit mettre 
à l'épreuve sa discrétion , sa délica- 
tesse et son respect pour la fille d'un 
grand monarque. Il se rappela ce 
cjue disent les sages : a Celui qui sait 
réprimer ses regards, garder sa lan- 
gue et retenir ses mains , est à l'a- 
bri de tout danger. » Il résolut de se 
conduire d'une manière qui non- 
seujement ne l'exposât k aucun re- 
jproche , mais qui pût même flatter 
l'orgueil du souverain. 

)) La princesse , prévenue de la 
visite de l'ambassadeur , l'attendoit 
tlans le plus magnifique habillement. 
Elle étoit assise sur un trône éclatant 
et couverte de bijoux d'or , de perles 
et de pierreries. 

)> Aboutemam, ajant été intro- 
duit , se prosterna loin du trône et 
se releva ensuite en tenant les jeux 
baissés , et les mains croisées sur sa 



3Ô0 LES 5IILLE ET UNE KUITS, 

poitrine. La princesse lui dit de lever 
la tête et de lui parler ; mais il n'en 
fît rien. Elle lui répéta une seconde 
fois la même chose , ajoutant qu'on 
ne l'a voit envoyé auprès d'elle que 
pour la voir et lui parler librement. 
Aboutemam ne répondît pas davan- 
tage, u Prenez , lui dit la princesse , 
ces vases d'or et d'argent , ces curio- 
sités qui sont à côté de vous. Ils sont 
destinés pour vous , et je vous en fais 
présent. » Aboutemam ne fit pas le 
moindre mouvement. La princesse 
alors outrée de dépit , s'écria qu'on 
lui avoit envoyé un ambassadeur aveu- 
gle , sourd et muet. Elle donna ordre 
qu' on le fît retirer , et envoya témoi- 
gner son mécontentement au roi son 
père. 

« Le roi du Turquestan fit venir 
aussitôt Aboutemam , et lui dit : 
« Vous venez de voir ma fille ; com- 
ment la trouvez-vous ? » « Prince , 
répondit Aboutemam, je n'ai pas osé 
lever les yeux sur la fille d'un aussi 
grand monarque. » « Vous lui avez 
sans doute , reprit le roi , demandé 



CONTES ARABES. 56*1 

^ sa main pour le roi v^otre inaitre? » 
«Prince, répondit AboiiLemam, je 
nie serois bien gardé de faire cette 
demande à votre fille : je ne me suis 
pas permis de lui dire un mot. )> 
« Vous avez au moins , ajouta le roi , 
pris les vases d'or et d'argent que je 
vous destinois ? « « Je n'ai rien reçu , 
répondit Aboutemam. » 

» Le roi , satisfait de la réserx'-e et 
de la circonspection d'Aboutemam, 
se fit apporter une robe d'iionneur , 
et l'en revêtit. Il le mena ensuite hors 
de la salle , lui montra un puits , et 
lui dit de regarder dedans. Aboute- 
mam s'avança, et vit que le puits étoit 
rempli de têtes d'honnmes. 

« Ce sont, lui dit le roi , les têtes 
de ceux qui m'ont été envoyés avant 
vous pour me demander ma fille. 
Elles sont au nombre de quatre-vingt- 
dix-neuf; la vôtre eût fait Ja cen- 
tième , si vous vous étiez conduit 
avec moins de délicatesse. Les autres 
envoyés ont manqué au respect qu'ils 
dévoient, non-seulement à moi et à 
ma fille, mais à leur maître. J'ai 

yiii. 7n 



?)62 LES MILLE ET UNE NtJiTS , 

jugé par leur caractère , de celui de 
leurs souverains. Un envoyé est la 
langue de celui qui l'envoie , et sa po- 
litesse annonce celle de son maître. 
N'ayant donc conçu qu'une mauvaise 
idée de tous ces rois , je n'ai pas voulu 
les prendre pour gendres, et j'ai 
puni , comme je le devois , la témé- 
rité et l'imprudence de leurs in- 
dignes émissaires. Pour vous, vous 
avez su vous concilier mon estime ^ 
et vous avez mérité d'obtenir ma fille. 
Je la donne au roi votre maître , eu 
considération de votre sagesse et de 
votre prudence. » 

» Le roi fit remettre à Aboute- 
mam de grands présens pour Ilan- 
schali. Il le chargea d'une lettre , par 
laquelle il accordoit au prince la main 
de sa fille , et le félicitoit sur le choix 
qu'il avoit fait de son ambassadeur. 

« Ilanschah fut au comble de la 
}oie en voyant arriver la princesse 
du Turquestan. Sa beauté surpassoit 
l'idée qu'il s'en étoit formée 5 et les 
qualités de l'esprit , ÏeL grâce , la dou- 
ceur qu'elle unissoit à ses attraits , eu 



CONTES ARABES. 365 

fnisoient une personne accomplie. 
Jlanschali sentit tout le prix d'un si 
rare trésor. Persuadé qu'il devoit son 
l)onheur à Aboutemam , il lui témoi- 
gna sa satisfaction dans les termes 
les plus flatteurs. Les éloges contenus 
dans la lettre du roi son beau-père , 
augmentèrent encore l'estime et l'at- 
tachement qu'il avoit pour lui. 

«Les visirs, plus jaloux que jamais, 
et piqués de voir que ce qu'ils a voient 
imagmé pour se débarrasser d' Abou- 
temam n'avoit fait qu'augmenter sa 
faveur et la confiance que le roi avoit 
en Jui , cherchèrent un autre moyen 
de le faire périr. 

« Le roi avoit deux jeunes pages 
qu'il aimoit beaucoup, et qui ne s'éloi- 
gnoient presque jamais de sapersonne. 
Ils coucnoient la nuit près de lui , et 
se tenoient à ses côtés quand il pre- 
noit , l'après-midi , quelque repos. 
Les visirs les ayant un jour trouvés 
seuls , les tirèrent à l'écart , et leur 
proposèrent de leur donner à chacun 
une bourse de mille sequins , s'ils 
vouîoient leur rendre un service. Ces 



3^4 I-ES r^ilLLE ET UKE Î^UITS, 

enfans ayant demandé avec empresse- 
ment quel étoit ce service, un des 
visirs leur dit : 

(( Aboutemam nous a fait perdre 
la confiance du roi : nous voudrions 
l'éloigner de la cour. Quand vous 
serez seuls avec le roi dans sa cham- 
bre 5 et que vous le verrez s'appuyer 
pour dormir , l'un de vous dira à 
l'autre : 

« Il faut qu* Aboutemam soit bien 
méchant pour traiter ainsi le roi , qui 
l'a com])lé de biens et de faveurs. » 
« Quelle est donc sa méchanceté dira 
l'autre?» « Il attaque l'honneur du 
roi, dira le premier : il prétend que le 
roi du Turquestan faisoit mourir tous 
ceux qui venoient lui demander sa 
lîlle ; qu'il n'a été épargné , que parce 
qu'il a eu le bonheur de plaire à la 
])rincesse , et qu'elle n'est venue ici 
({ue pour famour de lui, et non par 
amour pour le roi. « k Es - tu sûr de 
cela , dira le second ? » « Si j'en suis 
SLir, dira le premier : tout le monde 
le sait ; mais on n'ose en parler au 
roi. Toutes les fois que le roi est à la 



CONTES ARABES. OljO 

rhasse ou eu voyage, Aboiitemam 
va trouver la reir]e , et reste seul 
avec elle. » 

« Les deux petits pages ne deman- 
dèrent pas mieux que de dire ce que 
vouioient les visirs. On leur fit répé- 
ter plusieurs fois leur petite conver- 
sation , et on leur recommanda de 
profiter du premier moment où ils 
seroient seuls avec le roi. L'après- 
midi le roi s'étant retiré dans sa cham- 
bre , et jeté sur son sofa pour se 
reposer , les enfans s'approchèrent 
de lui , et entamèrent leur dialogue. 
Le commencement piqua la curiosité 
du roi , qui n'eut garde de les inter- 
rompre , et fit semblant de dormir. 

» Le dialogue fini , le roi réfléchit 
sur ce qu'il venoit d'entendre. La 
jeunesse des enfans , leur innocence 
ne permettoit pas de soupçonner leur 
bonne foi. Ils ne pouvoient être d'in- 
telligence avec personne , et ils ne 
répétoient que ce qu'ils avoient en- 
tendu par hasard. Ces réflexions per- 
suadèrent au roi que son favori étoit 
coupable 3 et enllammèreiit sa colère. 



366 LES MILLE ET UNE NUITS ^ 

Il se leva du sofa , feignant de se ré- 
veiller , et ordonna qu'on allât cher- 
cher sur-le-champ Aboutemam. 

« Comment , lui dit - il dès qu'il 
l'aperçut , faut-il traiter celui qui ne 
respecte pas la femme d'un autre ? » 
(c II mérite , répondit Aboutemam , 
qu'on ne respecte pas la sienne. » 
« Mais , reprit le roi , celui qui entre 
dans le palais de son souverain et 
attente à son honneur dans la per- 
sonne de son épouse , quelle doit 
être sa punition ? » « La mort , répon- 
dit Aboutemam. » « Traître , s'écria 
le roi , tu viens de prononcer ton 
arrêt ! » A l'instant il tira son poi- 
gnard , le plongea dans le cœur 
d' Aboutemam , et i'étendit mort à 
ses pieds. On enleva son corps , et 
on le jeta dans un puits destiné à cet 
usage. 

« L'amour du roi pour son épouse 
l'empêcha de lui parler de l'intelli- 
gence qu'il croyoit avoir découverte 
entr'elle et Aboutemam ; mais il en 
conçut u n violent chagrin . Elle ne tarda 
pas à s'apercevoir de sa tristesse, et 



CONTES ARABES. ôCj 

lui en demanda souvent la cause : 
jamais il ne voulut la lui découvrir. 
Il étoit pareillement affligé d'avoir 
perdu son premier visir , et ne pou- 
voit s'empêcher de regretter un hom- 
me qui lui avoit rendu de si grands 
services , et pour qui il avoit eu tant 
d'attachement et de confiance. 

» Un jour en entrant dans sa cham- 
bre, il entendit ses pages parler, faire 
du bruit dans un cabinet voisin. Il s'ap- 
proche doucement et prête l'oreille. 

« A quoi nous sert cet or , disoi 
l'un : nous ne pouvons le dépenser, 
ni rien acheter avec ?» « Il m'est 
odieux , disoit l'autre : il nous a fait 
commettre une mauvaise action • car 
nous sommes cause de la mort d'A- 
boutemam. Si j'avois su que le roi 
dût le faire ainsi périr, je n'aurofs 
})as dit du mal de lui. Mais c'est la 
faute de ces médians visirs qui nous 
ont fait dire ce qu'ils ont voulu. » 

« Le roi ajaiit entendu ces dis- 
cours , ouvrit la porte du cabinet , 
et trouva les pages qui jouoient avec 
des pièces d'or. « Malheureux, leau 



7)6S LES MILLE ET UNE NUITS, 

dit -il 5 qu'avez - vous fait , et d'où 
v^ous vient tout cet or ? » Les enfans 
efFrajés se jetèrent à genoux , et de- 
mandèrent grâce. (( Je vous ferai 
grâce , leur dit le roi , si vous me 
dites la vérité 5 mais elle seule peut 
vous sauver des eiFets de ma colère. » 

3) Ces enfans racontèrent avec naï- 
veté tout ce qui s'étoit passé entr'eux 
et les visirs, Ilanschali se repentit 
alors d'avoir cru si facilement son 
favori coupable , et de l'avoir im- 
molé avec tant de précipitation ; et 
dans un premier mouvement de co- 
lère , il déchira ses habits , se meur- 
trit levisage , s'arracha la barbe , et s'a- 
bandonna au plus violent désespoir. 

«Hélas, s'écrioit - il , j'ai immolé 
mon meilleur ami! Aboutemam vou- 
loit se tenir éloigné de ma cour. Je 
l'engageai à s'attacher à moi , en l'as- 
surant que jamais je ne ]:)rêterois 
l'oreille a la calomnie ; qu'il n'avoit 
rien à craindre auprès de moi^ et 
c'est moi - même qui l'ai frappé ! 
Cruelle destinée ! Je ne puis plus 
jnaintenant que venger sa mémoire , 



CONTES ARABES. 'SG^ 

et faire justice de ses ennemis. » 
)) Ilanschali manda aussitôt les 
trois visirs , leur reprocha leur scé- 
lératesse , et leur fit couper la tête en 
sa présence. Il se rendit ensuite chez 
son épouse , lui avoua qu'il avoit été 
d'abord trompé , et lui raconta la ma- 
nière dont il avoit reconnu son inno- 
cence et celle d'Aboutemam. La reine 
fit alors éclater le chagrin que lui 
avoit causé la fin malheureuse du 
premier visir. Les deux époux pleu- 
rèrent ensemble la mort de celui qui 
étoit cause de leur union. Ils donnè- 
rent ordre qu'on retirât son corps du 
puits dans lequel il avoit été jeté , cé- 
lébrèrent publiquement ses funé- 
railles , et lui firent bâtir , au milieu 
du palais , un tombeau sur lequel ils 
alloient souvent répandre des larmes. 

' « C'est ainsi , ô Koi , continua le 
jeune homme , qu Aboutemam fut 
victime de l'envie , et que ses enne- 
mis portèrent ensuite la peine de 
leur crime. J'espère que Dieu me 
fera pareillement triompher des en- 



370 LES MILLE ET UNE NUITS , 

vieux que me suscite la faveur dont 
vous m'avez honoré, et qu'il vous 
fera connoître mon innocence. Je ne 
crains pas de perdre la vie ; mais je 
crains qu'un repentir inutile ne s'élève 
dans le cœur du roi et ne le tour- 
mente. L'acharnement de vos visirs 
contre moi , le desir qu'ils montroient 
tout-à-l'heure de verser eux - mêmes 
mon sang , décèlent assez la passion 
qui les anime. Mon assurance et ma 
tranquillité au contraire vous mon- 
trent inon innocence. Si j'étois cou- 
pable, les reproches de ma cons- 
cience enchaîneroient ma langue , et 
troubleroient mon esprit. » 

Azadbakht, vivement touché de 
ce qu'il venoit d'entendre , oublia les 
conseils de ses visirs, et ne put se 
résoudre à faire périr encore le jeune 
ministre. « Qu'on le reconduise en 
prison, dit -il aux soldats. Demain 
j'examinerai de nouveau cette affaire, 
et rien désormais ne pourra le sous- 
traire à la mort. » 

Les visirs s'étant assemblés le len- 



CONTES ARABES. Syl 

demain , se disoient les uns aux au- 
tres : ce Ce jeune homme rend inu- 
tiles tous nos efforts pour le perdre. 
En vain nous allumons contre lui la 
colère du roi : il vient toujours à 
bout de l'apaiser par la magie de ses 
discours. Cherchons encore un nou- 
veau mojen de hâter son supplice ; 
car tant qu'il respire nous ne serons 
pas en sûreté , et nous ne pourrons 
goûter aucun repos. « 

Les visirs , après avoir long-temps 
délibéré , convinrent d'engager la 
reine à demander elle-même la pu- 
nition du jeune homme. Ils allèrent 
la trouver , et l'un d'eux lui dit : 

« Vous ignorez , Madame , ce qui 
se passe autour de vous, et l'injure 
qu'on fait à votre réputation. Malgré 
votre rang , votre puissance , l'éclat 
et la grandeur qui vous entourent , 
la calomnie s'attache à votre per- 
sonne , et vous êtes l'objet de la 
satire publique. Des femmes parcou- 
rent les rues en jouant du tambou- 
rin , et mêlent votre nom dans leurs 
chansons. On dit que vous aimez le 



072 LES MILLE ET UNE NUITS , 

jeune ministre , et que vous empê-» 
chez le roi de le punir. Ces discours 
passent de bouche en bouche, et ne 
cesseront de se répandre de plus en 
plus tnntque ce jeune homme vivra.» 

« Ces discours m'ofFensent vive- 
ment, dit la reine , et je veux les faire 
cesser. Je suis intéressée , je le vois , 
à hâter la mort de ce jeune homme 5 
mais que faut-il faire pour cela? « 

Madame, lui dit un des visirs, 
il faut aller trouver le roi, vous jeter 
à ses pieds , lui dire que vous avez 
appris par vos femmes les bruits qui 
se répandent dans la ville, et que 
vous ne pouvez vivre plus long- 
temps , si ce jeune homme n'est exé- 
cuté sur-le-champ. » 

La reine, entraînée par cet arti- 
fice , se leva aussitôt , et se rendit 
chez le roi. Elle déchira ses habits 
devant lui, se jeta à ses pieds , et lui dit 
en pleurant : « Mon honneur n'est-ii 
pas inséparable du vôtre , et peut-on 
attaquer ma réputation sans man- 
quer au respect qui vous est dû ? I^e 
crime de ce jeune homme est connu 



r' rf 



CONTES AHABES. 3-J 

de toute la ville; votre indulgence 
pour lui donne lieu à des bruits inju- 
rieux que je ne puis supporter plus 
long-temps. Ordonnez sa mort, ou 
faites-moi périr moi-même. » 

Le discours de la reine produisit 
l'effet qu'en attendoient les visirs. Le 
roi lui témoigna qu'il partageoit son 
ressentiment ; que ces bruits l'outra- 
geoient autant qu'elle , et qu'il alloit 
les faire cesser à f instant. La reine 
s'éta&t retirée , on fît entrer le jeune 
homme. 

I^Ialheureux , s'écrièrent les visirs 
en le voyant , tu voudrois en vain 

Î prolonger maintenant tes jours! Ton 
leure est enfin venue , et la terre elle- 
înême a soif de ton sang. « 

« Vos discours , répondit le jeune 
homme, et votre rage jalouse ne 
peuvent hâter ma mort. L'instant en 
est irrévocablement fixé par la Provi- 
dence; rien ne sauroit ni l'avancer 
ni le reculer : ce qui est écrit par le 
doigt de Dieu , ne peut manquer 
d'arriver , et tous nos efforts , toutes 
nos précautions ne peuvent nous en 

VJIÏ. 53 



374 ^ES BULLE ET UNE NUITS, 

garantir. L'histoire du roi Ibrahîrn 
et de son fils en est une preuve évi- 
dente, n 

Azadbakht voulut encore entendre 
cette iiistoire , et le jeune homme la 
raconta en ces termes : 



CONTES ARABES. SyS 

HISTOIRE 

DU ROI IBRAHIM 

ET DE SON ÏILS. 



« J-jE roi Ibrahim a voit beaucoup 
agrandi par ses conquêtes , l'empire 
qu'il avoit reçu de ses ancêtres , et 
avoit réduit sous son obéissance tous 
les rois ses voisins. Chéri de ses su- 
jets , redouté des étrangers , tout 
sembloit concourir à son bonheur. 
Une seule chose Tempêchoit d'être 
parfaitement heureux. Quoiqu'il eût 
plusieurs femmes , et que son serait 
fût remph des plus belles esclaves, 
aucune ne Tavoit encore rendu père. 
Un jour qu'occupé de cette idée , il 
s'affligeoit en pensant que son royau- 
me passeroit un jour dans des mains 



Oy6 LES BULLE ET UNE NUITS , 

étrangères , on vint lui annoncer que 
celle de ses femmes qu'il aimoit le 
plus étoit enceinte. Cette nouvelle le 
remplit de joie. Il alla aussitôt trou- 
ver la princesse , l'éleva au-dessus de 
toutes les autres femmes , lui donna 
le plus bel appartement du sérail , 
et la combla d'honneurs et de pré- 
sens. 

3) Lorsque le moment où la prin- 
cesse devoit accoucher fut arrivé , le 
roi fit venir à sa cour tous les astrolo- 
gues de son rojcuime , et leur ordonna 
de se préparer à tirer l'horoscope de 
l'enfant. La reine mit au monde un 
prince. On avertit aussitôt les astro- 
logues, qui dirigèrent leurs astrolabes, 
observèrent l'état du ciel, la position 
des astres, et dressèrent le thème de 
la nativité» Lorsqu'ils eurent fait tous 
leurs calculs , ils examinèrent quelles 
dévoient être les conséquences de 
la configuration céleste qu'ils avoient 
déterminée. Ils avoient à peine com- 
mencé cet examen , c[ue le roi les vif 
changer de couleur. 

ce Qu'y a-t-il , leur dit-il ; faites- 



COKTES ARABES. 077 

moi part de tout, et ne me déguisez 
rien?« 

« Prince , lui dit l'un d'eux , l'ho- 
roscope de cet enfant nous indique 
que juscfu'à l'âge de sept ans , il court 
risque d'être dévoré par un lion; et 
que s'il échappe à ce danger , il est 
réservé à uzi malheur plus grand et 
plus af^yejf.x. n 

" Les astrologues ne voulurent pas 
sVxpiiq;i-.er davantage; mais le roi 
leur ordonna de nouveau de lui dé- 
couvrir tout. « Prince , reprit l'un des 
astrologues, promettez - nous de ne 
nous faire aucun mal. » Le roi en 
ayant donné sa parole : « Cet enfant , 
continua l'astrologue , après avoir 
échappé à la fureur du lion , doit 
ôter la vie à son père. » 

» Le roi pâlit à ces mots , et de- 
meura quelque temps interdit. S'étant 
ensuite remis , il congédia les astrolo- 
gues , et dit en lui-même : « Il me sera 
facile de faire garder soigneusement 
mon fils, et d'empêcher qu'aucun ani- 
mal n'approche de lui. Je pourrai pa- 
reillement garantir ma personne , et 



378 I.ES MILLE ET UNS NUITS, 

empêcher qu'il n'attente à mes jours. 
Les prédictions des astrologues sont 
souvent fausses , et celle-ci le sera 
certainement. « 

» Le roi Ibrahim , rassuré par 
ces réflexions , donna au prince 
une nourrice , défendit qu'on le fît 
sortir de son appartement et plaça 
à l'entour une garde nombreuse- Mal- 
gré ses précautions , la prédiction des 
astrologues lui donnoit des i/iquié- 
îudes et troubloit le bonheur de sa 
vie. Pour mettre encore plus son fils 
à l'abri des attaques du lion, il 
imagina de faire pratiquer secrète- 
ment une retraite sur le sommet 
d'une montagne inaccessible. Il y fit 
creuser un vaste souterrain distribué 
en plusieurs salles. Il les remplit de 
toutes sortes de provisions , et autres 
choses nécessaires à la vie, et y fit 
passer une source d'eau vive qui 
coiiloit au haut de la montagne. Ce 
souterrain ne communiquoit au- 
dehors que par une ouverture sem- 
blable à un puits , par laquelle on fit 
descendre l'enfant avec la nourrice. 



CONTES ARABES. "^79 

« Le roi se rendoit tous les mois 
sur le bord de l'ouverture , et appeloit 
la nourrice. Elle mettoit l'enfant dans 
une corbeille de jonc, et le faisoit 
monter au moyen d'une poulie. Le 
roi le recevoit, i'embrassoit , lui pro- 
diguoit mille caresses et le remettoit 
ensuite dans la corbeille. 

» L'enfant avoit passé plusieurs an- 
nées dans ce souterrain , et étoit près 
d'avoir sept ans. Vingt jours seule- 
ment restoient encore jusqu'à cette 
fatale époque , lorsque des chasseurs 
qui poursuivoient vivement un lion , 
robligèrent de se réfugier sur cette 
montagne. Se voyant pressé de plus 
en plus par les chasseurs et les chiens , 
l'animal gagna le sommet , et tomba 
dans le souterrain. Il se jeta d'abord 
sur l'enfant et le blessa grièvement à 
l'épaule. La nourrice étant accourue 
à ses cris , le lion se jeta sur elle et 
la mit en pièces. 

» Cependant les chasseurs étant par- 
venus à l'endroit où le lion avoit dis- 
paru , entendirent les cris de l'enfant 
et de sa nourrice. Ils s'approchent de 



38o LES MILL£ ET UîsE NUITS, 

l'ouverture du souterrain, aperçoivent 
le lion , et font pleuvoir sur lui une 
grêle de traits et de pierres. L'anima] 
accablé esf bientôt e'tendu sans vie. 
Plusieurs clés chasseurs descendirent 
alors par la corde dans le souterrain , 
ils furent étonnés de trouver une 
femme mise en pièces et un enfant 
baigné dans son sang et sans con- 
noissance. Ils le relevèrent, le rap- 
pelèrent à la vie , et pansèrent sa 
blessure. 

« Les chasseurs parcoururent en- 
suite le souterrain , et le trouvèrent 
rempli de provisions de toute espèce, 
de meubles précieux et de riches ha- 
bdlemens. Résolus de s'emparer de 
tous ces effets , ils commencèrent à les 
attacher à la corde et à les enlever 
du souterrain avec le secours de ceux 
de leurs compagnons qui étoient restés 
en haut. Ils fîrentaussi sortir l'enfant, 
et l'emmenèrent avec eux. L'un des 
chasseurs vivement touché de son 
sort, le prit chez lui, se chargea d'en 
avoir soin et de le faire guérir de s^ 
blessure. 



CONTES A H A B E 3. OO I 

» Lorsque le jeune prince fut en 
état de répondre aux questions qu'on 
pouvoit lui faire , le chasseur lui 
demanda quels étoient ses parens , et 
par quelle aventure il s'étoit trouvé 
dans le souterrain ? Mais il ne put lui 
dire autre chose , sinon qu'il n'étoit 
jamais sorti de ce lieu ; que sa nour- 
rice lui donnoit tout ce dont il avoit 
besoin; que tous les mois queic[u'ua 
venoit à l'ouverture du souterrain ; 
qu'on le faisoit monter dans une 
corbeille , et qu'il embrassoit- l'in- 
connu qui le serroit dans ses bras , le 
caressoit , et le faisoit ensuite redes- 
cendre. 

^) Le chasseur, sans s'embarrasser 
davantage de connoître la condition 
de cet enfant , continua d'en prendre 
soin ; et l'inclination qu'il s'étoit 
d'abord sentie pour lui augmentant 
de plus en plus, il s'appliqua à lui 
donner une éducation telle qu'il au- 
roit pu la donner à son propre fils. Il 
le fît instruire dans toutes sortes de 
sciences ; lui apprit à monter k 
cheval , et à manier les armes. L'en» 



ZS2 LES MILLE ET UNE NUITS , 

fant montra beaucoup d'adresse dans 
ces divers exercices ; et à l'âge de 
douze ans il sortoit avec son bienfai- 
teur , et l'accompagnoit à la chasse. 

M Un jour qu'ils étoient très-éloi- 
gnés de leur demeure . ils s'égarèrent , 
et furent attaqués par des voleurs. Le 
jeune prince vit tomber à ses côtés 
son bienfaiteur , fut lui- même ren- 
versé d'un coup de lance et laissé pour 
mort. Les voleurs prirent tout ce 
qu'ils avoient sur eux , et s'enfuirent. 

» Le jeune prince, quoique dan- 
gereusement blessé , n'av^oit cepen- 
dant pas entièrement perdu connois- 
sance. Au bout de quelques heures, 
il ouvrit les jeux , rassembla ses for- 
ces et se releva. A peine avoit-il fait 
([uelques pas, qu'il aperçut de loin 
im de ces hommes qui parcourent les 
lieux écartés avec une pelle et une 
pioche sur l'épaule , et cherchent de 
tous côtés des trésors. Celui-ci frappé 
de la bonne mine du prince , et tou- 
ché de fétat dans lequel il se trouvoit, 
suspendit la recherche dont il étoit 
occupé , s'avança vers lui , et lui de* 



CONTES ARABES. 383 

manda qui il étoit , et comment il 
se trou\"oit réduit dans cet état ? Le 
prince lui raconta en peu de mots 
son histoire , et lui dit qu'il venoifc 
d'être attaqué par des voleurs qui 
Tavoient dépouillé , et laissé pour 
mort. 

» L'homme aux trésors ayant en- 
tendu l'histoire du prince , l'engagea 
à le suivre , et lui promit de le gué-^ 
rir promptement. Il le conduisit à 
son habitation , pansa ses blessures , 
et y appliqua des simples dont il con- 
noissoit la vertu. 

D5 Le prince étant parfaitement ré- 
tabli, son hôte lui dit : « Réjouissez- 
vous , jeune homme , vous ne pou- 
viezFaire une rencontre plus heureuse 
que la mienne. Je connois un trésor 
qui renferme des richesses immenses ; 
si vous voulez venir avec moi m'aider 
à en retirer quelques - unes , je vous 
donnerai de quoi vivre désormais 
dans la plus grande opulence. « Le 
jeune prince ayant accepté la propo- 
sition , son hôte prépara plusieurs 
bétes de somme , prit des instru- 



o84 LES MILLE ET UNE NUITS, 

mens et tout ce dont il avoit besoin. 

» Ils partirent ensemble , et après 
avoir marché plusieurs jours , arri- 
vèrent au haut d'une haute mon- 
tagne. L'homme aux trésors prit un 
livre qui renfermoit les indications 
nécessaires pour reconnoitre les lieux, 
le lut attentivement , et se mit ensuite 
à fouiller sur le sommet de la mon- 
tagne. Lorsqu'il fut parvenu à la pro- 
fondeur de cinq coudées , il décou- 
vrit une large pierre : il la dégagea 
de tous les côtés , et la souleva avec 
Je secours de son compagnon , et par 
ie moyen d'une pince, autant qu'il 
étoit nécessaire pour pouvoir regar- 
der, et descendre dans le puits auquel 
elle servoit de couvercle. Lorsque la 
pierre fut assez levée , l'un d'eux la 
cala solidement. Ils regardèrent alors 
dans le puits , et virent qu'il étoit rem- 
pli de richesses. 

» Le jeune prince vouloit descen- 
dre aussitôt dans le puits ; mais son 
hôte lui dit qu'il falioit un peu re- 
prendre haleine, et laisser à l'air 
extérieur le temps de s'introduire 



CONTES ARABES. 385 

clans le souterrain et de le rafraî- 
chir. 

« Lorsqu'ils se furent un peu re- 
posés , l'homme aux trésors attacha 
une corde autour du corps du jeune 

Î)rince , lui mit une bougie allumée à 
a main , et le descendit au fond du 
puits. Lorsc[u'il y fut arrivé , ses 
veux furent éblouis par l'éclat de 
ï'or , de l'argent , des pierreries dont 
il se vit environné. Son hôte lui des- 
cendit un panier , et lui dit de le rem- 
plir de tout ce qui tomberoit sous sa 
main. Il retira le panier quand il fut 
plein , mit ce qu'il renfermoit sur 
les bêtes de somme , et le descendit de 
nouveau. Lorsqu'il eut chargé les 
Létes de somme , il retira les cales 
qui soutenoient la pierre , et la laissa 
retomber. Il la recouvrit de terre 
comme elle étoit auparavant, et s'en 
alla. 

» Le jeune prince , qui attendoit 
que son hôte lui descendit le panier 
ou la corde pour rfunonter , entendit 
tout-à-coup retomber la pierre. Il se 
crut perdu , poussa un cri , et se mit 
viir * j?3 



S86 LES MILLE ET UNE NUITS , 

à pleurer, u Quelle cruelle destinée , 
quelle mort afiPreuse , disoit-il en lui- 
même ! J'ai échappé à la fureur d'un 
lion , je suis sorti du souterrain où 
}'ai été élevé , j'ai recouvré la vie que 
des voleurs crojoient mi'avoir ôtée , et 
]e vais finir ici lentement mes jours , 
victime de la faim et du désespoir ! » 
» Tandis que le jeune prince s'aban- 
donnoit à ces tristes réflexions , il 
entendit un bruit semblable au mur- 
mure d'une fontaine. Il prête l'oreille, 
fait quelques pas , et s'aperçoit que 
le bruit augmente. Il s'avance tou- 
jours du même côté , entend bientôt 
le bruit des flots , et se trouve sur le 
bord d'une rivière considérable qui 
couloit avec rapidité. Le prince dit 
alors en lui-même : 

« Puisque je ne puis éviter la mort, 
il m'importe peu de périr quelques 
momens plutôt ou plus tard , et j'aime 
mieux être tout -à -coup submergé 
que de périr lentement dans ce puits, o 

>) En disant cela , le prince se pré- 
cipita dans le fleuve. La rapidité dti 
courant , et la nature de cette eau , 



CONTES ARABES. 087 

furent cause que son corps se soutînt 
de lui-même à la surface , et qu'il 
se trouva au bout de quelque temps 
au milieu d'une large vallée où cette 
rivière sortoit de dessous terre. 

» Le jeune prince avoit un peu au- 
paravant conçu quelque espérance en 
voyant que l'obscurité commençoit à 
diminuer autour de lui. Il fut ravi de 
joie quand il se vit transporté des ca- 
vernes souterraines sous la voûte cé- 
leste. Il grimpa sur un rocher qui 
s'avançoit dans la rivière , et gagna 
facilenaent le bord. Epuisé de fati- 
gue , il se jeta parterre et s'endormit. 

i) Le prince se réveilla aux pre- 
miers rayons du jour, et n'aperce- 
vant autour de lui aucune habita- 
tion , il prit un sentier qui condui- 
soit au haut d'un coteau. Arrivé dans 
la plaine , il découvrit un grand vil- 
lage , vers lequel il porta ses pas.^ 

« Les habitans s'assemblèrent bien- 
tôt autour du jeune prince , et lui de- 
mandèrent qui il étoit et d'où il ve- 
noit? La singularité de son histoire, 
la manière merveilleuse dont Dieu 



388 LES MILLE ET UNE NUITS , 

l'avoit retiré de tant de dangers, leur 
inspirèrent de l'attachement et de 
l'amour pour lui. Ils voulurent qu'il 
restât avec eux , et s'engagèrent de 
pourvoir en commun à sa subsistance. 
Mais laissons un moment le jeune 
prince , et retournons au roi son 
père. 

» Il y avoit un mois que le sultan 
Ibrahim n'avoit été rendre visite à 
son fils. Il étoit d'autant plus em- 
pressé de le voir , que le terme fatal 
étoit près d'expirer , et que bientôt il 
n'avoit plus rien à craindre pour ses 
jours. Il comptoit alors le faire sor- 
tir du souterrain , et prendre d'autres 
précautions pour se mettre lui-même 
a l'abri du danger dont il étoit me- 
nacé. Il se rendit sur le bord de l'on- 
v^erture du souterrain , et appela la 
nourrice selon son usage. Personne 
ne lui répondant , il fit descendre un 
de ses gens , qui lui rapporta qu'il 
avoit trouvé la nourrice mise en piè- 
ces , et un lion écrasé et percé de 
dards ; mais qu'il n'avoit pas vu l'en- 
fant. 



CONTES ARABES. OoQ 

)> Le sultan Ibrahim ne douta pas 
que son fils n'eût été dévoré par le 
lion. Il se frappa le visage , et répan- 
dit un torrent de larmes. De retour 
dans son palais , il fit venir les astro- 
logues , et leur annonça l'accomplis- 
sement de leur fatale prédiction. 

« Prince , lui répondirent les astro- 
logues , vous n'êtes pas assuré de ce 
qui est arrivé. Si votre fils a été dé- 
voré par le lion , il a subi sa malheu- 
reuse destinée , et vous n'avez rien à 
craindre de 'lui ; mais s'il a trouvé 
m.ojen de s'échapper , vous devez 
appréhender c[ue sa mam ne tranche 
le fil de vos jours, n 

» Le sultan se croyant trop certain 
de la mort de son fils , fit peu d'at- 
tention au discours des astrologues , 
et le temps le lui fit bientôt oublier 
entièrement. 

» Le village où s'étoit retiré le jeu- 
ne prince appartenoit au sultan son 
père. Les habitans s'étoient soulevés 
plus d'une fois contre lui; et plusieurs 
d'entr'eux , accoutumés à porter les 
armes , sortoient souvent pour faire 



^90 LES MILLE ET UNE NUITS, 

des courses dans les environs et piller 
ceux qu'ils rencontroient. Le sultan 
informé de ces brigandage , résolut de 
les reprimer , et d'empêcher qu'ils ne 
pussent se renouveler à l'avenir. li 
rassembla quelques troupes , et se mit 
à leur tête , dans le dessein d'investir 
le village , de s'emparer des plus cou- 
pables et de désarmer les autres. 

» Les liabitans du village croyant 
n'avoir affaire qu'à quelques soldats 
sans chef, et ignorant que le roi lui- 
même marchoit contr'eux , voulurent 
repousser les premiers qui se présen- 
tèrent. Le jeune prince s'étant saisi 
d'un arc, en décocha une flèche , qui 
alla frapper le sultan et le blessa mor- 
tellement. 

» Les paysans ayant bientôt recon- 
nu à qui ils avoient affaire , mirent 
bas les armes. On s'empara de ceux 
qui avoient fait le plus de résistance , 
et on les conduisit au sultan. Ce prin- 
ce , occupé du danger où il étoit, or- 
donna qu'on les retînt prisonniers , 
çt qu'on fît venir les astrologues. 

y> Lorsque les astrologues furent 



CONTES ARABES. ûr)î 

arrivés , le sultan leur dit : « Vous m'a- 
viez prédit que je périrois par la mam 
de mon fils , et cependant c'est un de 
ces mutins qui m'a blessé. « -Les as- 
trologues répondirent au sultan sans 

s'étonner: „, , • . At^^ 

«Prince, votre fils étoit peut-être 

parmi ces mutins , et vous a lance la 

Sèche c[ui fait craindre pour vos 

iours. « , , • 4. 

« Le sultan fit venir les mutins ,et 
leur promit de leur faire grâce, s ils 
lui découvroient celui qui lui avoit lan- 
cé la flèche. «C'est ce jeune homme, 
lui dirent-ils aussitôt en montrant le 
ieune prince. » Le sultan lui ordonna 
de s'approcher, et lui dénia nda quel 
étoit son père et ce ,c[u'il avoit lait 
depuis l'enfance? , . 

«Prince, répondit-il , ]e nai ja-^ 
mais connu mon père. Tout ce que 
iesais, c'est que 3'ai été eleve dans 
un souterrain où une femme qui m a- 
voit nourri prenoit soin de moi. Un 
lion tomba un jour au miheu de notre 
demeure, se jeta sur moi, et m enleva 
un morceau de l'épaule. Il me lâcha 



5()2 LES MILLE ET UNE NUITS, 

ensuite , fondit sur ma nourrice qu'il 
mit en pièces , et fut tué par des 
chasseurs qui me firent sortir du sou- 
terrain et m'emmenèrent avec eux. » 

» Le sultan , sans chercher à en 
apprendre davantage , demanda au 
jeune homme de hii montrer la mor- 
sure du lion? Le jeune prince la lui 
ayant montrée : « Tu es mon fils , s'é- 
cria-4;-il , en le serrant dans ses bras.» 
Il fit aussitôt assembler les grands de 
son royaume , et leur dit : 

K Ce que Dieu a déterminé ne peut 
manquer d'arriver. En vain on vou- 
droit s'opposer à ses décrets , chacun 
doit s'y résigner humblement. Mon 
fils n'a fait qu'obéir à sa destinée ; j'ai 
moi-même subi la mienne. Rendez 
grâces à Dieu , puisqu'il a conservé 
mon fils, et que mon royaume ne 
passera pas dans des m.ains étran- 
gères. » 

» Ibrahim embrassa de nouveau 
son fils , et lui raconta pourquoi il 
l'a voit fait élever dans le souterrain. 
Il prit ensuite sa couronne , la plaça 
sur la tête de sou fiUs , et le fît recon- 



CONTES ARABES. 3j5 

noître pour son successeur par tous 
ceux qui étoient pré^ens. 

» Le jeune prince ayant été reconnu 
roi , son père lui donna des conseils 
pour administrer sagement son royau- 
me 5 après quoi il ne songea plus qu'à 
se préparer à la mort , en bénissant 
Dieu d'avoir conservé Phéritier de sa 
couronne. 

» Le nouveau roi prit, après la 
mort de son père , les rênes de l'état. Il 
av^oit été instruit à l'école du malheur 
et de l'adversité , et se montra digne 
du rang où sa naissance l'appeloit. 

55 Ainsi, ô Roi, continua le jeune 
ïninistre , autrefois chéri d'Azad- 
bakht , mon sort dépend entièrement 
des décrets du ciel. Mes discours , 
les histoires , les paraboles que je 
raconte à votre Majesté , ne peu- 
vent pas plus me sauver, que la haine 
de vos visirs ne peut me faire périr.» 

Azadbakht , plus incertain qu'il ne 
l'avoit encore été , resta quelque 
temps immobile , les yeux fixés con- 
tre terre , et sans dire un seul mot, Lg 



Ôg4 l'Es MILLE ET UNE NUITS, 

jeune homme , debout devant lui , 
attendoil tranquillement ce qu'il alloit 
prononcer. Le roi après avoir réflé- 
chi long -temps, fît signe qu'on le 
reconduisit en prison. 

Le lendemain , ou le dixième jour 
depuis la détention du jeune minis- 
tre , étoit un jour de fête dans tout le 
royaume. Dans cette fête, appelée 
Milirgian (i) , les grands et le peu- 
ple se présentoient successivement 
devant le roi , lui oflfroient leurs hom- 
mages , et faisoient des vœux pour la 
durée de son règne. Ils se retiroient 
ensuite pour se livrer à la joie et aux 
plaisirs auxquels le jour étoit consacré. 

Les visirs jugèrent la circonstance 
favorable , et résolurent d'en profiter. 
Ils allèrent trouver les grands du 
rojaume et les principaux d'entre le 
peuple , et les engagèrent à demander 
au roi la mort du jeune ministre. 
_^ — — • 

(i) On peut ^oir la description de cette féîe 
des aîicieus Persans dans le^ uoles de Goliui. 
sur Alfergun, pag. aS. 



CONTES ARABES. 3^5 

Tous j consentirent. Ils se présen- 
tèrent devant le roi , et lai firent les 
coinplimens d'usage. Le roi leur 
ayant distribué des grâces , comme il 
avoit coutume de faire, selon le rang 
que chacun occupoit, et voyant qu'ils 
ne se retiroient pas, jugea qu'ils 
avoient quelque chose de plus à lui 
dire, et leur parla ainsi : 

« Expliquez - vous librement ; 
j'aime à entendre en tout temps 
la vérité : et cette circonstance, eu 
me rapprochant de toutes les clas- 
ses de mes sujets , me fournit une 
occasion de m'entretenir avec eux, 
dont je suis jaloux de profiter. » 

« Sire , dit alors l'un d'entr eux ^ 
nous bénissons le ciel de nous avoir 
fait naître sous votre empire : f équi- 
té , la sagesse, la prudence éclatent 
dans toutes vos actions; tous v^os su- 
jets vous louent et vous admirent - 
mais il faut vous ouvrir ici leurs cœurs; 
ils s'étonnent que vous prolongiez de 
jour en jour fexistence d'un jeune 
nomme que vous avez comblé de 
l;ien faits , et qui vous a indignement 



'S)(j6 lES MILLE ET UNE NTTITS, 

trahi. Il est entre vos mains ; les lois 
exigent qu'il périsse, et vous prêtez; 
sans cesse l'oreille à ses discours 
trompeurs! Vous ignorez sans doute 
que tout le peuple s'entretient de 
cette affaire , et s'étonne d'une indul- 
gence qui peut avoir les suites les 
glus funestes. Au nom de la justice , 
u respect dont nous sommes péné- 
trés pour votre personne sacrée et 
pour celle de votre auguste épouse , 
au nom du repos et de la tranquillité 
publique, nous vous demandons de 
lie pas différer plus long -temps la 
punition du coupable. » 

« Je ne doute pas , répondit le roi 
Azadbakht, que ce que je viens d'en- 
tendre ne vous ait été dicté par votre 
amour et votre attachement pour moi. 
Le conseil que vous me cioimez est 
sage, mais des raisons particulières 
ïii'ont engagé à tenir dans cette cir- 
constance une conduite différente ; et 
ma puissance est trop bien affermie , 
pour pouvoir être ébranlée ppr le 
retard apporté à l'exécution d'un 
coupable. Tfe pourrois , si je voulois ^ 



CONTES ARABES. 3*97 

faire périr la moitié de ceux qui sont 
ici : comment donc hésiterois - je à 
faire périr un jeune homme que je 
tiens en ma puissance , dont le crime 
n'est que trop prouvé , et dont le 
crime mérite la mort ? Mais la gran- 
deur même du crime me fait retarder 
sa punition. Je ne prolonge la vie du 
coupable que pour pouvoir lui repro- 
cher son forfait , et en faire v^oir de 
plus en plus l'atrocité. Je soulage par 
ces reproches répétés, et mon ressenti- 
ment, et le ressentiment que tout mon 
peuple doit avoir de mon injure. » 

Le roi Azadbakht ordonna alors 
qu'on fit venir le jeune homme. « J'af 
trop long - temps , lui dit - il , différé 
ton supplice. Tout le peuple murmure 
et blâme ma conduite. Le mécon- 
tentement s'est fait entendre jusqu'au 
pied de mon trône. Je dois aujour- 
d'hui satisfaire l'indignation publique, 
et je ne veux plus entendre tes dis- 
cours.» 

ce O Roi , reprit le jeune homme , 
je suis cause , dit-on , que votre peu- 
ple murmure contre vous. Mais si 

VIII. 34 



OgO LES MILLE ET UNE NUITS , 

le peuple s'entretient de cette affaire , 
ce n'est qu'à l'instigation de vos visirs. 
Eux seuls fabriquent et répandent 
les bruits injurieux , qu'ils font ensuite 
parvenir jusqu'à vous. Mais j'espère 
que Dieu fera retomber sur eux leur 
perfidie et leur méchanceté. Pour- 
quoi le roi se hâteroit-il de me faire 
mourir? Je suis dans sa main , comme 
l'oiseau dans celle du cJiasseur qui l'a 
pris. Il l'étoufFe, s'il veut, et il lui 
donne la liberté , s'il veut. Ce délai 
même dont on murmure , ne vient 
point du roi, mais de celui qui est 
l'arbitre de la vie et du trépas. Si 
l'instant de ma mort eût été marqué 
plutôt , toute la puissance du roi n'au- 
Toit pu le reculer , de même que 
toute la malice de vos visirs ne peut 
l'avancer. C'est ce qu'éprouva le cruel 
Balavan , fils aine du roi Soleiman- 
schah. Toute sa haine, tous ses atten- 
tats contre la vie du jeune prince son 
neveu furent inutiles. Dieu le retira 
des portes du trépas , et lui conserva 
la vie jusqu'au terme marqué par ses 
décrets. » 



CONTES ARABES. 3^9 

«Toutes tes ruses , et tous tes dis- 
cours , dit Azadbakht , seront bien- 
tôt inutiles. Je veux bien encore 
entendre le récit de cette histoire. » 

Le jeune homme continua de par- 
ler en ces termes : 



400 l<fîS MILLE ET UNE KUITS, 

HISTOIRE 

DE SOLEÏMAN-SCHAH. 



«SoLEÏMAN-scHAH, roi de Perse, 
avoit un frère qu'il aimoit beaucoup , 
et en qui il avoit la plus grande con- 
fiance. Ce frère, si cher à son cœur, 
mourut, et ne laissa en mourant 
qu'une fille qu'il recommanda à la 
tendresse de son frère. Soleïman- 
schah , qui avoit deux fils et n'a voit 
pas de fille , aimoit Scliah-khatoun 
( c'étoit le nom de sa nièce ) , comme 
si elle eût été sa propre fille , et pre- 
noit le plus grand soin de son édu- 
cation. 

» La princesse répondit à la ten- 
dresse du roi son oncle , et surpassa 
beaucoup son attente. Douée des plus 
heureuses dispositions naturelles , 



C 0»N TES ARABES. 40I 

elle acquit bientôt toutes les coii- 
noissances qui convenoient à son 
sexe et à son rang. Aux talens de 
l'esprit, aux qualités du cœur, elle 
joignoit tous les agrémensdu corps, 
et pou voit passer pour la plus belle 
personne de son tetnps. 

« Soleiman-schah voyant sa nièce en 
âge d'être mariée , résolut de lui faire 
épouser un de ses fils. Il entra un 
jour chez elle , fît retirer toutes les 
femmes de sa suite, et lui dit en 
l'embrassant : 

« La tendresse que j'avois pour 
mon frère s'est portée tout entière 
sur vous , et augmente celle que je 
dois avoir pour ma nièce. Je vous 
aime plus que si vous étiez ma fille , 
et je veux désormais vous appeler 
de ce nom. Vous connoissez les prin- 
ces mes fîls; ils ont été élevés avec 
vous : je veux vous unir à Tun d'eux. 
Je vous laisse la maitresse absolue 
du choix • je vous donnerai pour 
époux celui que vous préférerez , et 
je le reconnoîlrai pour mon succes- 
seur, a 



402 LES MILIE ET UNE NUITS , 

» La prinœsse , étonnée de ce dis- 
cours , se leva , baisa les mains du 
roi son oncle , et lui répondit : 

« Sire , vous avez sur moi tous les 
droits d'un père, et peut-être de 
plus grands encore. Ma soumission 
pour vous est sans bornes. Faites 
vous-même ce choix , qui seroit trop 
embarrassant pour moi : prononcez , 
et ma volonté suivra votre déci- 
sion. » 

« Je suis flatté , reprit Soleïman- 
scliali , de la confiance que vous me 
témoignez : elle augmenteroit ma 
tendresse pour vous , si cette ten- 
dresse pouvoit augmenter. Puisque 
vous voulez que je dispose moi-même 
de votre main , je la donnerai au 
plus jeune de mes fils. Les rapports 
que je remarque entre vous deux , 
me promettent l'union la mieux 
assortie 5 en l'unissant à vous , et lui 
laissant ma couronne , je fais tout à- 
la-fois son bonheur , le vôtre , et 
cekii de mes peuples. « 

« Schah-khatoun baissa les yeux 
en remerciant son oncle. Soleiman- 



CONTES ARABES. 4o3 

schah fit célébrer , quelques jours 
après , le mariage de sa nièce avec 
le prince Malik - schah son second 
fils, le désigna pour son successeur, 
et lui fit prêter serment par les 
grands et le peuple. 

» Balavan , l'aine des fils de So- 
leïman-schah , aspiroit à la main de 
sa cousine , et se crojoit assuré de 
monter sur le trône après la mort du 
roi son père. La préférence que son 
frère cadet obtenoit, lui inspira la 
plus violente jalousie. Le respect et 
la crainte qu'il avoit pour son père 
l'obligèrent de dissimuler d'abord - 
mais ce feu renfermé dans son cœur 
n'en acquit que plus de force et de 
violence. 

» La jeune reine accoucha , au bout 
de neuf mois , d'un garçon aussi beau 
que le jour. Cet événement mit le 
comble au désespoir de Balavan , et 
le porta à commettre , pour se ven- 
ger , les plus horribles forfaits. S 'étant 
introduit la nuit dans l'appartement 
de son frère, il trouva la nourrice en- 
dormie , et l'enfant qui reposoit près 



4o4 LES MILLE ET U>'E >-riTS, 

d'elle dans son berceau. Il s'arrêta 
pour le considérer: et, frappé de sa 
beauté . dit en lui-même : 

« Cet enfant a toute la beauté de sa 
mère. Pourquoi n'est-il pas à moi ":* 
Je méntois mieux que mon frère l:i 
main de Schali- kiiatoun et la cou- 
ronne. )) 

3^ Cette idée aj-ant allumé sa fureur, 
il tire son poignard , et le plonge , 
dune main forcenée, dans le sein 
de fenfant. Il pénétra ensuite dans 
l'appartement de son frère , qui dor- 
moit près de son épouse , et lui perça 
le cœur. Il alloit immoler pareille- 
ment la jeune reine ; mais l'espoir de 
la posséder retint son bras, 

5) Pour satisfaire son amour , et 
s'assurer l'impunité des crimes qu'il 
venoitde commettre , il falloitv ajou- 
ter le parricide. Balavan, é.saré, hor> 
de lui-même , court à f appartement 
du roi son père ; mais la garde l'em- 
pêcha d'y pénétrer. Voyant alors 
qu'il ne pouvoit échapper aux soup- 
çons , et au châthnent qu'il mérito it , 
d sortit du palais , prit la fuite , et alla 



CONTES ARABES. 4o5 

s'enfermer dans un château éloigné , 
où il se fortina. 

» Le deuil et la désolation se répan- 
dirent bientôt dans le palais. La 
nourrice , en s'éveiilant , veut allaiter 
le jeune prince, et voit son berceau 
rempli cie sang. Tremblante et éper- 
due , elle court à l'appartement du 
père , et le trouve étendu sans vie. 
Ses cris réveillèrent la reine , qui , 
se précipitant sur son époux et sur 
son fils, les embrasse tour- à -tour, 
et veut les rappeler à la \-iej mais 
son époux a rendu les derniers sou- 
pirs* son fils respire encore. Elle le 
prend dans ses bras, le récliaufie 
dans son sein , et fait venir les plus 
habiles chirurgiens. Ils examinent la 
blessure, assurent qu'elle n'est pas 
mortelle , et appliquent dessus les 
remèdes convenables. L'enfant ouvre 
bientôt l^s jeux, demande le sein de 
sa nourrice , et paroit hors cie danger. 

» Le roi Soleiman-schah , qui étoit 
venu mêler ses larmes à celles de la 
jeune reine, fut étonné de ne pas 
voir son fils ainé partager la douleur 



4o6 LES MILLE ET UNE NUITS , 

commune , et conçut des soupçons 
qui se changèrent en certitude aussi- 
tôt qu'il eut appris sa fuite. Détestant 
cet attentat ; mais plus occupé de sa 
douleur que du soin de le venger, 
il fit faire à Malik-schah de magni- 
fiaues funérailles , et voulut que l'en- 
fant, échappé à la fureur de Balavan , 
portât le nom de son père. Le jeune 
Malik-schah devint alors l'objet de 
toutes les affections de son grand- 
père. Il s'occupoit de son éducation, 
conjointement avec sa mère , et ils 
se consoloient mutuellement en ie 
voyant croître et se fortifier de jour 
en jour. 

M Lorsque Malik-schah eut atteint 
l'âge de cinq ans , Soleïman-schah 
convoqua les grands du royaume. Il 
fit monter son petit-fils sur un che- 
val magnifique, lui fit rendre les hon- 
neurs qu'on avoit coutume de lui ren- 
dre à lui-même , et le fit reconnoître 
solennellement pour son successeur. 

» Cependant Balavan, non content 
de s'être mis à l'abri du ressentiment 
et de la vengeance de son père, cher* 



CONTES ARA3ES. 407 

choit encore à lui faire la guerre. Il 
se rendit auprès du roi d'Egypte , se 
présenta à lui comme un prince in- 
fortuné que la calomnie et Pintrigue 
avoient obligé de quitter la cour du 
roi son père , et lui demanda du 
secours pour rentrer dans le royaume, 
et reprendre le rang qui lui etoit dû. 
Le roi d'Egypte , touché de ce récit , 
dont il nesoupçonnoitpas la fausseté, 
le mit à la tête d'une armée nom- 
breuse. 

« Soleïman-schah ayant appris cette 
nouvelle , écrivit au roi d'Egjpte 
pour lui dévoiler les forfaits de Bala- 
van , et lui manda qu'il avoit im- 
molé de sa propre main son frère, et 
son neveu qui étoit alors au berceau. 
La lecture de celte lettre fit succéder 
l'horreur à la compassion dans le 
cœur du roi d'Egypte. Il donna ordre 
de mettre en prison Balavan , et offrit 
à Soleiman-schah de lui livrer son 
fils chargé de chaînes , ou de lui en- 
voyer sa tête. Le malheureux père 
ne voulant pas ôter la vie à son fils , 
quelque coupable qu'il fût , et per- 



4o8 LES MILLE ET UNE NUITS, 

siiadé que tôt ou lard il porteroit la 
peine de son crime , répondit au roi 
d'Egjpte en le priant d'éloigner seu- 
lement de la cour Balavan. 

» Le Soudan se conforma au désir 
de Soleiman-schah, et résolut de lui 
faire à son tour une demande. Ce 
qu'il avoit entendu dire de Schali- 
khatoun , les éloges qu'on lui avoit 
faits de sa beauté , de son esprit , 
l'avoient rendu amoureux de cette 
princesse. Il envoya un ambassadeur 
à Soleïman-scliahpour lui demander 
sa main. 

» Le roi de Perse fit part de cette 
demande à sa nièce , et voulut savoir 
quels étoient ses sentimens. 

«Je suis étonnée, répondit -elle 
en pleurant , que mon oncle me fasse 
une semblable question. Je ne dois 
pas songer à prendre un époux, après 
avoir perdu celui qu'il m'avoit donné ; 
et comment pourrois-je méJoigner 
de mon oncle , et abandonner un fils 
qui fait toute ma consolation ? » 

« Vous avez raison , reprit Soleï- 
man-scluih^ mais je dois vous faire 



COîïTES ARABES. 409 

part de mes craintes. Je suis vieux , 
et je touche au terme de la vie. Je 
crains que bientôt vous et votre fils 
ne puissiez résister aux entreprises 
de Balavan. J'ai marqué au Soudan 
et aux autres rois mes voisins , que 
Balavan avoit immolé son neveu au 
berceau , et je leur ai caché que l'en- 
fant vivoit encore. Votre alliance avec 
le roi d'Egypte seroit un puissant ap- 
pui pour vous et pour ce fils qui doit 
me succéder. » 

» La mère du jeune Malik-schah, 
touchée de l'intérêt de son fils , con- 
sentit à vaincre sa répugnance , et 
parut disposée à suivre les conseils de 
son oncle. Il écrivit au Soudan que 
Schah-khatoun se trouvoit très-ho- 
norée de son choix, et qu'elle alloit 
se mettre en chemin pour se rendre 
auprès de lui. 

» Le monarque égyptien alla au- 
devant de Schah-khatoun , et trouva 
que sa beauté et son esprit surpas- 
soient tout ce qu'on lui en avoit dit. 
Il conçut pour elle l'amour le plus 
vif, lui donna le premier rang par- 

VIII. 3j 



410 LES P.IILLE ET UNE NUITS, 

mi les princesses qu'il avoit déjà 
épousées, et la combla d'honneurs 
et de présens. Il voulut aussi témoi- 
gner sa reconnoissance au roi de 
Perse , en contractant avec lui la 
plus étroite alliance. 

« Soleïman - schah , toujours oc- 
cupé d'assurer de plus en plus la cou- 
ronne à son petit-fils , le fit recon- 
noitre de nouveau pour son succes- 
seur , lorsqu'il eut atteint l'âge de dix 
ans , et lui fit prêter encore serment 
de fidélité par ses sujets. Soleïman- 
schah miourut peu après cette céré- 
monie , et Malik-schah monta sur le 
trône de Perse. 

» Aussitôt que Balavan eut appris 
la mort de son père, il résolut de 
faire valoir les droits que lui donnoit 
sa naissance. Il assembla secrètement 
des soldats, se ménagea des intelli- 
gences dans les principales villes de 
la Perse et à la cour même du jeune 
roi , et promit de magnifiques ré- 
compenses à ceux qui se déclareroient 
en sa faveur. Lorsque tout fut pré- 
paré pour l'exécution de son dessein , 



CONTES ARABES. 41I 

il fit avancer ses troupes de diffé- 
rens côtés , et s'approcha lui - même 
de la capitale. Les conjurés s'empa- 
rèrent de la personne du jeune Ma- 
lik - schah , et Balavan fut reconnu 
roi. 

« En ôtant la couronne à Malik- 
schali, les principaux chefs de la 
conspiration ne voulurent point lui 
ôter la vie. Les sermens qu'ils avoient 
faits à son grand-père et à iui-même 
étoient si récens , qu'ils eurent hor- 
reur de tremper leurs mains dans 
son sang. Ils exigèrent de Balavan 
qu'il n'attenteroit pas aux jours de 
son neveu ^ mais qu'il se contenteroit 
de le tenir en prison. 

» Schah -khatoun fut bientôt in- 
form.ée de cet événement. Depuis 
qu'elle s'étoit séparée de son fils , elle 
étoit en proie à fennui et à l'inquié- 
tude , et ne songeoit qu'à l'objet de 
sa tendresse. Sa situation étoit d'au- 
tant plus pénible , qu'elle n'osoit 
confier son chagrm à personne. So- 
leïman- schah avoit mandé autrefois 
au Soudan que son petit - fils étoit 



4ia LES MILLE ET UNE NUITS, 

mort : elle ne pouvoit révéler le 
mystère de son existence , sans don- 
ner lieu au Soudan d'accuser Solei- 
man-schah de lui avoir déguisé la 
vérité. La nouvelle de la révolution 
de Perse fut pour celte malheureuse 
mère un coup de foudre , et l'affli- 
gea tellement , qu'elle eut peine à 
cacher l'excès de sa douleur. 

» Il y avoit quatre ans que le jeune 
Malik-schah , plongé dans un obs- 
cur cachot , soufFroit toutes les hor- 
reurs de la plus dure captivité. Les 
grands et le peuple s'entretenoient 
souvent de son malheur . et plai- 
gnoient sa destinée. Balavan lui- 
même , depuis qu'il étoit paisible 
possesseur de l'empire, avoit pris 
pour cet enfant , échappé jadis à 
sa fureur , des sentimens plus hu- 
mams. Il en parloit quelquefois , 
et soulFroit qu'on en parlât devant 
lui. 

» TJn jour que Balavan sembloif: 
regretter, en présence de son con- 
seil , que la politique et la sûreté de 
l'état ne lui permissent pas de ren- 



CONTES ARABES. 4'0 

dre la liberté à son neveu , un de ses 
visirs prit la parole. 

)) Il lui représenta d'abord que l'é- 
lévation de Malik-schah , et tout ce 
qui avoit précédé ayant été l'ouvrage 
de son grand - père , et l'efFet d'une 
aveugle prédilection , on ne pouvoit 
l'en accuser lui-même; qu'il étoit 
trop jeune , et la puissance du roi 
Irop bien affermie pour qu'il pût 
exciter quelques troubles ; que rétat 
de langueur et de foiblesse où l'avoit 
réduit sa prison , ne permettoit pas 
de croire qu'il jouit long-temps de la 
vie. Le visir ajouta que pour concilier 
sa clémence avec sa sûreté , le roi pou- ' 
voit envoyer son neveu sur une des 
frontières de l'empire. 

)) Balavan approuva ce conseil , et 
résolut de donner à son neveu le 
commandement d'une place ^ fron- 
tière , exposée aux attaques fréquen- 
tes des infidèles. Par -là il se mon- 
troit généreux , flattoit les grands et 
le peuple , faisoit cesser une com- 
passion dont les suites l'inquiétoient , 
et croyoit se défaire du jeune prmce. 



4î4 I-ES MILLE ET UNE NUITS, 

« Balavan fît donc sortir MaKk- 
schah de prison , lui protesta qu'il 
avoit oublié tout ce qui s'étoit passé , 
le revêtit d'une robe d'honneur , et le 
nomma commandant de la frontière. 
^ «Malik-schah partit, accompagné 
d'une foible escorte. A peine arrivé 
sur la frontière, il fut attaqué par 
les ennemis , abandonné des siens , 
et fait prisonnier. Sa jeunesse, sa 
beauté , ne purent toucher les infi- 
dèles , qui le renfermèrent dans un 
souterrain, où étoient déjà enfcissés, 
les uns sur les autres , beaucoup de 
Musulmans. 

» La coutume des infidèles étoie 
de faire sortir de prison tous leurs 
captifs au commencement de l'année, 
et de les précipiter du haut d'une 
tour. Le jour fatal étant arrivé , Ma- 
lik-schah fut précipité avec les autres; 
mais la Providence , qui veilloit sur 
ses jours , le fit tomber sur les corps 
de plusieurs de ses compagnons d'in- 
fortune. Il fut seulement étourdi de 
sa chute , et resta long-temps sans 
connoxssance. 



CONTES ARABES. 4 [ 3 

n Les infidèles ne faisoient point 
enlever les corps des malheureux 
qu'ils avoient précipités ; mais ils les 
laissoient devenir la pâture des oi- 
seaux et des animaux carnaciers. Le 
jeune prince étant resté évanoui toute 
[ajournée , revint à lui pendant la nuit. 
)) Il rendit aussitôt grâce à Dieu , 
en mettant en lui toute sa confiance ; 
il s'éloigna des cadavres dont il éloit 
environné , et marcha jusqu'à la 
pointe du jour. Epuisé de faim et 
de fatigue , il se nourrit de feuilles et 
de fruits sauvages , et se cacha dans 
un bois. Il se remit en chemin la 
nuit suivante , et continua de mar- 
cher ainsi toutes les nuits , et de se 
retirer le jour dans les bois ou dans 
les rochers , jusqu'à ce qu'il fût par- 
venu sur les terres du roi son oncle. 
Il entra alors chez quelques paysans , 
auxquels il raconta , sans se faire 
connoitre, la manière merveilleuse 
dont il avoit échappé à une mort qui 
paroissoit assurée. 

» Ces bonnes gens admirèrent la 
Providence de Dieu , furent touchés 



4 1 6 LES MILLE ET UNE NUITS , 

de compassion pour son état , Ini 
donnèrent à boire et à mander, et le 
retinrent pendant plusieurs jours. 

» Lorsque Malik-schah fut un peu 
rétabli de ses fatigues, il demanda 
aux paysans le chemin qui condui- 
soit à la capitale de la Perse. Ils le 
lui indiquèrent, et lui fournirent 
encore quelques provisions pour con- 
tinuer son voyage , sans se douter 
que celui qu'ils avoient accueilli avec 
tant d'humanité fût le neveu du roi 
Balavan. 

M Le jeune prince arriva près de 
la capitale de Perse , épuisé de faim 
et de fatigue , le corps maigre et dé- 
charné , le visage pâle et défiguré, 
les pieds nus et ensanglantés. Avant 
d'entrer dans la ville , il s'assit près 
de la porte, sur le bord d'un bas- 
sin qui recevoit les eaux d'une fon- 
taine. A peine avoit-il pris haleine , 
qu'il vit venir à lui plusieurs cava- 
liers. C'étoient des officiers du roi ciui 
revenoient de la chasse , et vouloient 
faire désaltérer et reposer leurs che- 
vaux. Dès qu'ils aperçurent le jeLuie 



CONTES AKABES. 417 

voyageur , son mauvais équipage , 
ses vêtemens délabrés devinrent l'ob- 
jet de leurs conversation et de leurs 
railleries. 

» Malik-schali , sans se déconcer- 
ter , s'approcha de ces officiers , et 
leur dit : 

« Permettez-moi , Messieurs , de 
vous faire une question : comment 
se porte le roi Balavan ? » 

« Es-tu fou , lui répondit un des 
officiers. Etranger, et de plus men- 
diant , à ce qu'il paroît , pourquoi 
demandes-tu des nouvelles de la santé 
du roi ? » 

« C'est mon oncle , reprit Malik- 
schah. » 

« Si tu n'es pas fou , continua l'of- 
ficier, assurément, mon enfant, tu 
es un imposteur. Nous savons que le 
roi Balavan n'a plus de neveu. Il en 
eut un autrefois • mais il a été tué en 
combattant contre les infidèles. » 

« Je suis ce neveu lui-même , re- 
partit Malik-Shah : les infidèles ne 
m'ont point ôté la vie. » 

» Le jeune prince fit alors tout le 



4î3 LES MILLE ET UNE NUITS, 

détail de ses aventures. Les officiers 
le reconnurent , lui baisèrent les 
mains , et le plus distingué d'entre 
eux lui dit : 

« Vous êtes le petit-fils de notre 
dernier roi ; vous fûtes vous - même 
notre roi : nous devons nous inté- 
resser à votre conservation , faire des 
vœux pour votre bonheur , et vous 
représenter ce que l'attachement et. le 
respect nous inspirent. Lorsque Bala- 
van, à la prière de quelques hom- 
mes courageux et pleins de vertus, 
vous fit sortir du cachot où il vous 
tenoit enferiné depuis quatre ans , et 
vous donna le commandement de la 
frontière , il savoit que vous ne pou- 
viez manquer de tomber dans les 
mains des infidèles , et il ne cherchoiÉ 
qu'à vous faire périr. Dieu vous 
délivra de ce danger d'une manière 
miraculeuse ; mais comment pou- 
vez-vous retourner auprès de Bala- 
van , et vous remettre de nouveau 
sous sa puissance? Fuj'ez plutôt de 
ses états , et retirez-vous en Egypte , 
auprès de votre mère. » 



CONTES ARABES. 419 

» Malik-schah remercia ces officiers 
de l'attachement qu'ils lui témoi- 
gnoient , et leur dit : « Lorsque mon 
aïeul Soleïraau-schali écrivit au roi 
d'Egypte pour lui accorder la main 
de ma mère , il ne lui dit pas que je 
vivois encore. Ma mère aura gardé 
elle-même sur mon existence le se- 
cret qui lui avoit été recommandé , 
et je ne puis me faire connoilre en 
Egypte sans compromeltre la bonne- 
foi et la véracité de ma mère. » 

« Vous avez raison , Prince , ré- 
pliqua l'officier; mais fussiez- vous 
obligé de rester inconnu en Egypte , 
et de vous attacher au service de 
quelqu'un, votre vie y sera du moins 
en sûreté. « 

» Malik-schah ayant témoigné aux 
officiers qu'il alloit suivre leur con- 
seil , ils lui donnèrent tout l'argent 
qu'ils avoient sur eux , et les provi- 
sions qui leur restoient ; ils l'accom- 
pagnèrent quelque temps , et prirent 
congé de lui, en faisant des vœux 
pour sa conservation. 

M Après un voyage long et péni-. 



420 LES MILLE ET UNE NUITS, 

hle , Malik- schah arriva en Egypte. 
Il s'arrêta dans le premier village 
qu'il rencontra , et se mit au service 
d'un des habitans. Son emploi étoit 
d'aider son maitre dans la culture 
des terres et dans les autres occupa- 
tions de la campagne. 

3) Cependant Scliah - khatoun , 
n'ayant reçu aucune nouvelle de Perse 
depuis la déposition et l'emprisonne- 
ment de son fils , étoit en proie à la 
plus cruelle inquiétude, et ne pou- 
voit goûter aucun repos. Les plaisirs 
de la cour d'Egypte , les fêtes par les- 
quelles son époux clierchoit à l'amu- 
ser , n'avoient aucun attrait pour elle. 
Elle étoit toujours triste et rêveuse , 
et n'osoit confier au roi le sujet de son 
chagrin. Elle avoit près de sa per- 
sonne un esclave qu'elle avoit amené 
de Perse , et en qui elle avoit beau- 
coup de confiance. C'étoit un homme 
intelligent , prudent et adroit. Un 
jour qu'elle se trouvoit seule avec lui , 
elle lui dit : 

« Tu es attaché à mon service de- 
puis mon enfance ; tu connois moa 



CONTES ARABES, 42I 

amour pour mon fils ; tu sais que je 
suis condamnée à me taire sur ce qui 
le concerne , et tu ne cherches pas à 
me procurer de ses nouvelles ! )> 

« Madame , lui répondit l'esclave , 
l'existence de votre fils a toujours été 
ici un mystère , et quand il seroit en 
ces lieux ^ vous ne pourriez le recon- 
noitre , sans vous exposer à perdre 
les bonnes grâces du roi , qui d'ail- 
leurs ne vous croiroit pas , puisqu'il 
passe pour constant que vous n'avez 
plus de fils. )) 

« Tu as raison , reprit la reine ; 
mais quand il seroit réduit à garder 
les troupeaux , quand je ne pourrois 
le voir, j'aurois du moins la consola- 
tion de savoir qu'il est vivant. Prends 
donc dans mon trésor tout l'or et l'ar- 
gent dont tu auras besoin -, pars , et 
ramène avec toi mon fils , ou apporte- 
moi de ses nouvelles. » 

«Madame, repartit l'esclave, je 
suis prêt à exécuter vos ordres • mais 
je ne puis m'éloigner sans la permis- 
sion du roi. Il voudra savoir le 
motif de mou voyage : il faut eu 

VIII. " * Zj 



422 LES MIIIE ET UNE NUITS , 

imaginer un que vous puissiez lui 
communiquer. Dites-lui qu'après la 
mort de votre époux , vous avez fait 
enfouir plusieurs coffres remplis d'or, 
d'argent et de bijoux, et que vous 
Voulez m envoyer chercher ce pré- 
cieux trésor. » 

« La reine approuva ce conseil , fît 
part au roi de son prétendu dessein , 
et n'eut pas de peine à obtenir la 
permission qu'elle desiroit. 

» Le fidèle esclave partit aussitôt , 
déguisé en marchand. Arrivé dans 
la capitale de la Perse , il apprit que 
Malik-schah , après être resté quatre 
ans en prison, en avoit été tiré, et 
qu'il avoit été envoyé sur la fron- 
tière ; qu'il avoit été fait prisonnier , 
et mis à mort par les infidèles. Péné- 
tré de ces nouvelles , qu'il n'osoit 
porter à Schah-khatoun , l'esclave ne 
savoit quel parti prendre. 

» Comme il étoit toujours plongé 
dans cette incertitude , il rencontra un 
des officiers auxquels le jeune prince 
s'étoit fait connoître , lorsqu'il étoit 
assis près de la porte de la ville. Cet 



CONTES ARABES. 423 

officier reconnut l'esclave qu'il avoit 
vu souvent près de Schah-khatoun , 
lia conversation avec lui , lui parla 
de la reine , et lui demanda ce qu'il 
venoit faire en Perse. L'esclave ré- 
pondit qu'il étoit venu vendre des 
marchandises , et qu'il retournoit en 
Egypte. « En ce cas , reprit l'officier , 
vous pourrez annoncer à Schah-kha- 
toun ce que je vais vous apprendre 
de son fils. » 

» L'officier raconta alors à l'esclave 
la manière dont lui et plusieurs de 
ses camarades avoient fait la rencon- 
tre du prince , et comment il s'étoit 
échappé des mains des infidèles. 
« Dieu soit loué , dit en lui-même le 
faux marchand , celui que je ne ques- 
tionnois pas , m'apprend ce que je 
desirois le plus d'apprendre. » Il pria 
ensuite l'officier de ne rien dire à 
personne de ce qu'il venoit de lui 
découvrir. « Je vous le promets , lui 
dit l'officier, qui avoit remarqué la 
joie qu'avoit fait paroi tre l'esclave, 
et je ne trahirai pas votre secret , 
quand même je saurois que vous 



4^4 LES MILLE ET UNE NUITS , 

n'êtes venu ici que pour apprendre 
des nouvelles de Malik-schah. » 

3) L'esclave, assuré de la bonne- 
foi et de la générosité de l'officier , 
lui peignit l'uicjuiétude de Schah- 
khatoun , et lui dévoila le mjstère 
de son voyage en Egypte. L'officier , 
de son côté , lui apprit que le prince 
avoit pris la route d'Egypte , et qu'il 
l'avoit accompagné jusqu'à tel en- 
droit. Il lui peignit sa situation, et 
lui donna tous les renseignemens 
qui pouvoient l'aider à le trouver et 
à le reconnoître. 

» L'esclave remercia de nouveau 
l'officier , et partit aussitôt pour se 
rendre à l'endroit qu'il venoit de lui 
indiquer. Il continua ensuite son 
voyage , demandant partout des nou- 
velles d'un jeune homme qu'il dési- 
gnoit , et s'assurant , par des infor- 
mations qu'il avoit soin de prendre 
adroitement , de tous les lieux par où 
il avoit passé. Arrivé ainsi dans l'en- 
droit où étoit le prince , il ne trouva 
personne qui pût répondre à ses 
questions. Inquiet de cette circons- 



CONTES ARABES. 423 

tance , il remonta à cheval pour con- 
tinuer sa route. 

» Au sortir du village , il aperçut 
un âne attaché à un licol que tenoit 
un enfant couché par terre et en- 
dormi profondément. Il le regarda 
en passant , sans autre senthnent que 
celui d'une piété naturelle , et dit en 
lui-même : 

« Si celui que je cherche étoit réduit 
à la condition de ce malheureux qui 
dort sur le bord du chemin , com- 
ment pourrois-je le trouver ? L'âge , 
les fatigues , la misère , ont sans 
doute changé tellement ses traits , 
que je ne pourrois le reconnoître 
quand il seroit devant moi. Hélas , 
je me suis abusé jusqu'ici! Toute ma 
peine , toutes mes démarches seront 
à jamais inutiles. » 

)) Occupé de ces réflexions, l'es- 
clave s'abandonnoit au désespoir , e t 
se frappoit le visage. «Peut-être, 
dit-il ensuite , ce malheureux n'est 
pas , comme on le croiroit d'abord , 
l'enfant d'un paysan. Il faut que je 
gâche à qui il appartient. » En disant 



42.6 LES MILLE ET UNE NUITS, 

ces mots , il revient sur ses pas , des-t 
cend de cheval , et s'assied à côté de 
l'enfant. Il l'examine d'abord, et le 
considère attentivement depuis la 
tête jusqu'aux pieds • ensuite il fait 
un peu de bruit , et tousse plusieurs 
fois pour l'éveiller. 

« Jeune homme , lui dit - il lors- 
qu'il fut relevé, et qu'il se fut un peu 
frotté les jeux , tu demeures appa- 
remment dans ce village , et ton père 
est un des habitans du lieu ? » 

« Je suis étranger , répondit le 
jeune homme : j'ai vu le jour en 
Perse , et je ne demeure ici que de- 
puis peu de temps. » 

« L'esclave, charmé de cette ré- 
ponse , fit ensuite plusieurs autres 
questions au jeune homme , et recon- 
nut bientôt celui qu'il desiroit tant 
de rencontrer. Il se jeta à son cou , 
lui témoigna , en pleurant , la 
peine qu'il ressentoit de le voir dans 
cet état , et lui apprit qu'il le cher- 
choit par ordre de sa mère et à l'insu 
<lu roi son époux ; il lui ajouta aussi- 
tôt que sa mère devoit se contenter 



CONTES ARABES. 4^7 

de savoir qu'il étoit plein de vie , et 
qu'elle ne pouvoit le voir d'abord , et 
le reconnoître pour son fils. » 

» Malik - schah , bien instruit des 
raisons qui faisoient agir sa naèie , 
se flatta que , fixé près d'elle , il joui- 
roit au moins d'un sort plus heu- 
reux. Il remercia l'esclave de son 
zèle , et lui témoigna son impatience 
de partir. L'esclave retourna au vil- 
lage , y acheta des habits et un che- 
val pour le prince , et ils prirent en- 
semble le chemin de la capitale de 
l'Egypte. 

» Le sort qui poursuivoit le jeune 
prince n'avoit point encore épuisé 
contre lui tous ses traits ; un nou- 
veau malheur vint bientôt éprouver 
sa constance. Comme ils approchoient 
du terme de leur voyage , ils furent 
assaillis par une troupe de voleurs , 
C[ui les dépouillèrent , et les jetèrent , 
liés et garrottés , dans une citerne , 
où ils avoient déjà jeté d'autres mal- 
heureux qui étoient morts de faim. 
L'esclave se voyant ainsi garrotté > 
entouré de cadavres , et ne doutant pas 



4^8 LES MILLE ET UNE NUITS , 

que leur perte ne fût assurée, s'aban- 
donnoit à la douleur , et versoit des 
torrens de larmes. Le jeune prince 
au contraire l'exhortoit à la patience , 
et lui représentoit l'inutilité de ses 
gémissemens et de ses plaintes. 

ce Prince , lui dit l'esclave , ce n'est 
pas l'image de ma mort qui fait cou- 
ler mes larmes , c'est votre sort , c'est 
celui de votre mère que je déplore. 
Après les malheurs que vous avez 
éprouvés , les maux que vous avez 
soufferts , faut-il que vous périssiez 
par une mort aussi affreuse et aussi 
inattendue ! » u Tout ce qui m'est 
arrivé , répondit le prince , étoit écrit 
dans un livre dont rien ne peut être 
effacé. Le reste de ma destinée est 
pareillement fixé ; et si le terme de 
mes jours est arrivé , aucune puis- 
sance ne pouvoit le retarder. » 

» Deux jours et deux nuits s'étoient 
écoulés depuis qu'ils étoient dans cette 
affreuse situation : la faim avoit pres- 
que entièrement épuisé leurs forces , 
et il ne leur restoit plus qu'un souffle 
de vie, lorsque la Providence, qui 



CONTES ARABES. 4'J.J 

veilloit sur les jours du jeune prince, 
permit que le roi d'Egypte vint , en 
chassant , jusque dans ces lieux. Il 
poursuivoit alors une gazelle , qui fut 
prise près de la citerne. Un de ses 
gens étant descendu de cheval pour 
égorger l'animal , entendit sortir de 
la citerne des gémissemens. Il en in- 
forma le roi, qui s'avança avec sa 
suite , et ordonna qu'on descendît 
dans la citerne. Le jeune prince et 
l'esclave étoient près de rendre le 
dernier soupir. On les retira , on les 
détacha , et on leur fît avaler quel- 
ques liqueurs fortifiantes qui ranimè- 
rent leurs forces , et les rappelèrent 
à la vie. Le roi reconnut, avec éton- 
nement , l'esclave attaché au service 
de son épouse, et lui demanda qui 
l'avoit mis dans cet état ? 

« Je revenois , dit l'esclave , suivi 
de plusieurs mulets chargés du trésor 
que la reine m'avoit envoj'é chercher 
en Perse; des brigands nous ont 
assaillis, dépouillés, et jetés, pieds et 
et mains liés , dans cette citerne , où 
nous aurions péri comme ceux qui y 



43o LES MILLE ET UNE NUITS, 

ont ,été jetés avant nous, si le ciel 
qui a eu pitié de nous , n'eût envoyé 
le roi pour nous sauver la vie . » 

« Quel est ce jeune homme , de- 
manda ensuite le roi ? » « C'est ré- 
pondit l'esclave, le fils de la nourrice 
de la reine Sa mère, peu fortunée , 
ma prie de l'emmener avec moi 
pour vous servir. J'avois besoin de 
qi^elquun pour m'accompagner , et 
je lai pris. Il est actif, intelligent, 
et ses services pourront ne pas vous 
déplaire. » ^ 

» Le roi d'Egjpte prit le chemin 
de sa capitale, accompagné du jeune 
homme et de l'esclave, et leur de- 
manda chemin faisant , des non-, 
velles du roi Balavan , et de quelle 
manière il gouvernoit ses sujets ?« Ba- 
lavan , répondit le jeune homme, 
maltraite les grands et le peuple; et 
personne ne fait des vœux pour la 
ciuree de son règne. » 

^' Arrivé dans son palais , le roi 
aila aussitôt annoncer à la reine le 
retour de son esclave, et lui raconta 
tout ce qu'il lui avoit dit. Lorsqu'il fut 



CONTES AHABES. 43t 

à la circonstance de la citerne, la 
reine changea de couleur , et fut sur 
le point de jeter un cri. « Qu'avez- 
vous , lui dit le roi , qui s'aperçut 
de l'impression que ce récit faisoit sur 
elle ? La perte de vos trésors peut- 
elle vous affecter à ce point ? « Prince , 
répondit la reine , je vous jure , par 
la gloire de votre empire , que je ne 
suis touchée que des maux que ce 
fidèle serviteur a soufferts pour moi. 
Peut-être cette sensibilité vous pa- 
roîtra excessive ; mais cet esclave 
m'est attaché depuis mon enfance, 
et il faut pardonner à mon sexe un 
peu de foiblesse. Le roi témoigna 
à son épouse qu'il étoit fâché de lui 
avoir fait un récit trop fidèle, et se 
retira. 

» Schah-khatoun , se voyant seule , 
fit appeler son esclave. Il lui raconta 
tout ce qui étoit arrivé au prince de- 
puis sa sortie de prison , les artifices 
de son oncle , sa captivité , la manière 
miraculeuse dont Dieu l'avoit sous- 
trait à la mort , ce qui l'avoit engagé 
à quitter de lui - même la Perse ; 



4û2 LES rûILLE ET UNE NUITS , 

enfin , l'état dans lequel il Vavok 
trouvé, et le bonheur qu'il avoit 
eu de le reconnoitre endormi sur 
le bord du chemin. « Qu'a dit le 
joi, lui demanda avec empressement 
Schah-khaloun, iorscru'il a vu avec 
loi un jeune homme f* N'a- 1- il pas 
voulu savoir qui il étoit ? Que lui as- 
tu répondu ? )) « Madame , répondit 
l'esclave , j'ai tâché de seconder vos 
vues, sans donner aucun soupçon 
de ce que vous voulez cacher. J'ai 
dit que c'étoit le fils de votre nour- 
rice , et qu'il desiroit s'attacher au 
service du roi. « Schah-khatoun ap- 
prouva ce stratagème , loua le zèle et 
la fidéhté de son esclave , et lui re- 
commanda de veiller sur son fils. 

» Le roi d'Egypte, de son côté, 
r,écompensa le fidèle serviteur de la 
reine , attacha le jeune homme à son 
service , et lui confia le soin de l'in- 
térieur du palais. Il le distingua bien- 
tôt de tous ceux qui l'approchoient 5 
et tous les jours il lui donnoit de nou- 
velles marques de sa bienveillance et 
de sa confiance. 



CONTES ARABES. 4o3 

j) Scliah-khatoun vovolt souvent 
son fils , mais sans oser lai parler , et 
ne pouvoit trouver assez d'occasions 
de le voir. Elle observoit tous ses pas , 
et se tenoit souvent pour cela aux 
fenêtres de son palais. 

j) Elle vivoit depuis quelque temps 
dans cette pénible contrainte, lors- 
qu'un jour qu'elle l'attendoit pour le 
voir passer devant la porte de son 
appartement, ne pouvant résister aux 
mouvemens de la nature , et à la 
tendresse maternelle , elle se jeta à 
son cou , le baisa et le pressa contre 
son sein. 

» Un des officiers de la chambre du 
roi, qui sortoit en ce moment, fut 
témoin de l'action de la reine, et en 
fut on ne peut plus étonné. Il rentra 
chez le roi en tremblant , et témoi^ 
gnant sa surprise par son air et ses 
gestes. « Qu'j a-t-il , lui dit le roi , et 
que viens-tu m'annoncer ? » « Prince , 
répondit l'officier , que puis - je vous 
annoncer de plus gravée et de plus 
étonnant que ce que je viens de voir de 
mes propres yeux? Ce jeune homme 

VIII. 37 



434 lES aiILLE ET Uî?E NUITS, 

amené récemment de Perse , est l'ob- 
jet des amours de la reine. Je viens 
de la surprendre qui l'embrassoit à 
la porte de son appartement. » 
» Il seroit difficile de peindre l'im- 

Î)ression que ce peu de mots fit sur 
e roi d'Egypte. Il resta d'abord quel- 
que temps immobile,' ensuite il devint 
furieux, déchira ses habits, s'arracha 
ia barbe, et se frappa le visage. Tout- 
à-coup il ordonna c[u'on se saisît du 
jeune homme et de l'esclave qui 
l'avoit amené, et qu'on les renfermât 
dans un cachot^ il sortit de son appar- 
tement , se rendit chez la reine , et 
lui dit en l'abordant : 

« Votre conduite , Madame , est 
vraiment digne de votre naissance , 
et vous soutenez bien la réputation 
de sagesse et de vertu qui vous a fait 
rechercher par les rois des pays les 
plus éloignés. Votre caractère , vos 
inclinations naturelles se manifestent 
parles plus belles actions. «Le sultan, 
renonçant bientôt à Tironie , accabla 
la reine des phissanglans reproches , 
la menaça qu'il se vengeroit d'une 



CONTES ARABES. 4^5 

manière éclatante , de sa perfidie et 
du traître qui le déshonoroit, et la 
quitta brusquement, enflai témoi- 
gnant le plus profond mépris. « 

» Schah - khatoun étoit d'autant 
plus affligée de la colère du roi, qu'elle 
croyoit ne pouvoir se justifier. Elle 
n avoit jamais osé le désabuser sur la 
mort du jeune Malik-schali ; et ce 
qu'elle auroit pu lui dire en ce mo- 
ment, n'auroit passé dans son esprit 
que pour une imposture. Dans cette 
extrémité, elle eut recours à Dieu , et 
lui adressa cette prière : « O toi que 
» l'apparence ne peut tromper; toi 
» qui connois le secret des cœurs, 
» c'est de toi que j'attends quelque 
7> secours , c'est en toi que je met5 
î) toute ma confiance ! » 

» Plusieurs jours se passèrent sans 
que le roi s'arrêtât à aucun parti. Il 
étoit triste et rêveur , et ne pouvoit 
prendre aucune nourriture. Le sup- 
plice de l'esclave et du jeune homme 
ne lui paroissoit pas satisfaire entiè- 
rement sa vengeance : la reine étoit 
encore plus coirpable à ses jeux ; 



436 LES MILLE ET UNE NUITS, 

mais il ne pouvoit se résoudre à lui 
ôter la vie. Son amour pour elle 
sembloit augmenter depuis qu'il 
s'étoit privé du plaisir de la voir ; il 
sentoit qu'en la faisant mourir , il s'ex- 
posoit aux plus affreux regrets,, et que 
peut-être il ne pourroit lui survivre. 

« La nourrice du sultan , qui de- 
meûroit dans le sérail, fut alarmée 
du changement qu'elle remarqua sur 
son visage. C'étoit une femme pru- 
dente et expérimentée , qui passoit 
pour connoitre quantité cfe remèdes 
et de secrets , et en qui le sultan avoit 
ordinairement beaucoup de confian- 
ce. Craignant, cette fois, d'aigrir son 
chagrin , ou qu'il ne voulût pas lui 
en découvrir la cause, elle résolut d» 
s'adresser à Schah -khatoun , qu'elle 
vojoit être dans le même état que le 
roi. « Qu'a donc le sultan , lui dit- 
elle un jour : il par oit acx:ablé de tris- 
tesse, et ne prend presque plus de 
nourriture ? n « Je ne sais , répondit 
Schah-khatoun. » 

« La vieille nourrice ne se rebuta 
pas de cette réponse, et fit tant par 



CONTES ARABES. 407 

ses instances el ses caresses . cjue la 
reine , après lui avoir fait promettre 
le secret , lui raconta son histoire et 
celle de son fils. « Dieu soit loué , 
s'écria la nourrice en se prosternant , 
il ne sera pas difficile de calmer la 
jalousie du sultan et de le détrom- 
per ! » 

«Ma mère, lui dit Schali-klia- 
toun , je vous préviens , et je vous 
jure par ce qu'il j a de plus sacré, 
que j'aime mieux périr avec mon 
fils , cjue de m'exposer , eu lui don- 
nant ce nom , à me voir soupçon- 
née d'imposture , et à m'entendre 
dire que je ne l'appelle ainsi que 
pour couvrir mon déslionneur. Ainsi, 
je crois que la patience et la résigna- 
tion sont les seuls remèdes à mon 
malheur. » 

« Ma fille, permettez-moi ce nom, 
répondit la nourrice touchée de la 
constance et de la délicatesse de la 
reine , j'espère que Dieu fera con- 
noître la vérité , sans vous exposer 
au danger que vous craignez. Je vais 
aller trouver le sultan , et, s'il le faut. 



438 LES MILLE ET UNE NUITS, 

je me servirai , pour le détromper , 
d'un artifice innocent. » 

ce Schali - khatoun remercia la 
nourrice , qui se rendit aussitôt près 
du sultan. Elle le trouva plongé 
dans la plus sombre rêverie , et dans 
le plus profond abattement. « Mon 
fils , lui dit-elle , après s'être assise 
auprès de lui et avoir gardé quel- 
que temps le silence , Tétat où je 
vous vois m'inquiète et me tour- 
mente. Il y a plusieurs jours que 
vous n'êtes sorti , que vous n'avez 
monté à cheval. Si je savois ce que 
vous avez , je pourrois peut-être y 
remédier ? » 

« Tout mon mal , répondit le sul- 
tan en soupirant, vient d'une femme 
perfide cjui a trompé m'a confiance , 
et perdu t'estime que j'avois pour elle. 
Schah-khatoun aime ce jeune Per- 
san arrivé ici depuis peu : un de mes 
officiers les a vus s'embrasser ; mais 
je saurai me venger des coupables ; 
et bientôt leur mort servira d'exem- 
ple à ceux qui seroient assez témé- 
raires pour vouloir les imiter. » 



CONTES ARABES. 4^9 

« Mon fils , repiit la nourrice , une 
femme infidelle ne mérite pas que 
vous vous affligiez à ce point. Vous 
devez punir sans doute 5 mais il seroit 
inutile , peut-être dangereux de vous 
trop hâter. La précipitation engen- 
dre bien souvent le repentir. Les 
coupables sont entre vos mains : ils 
ne peuvent vous échapper. Donnez- 
vous le loisir d'examiner attentive- 
ment cette affaire , et de connoître 
à fond la vérité. » 

c< Est - il besoin d'examen dans 
cette circonstance , répondit le prince : 
Tamour de Schah-khatoun pour ce 
jeune homme n est -il pas constant, 
et n'est-ce pas elle-même qui la fait 
venir ici ? » 

c< Cela est vrai , répliqua la nour- 
rice; mais vous ne pouvez savoir 
encore c^u'une partie de la vérité. Je 
connois un moyen assuré de pénétrer 
dans le cœur de Schah-khatoun , et 
de tirer d'elle l'aveu de toute cetle 
intrigue : consentez seulement à 
employer ce moyen. » ^ 

M J'y consens de grand cœur , re- 



44^ lES MILIE ET UNE NUITS 

pondit le sultan. Que faut-il faire 
pour cela ? » 

«Vous connoissez, continua la 
nourrice , l'oiseau appelé huppe dont 
H est mention dans le chapitre du 
saint Alcoran, intitulé la Fourmi. 
Cet oiseau , qui rapportoit au plus sage 
des rois ce qui se passoit à la cour 
de la reine de Saba , et lui servoit de 
messager, lui indiquoit encore les 
sources d'eau cachées dans [es en- 
trailles de la terre. Il peut pareille- 
ment servir à révéler les plus secrè- 
tes pensées des hommes. Pour cela , 
il suffit de placer le cœur d'un de ces' 
oiseaux sur la poitrine d'une personne 
endormie; elle répond alors dans la 
sincérité de son âme à toutes les ques- 
tions qu'on lui fait, et dévoile ses 
plus secrets sentimens. » 

» Le sultan, enchanté de pouvoir 
découvrir aussi facilement ce qu'il 
desiroit d'apprendre , dit à sa nour- 
rice de se ])rocurer promptement un 
de ces oiseaux , et de lui en apporter 
le cœur. 

» La nourrice se rendit d'abord 



CONTES ARABES. 44I 

chez la reine ; elle lui raconta ce 
qu'elle avoit dit au sultan , la prévint 
qu'il viendroit près d'elle lorsqu'il la 
croiroit endormie , et lui dit de ré- 
pondre avec hardiesse et franchise à 
ses questions, tout en feignant de 
dormir. Elle se fit ensuite apporter 
une huppe, en prépara le cœur, et 
le remit au roi. 

35 Dès que la nuit fut venue , Schah- 
khatoun témoigna qu'elle desiroit se 
coucher plutôt qu'à l'ordinaire, et 
fit semblant de dormir. Le suhan eu 
ajant été informé, entra dans sou 
appartement , impatient ^ de faire 
l'épreuve du secret. Il s'approcha 
doucement du lit , plaça légèrement 
le cœur de la huppe sur le sein de la 
reine , et lui dit : 

« Schah-khatoun , est-ce ainsi 
que vous récompensez mon amour? » 
(c Comment , répondit -elle ! Quelle 
faute ai- je commise '::' » 

« N'avez - vous pas , continua le 
sultan , fait venir ce jeune homme 
pour satisfaire la passion que vous 
avez conçue pour lui ? » « Il est vrai , 



44^ I-ES MILLE ET UNE NUITS, 

répondit -elle, que parmi ceux qui 
vous approchent, je n'en connois au- 
cun de plus aimable, de plus sage et 
de plus fidèle. Mais comment pouvez- 
vous croire que j'aime un esclave ?« 

« Pourquoi donc , continua le roi , 
l'avez-vous embrassé':* n « Parce que 
c'est mon fils , répondit la reine, une 
portion de mon sang , et que la ten- 
dresse maternelle m'a porté à me 
jeter à son cou. » 

» Cette réponse jeta le roi dans le 
plus ^rand étonnement. 

« Comment peut-il être votre fils , 
continua- 1- il, puisque ce fils a été 
assassiné par son oncle Baiavan , ainsi 
que me l'a mandé le roi Soleiman- 
schah son grand-père? » « Il est vrai , 
répondit Schah-kliatoun , qu'il fut 
assassiné; mais le coup n'étoit pas 
mortel , et il fut rappelé à la vie , 
parce qu'il n'étoit pas encore parvenu 
au terme de ses jours. » 

« Le sultan , assez satisfait de cette 
réponse, résolut de se servir du 
moyen qu'elle lui fournissoit pour 
fi'assurer de plus en plus de k vérité. 



COîîTES ARABTS. 443 

Il sortit de l'appartement de la reine , 
fit sur - le - champ venir le jeune 
homme , et chercha sur sa poitrine 
les traces de la barbarie de sou oncle. 
La cicatrice étoit si bien marquée , 
que tous ses doutes se dissipèrent. Il 
embrassa le fils de Schah-khatoun , 
le reconnut pour son propre fils , et 
remercia le ciel de l'avoir préservé 
du crime affreux qu'il alioit com- 
mettre. 

«Vous voyez, ô roi, continua le 
jeune intendant en s'adressant au sul- 
tan Azadbakht, vous voyez que Dieu 
seul a préservé le jeune Mahk- 
schali des dangers auxquels il sem- 
bloit devoir infailliblement succom- 
ber. Votre esclave compte sur la 
même protection , encore plus que 
sur la bonté qui vous fait différer 
ma mort , et sur tout ce que je puis 
vous dire pour ma défense. Oui , j'es- 
père que Dieu fera éclater dans peu 
mon innocence , et confondra la mé- 
chanceté de vos visirs. » 
Le roi Azadbakht , étonné de tout ce 



444 l'Es MILLE ET UNE îiUITS, 

qu'il venoit d'entendre, crut devoir 
différer encore la mort du jeune in- 
tendant , et donna ordre de le recon- 
duire en prison; mais en même 
temps il se tourna du caté de ses 
visirs , et leur dit : 

« Ce jeune homme cherche à se 
soustraire à une mort certaine , en 
vous accusant; mais je ne suis pas la 
dupe de cet artifice : je connois votre 
attachement pour moi, votre zèle 
pour le bien de 1 état, et la droiture de 
vos intentions ; ainsi ne craignez rien 
pour vous. Je prononce , dès ce mo- 
ment, sa sentence. Faites dresser 
une croix hors de la ville , et qu'un 
héraut parcoure les rues, en annon- 
çant , à haute voix , le supplice de 
celui qui a trahi ma confiance et 
abusé de mes bontés. » 

Les visirs furent transportés de 
joie en entendant le discours du roi. 
A peine avoit-il achevé , qu'ils pri- 
rent congé de lui, firent dresser la 
croix , et publier la sentence. Ils plis- 
sèrent ensuite la nuit dans les réjouis- 
sances , se félicitant mutuellement 



CONTES ARABES. 6,lfi 

du succès de leur dernière ruse. 

Le lendemain , qui étoit le onzième 
jour depuis la détention du jeune 
ministre, les dix visirs se présen- 
tèrent de bonne heure chez le roi 
Azadbakht , et lui annoncèrent que 
le peuple étoit rassemblé en foule 
hors de la ville , et attendoit impa- 
tiemment l'exécution de la sentence 
qu'il avoit prononcée , et fait publier 
la veille. Le roi ordonna qu'on fît 
venir le jeune homme. Dès qu'il pa- 
rut , un des visirs ne put s'empêcher 
de dire : 

« Scélérat , il est temps que tu re- 
nonces à la vie, et tu ne dois plus 
maintenant espérer de salut ! » 

« Qui peut , répondit le jeune 
homme , cesser d'espérer dans le 
Tout-Puissant :' Toujours il se plaît 
à secourir l'opprimé ; souvent il at- 
tend pour le délivrer que le danger 
soit à son comble , et il lui fait trou- 
ver la vie au milieu de la mort. L'his- 
toire de cet esclave infortuné con- 
damné injustement à périr, et qui 
fut sauvé au moment même où il 

Yiii. 38 



44^ lES MILLE ST UNE NUITS ,' 

alloit être exécuté , est une preuve 
frappante de cette vérité. » 

« Tu croîs , dit le roi , m'ébranler 
par ta hardiesse et ton éloquence, 
m'abuser par tes paraboles , et apai- 
ser mon courroux par tes discours ; je 
veux bien imposer un dernier effort 
à ma patience : parle encore une fois ; 
mais sois court, et dis ensuite au 
monde un éternel adieu. » 



CONTES ARABES. 447 



HISTOIRE 



D B 



L'ESCLAVE SAUVE DU SUPPLICE. 



«Un esclave condamné injustement 
à la mort , et qui devoit être exécuté 
sous peu de jours, n'avoit pas pour 
cela perdu tout espoir de salut. Il 
mettoit en Dieu sa confiance , et 
s'écrioit sans cesse : « O toi c[ui peux 
changer tout- à-coup le sort des mal- 
heureux , viens à mon secours ! » Le 
roi du pays , dont le palais étoit peu 
éloigné de la prison où l'on renfer- 
moit les criminels , fatigué de ces 
cris, et indigné qu'un coupable osât 
espérer d'échapper au supplice qu'il 
méritoit , demanda quel crime il 
a voit commis ? Ayant appris qu'il 



448 LES MILLE ET UNE NUITS, 

avoit été condamné comme juridi- 
quement convaincu d'avoir participé 
à un assassinat , il le fît venir , lui 
reprocha son impudence et sa folie , 
et ordonna qu'il fût exécuté sur-le- 
champ , quoique la nuit fût alors 
assez avancée. 

« Des soldats s'emparèrent de l'es- 
clave, et le conduisirent hors de la 
ville. Les bourreaux venoient de le 
délier , et se préparoient à l'attacher 
à la croix , lorsqu'une troupe de bri- 
gands bien armés fondit tout-à-coup 
8ur eux. Effrayés de cette attaque 
imprévue, et hors d'état de faire ré- 
sistance , les uns sont pris , les autres 
se réfugient vers la ville. L'esclave, 
abandonné , prend la fuite d'un autre 
côté , court à travers les champs , et 
se retire dans une forêt voisine. 

» Un nouveau danger l'y attendoit : 
il y rencontre un lion d'une gran- 
deur énorme. Cette vue l'épouvante , 
mais ne f empêche pas d'espérer dans 
la Providence. L'animal se jette sur 
lui, l'emporte et le dépose près d'uu 
arbre exlrêmemeut touffu. Il arrachf^ 



CONTES ARABES. 44g 

ensuite l'arbre , sans perdre de vue 
sa proie , le place sur l'esclave , et va , 
dans le plus épais de la forêt, chercher 
la lionne sa compagne. L'esclave sent 
alors augmenter son espoir. Il fait 
effort pour se dégager de dessous 
l'arbre , écarte les branches , et vient 
à bout de sortir de cet espèce de filet 
dans lequel le lion pensoit le retrou- 
ver bientôt. 

» Ce lieu étoit couvert des osse- 
mens et des débris des cadavres de 
ceux qui avoient jusque-là servi de 
pâture au lion. En fuyant à travers 
ces ossemeus , Pesclave vit briller à 
ses pieds un monceau de pièces d'or. 
Il s'arrêta un moment , ramassa avec 
précipitation tout ce qu'il put em- 
porter, et continua à fuir du côté 
opposé à celui vers lequel étoit allé 
le lion. Heureusement pour lui il 
se trouva bientôt hors de la forêt, et 
près d'un village. Il s'y réfugia, se 
reposa le reste de la nuit , et se trouva 
le lendemain à l'abri de tout danger , 
et possesseur d'une somme considé- 
rable. » 



450 LES MILLE ET UNE NUITS , 

Le roi Azadbakht interrompit ici 
le jeune page. «C'est assez, lui dit-il, 
écouter tes discours séducteurs ; l'ins- 
tant de ton supplice ne peut plus être 
différé. » Les bourreaux se saisissent 
aussitôt de leur victime, et Pem- 
mènent hors de la ville , accompagné 
d'une garde nombreuse. Le roi lui- 
même , suivi de toute sa cour , se 
rend au lieu du supplice. 

Le chef des voleurs qui avoit au- 
trefois élevé le jeune homme comme 
son fils , se trouvoit par hasard dans 
la foule rassemblée pour être témoin 
de l'exécution. Il demanda quel étoit 
le criminel ? On lui raconta son his- 
toire , et de quelle manière il avoit 
été fait prisonnier en attaquant une 
caravane , et amené à la cour du roi. 
Le chef des voleurs pensa aussitôt 
que ce jeune homme pouvoit être 
celui qu'il avoit élevé , et qui avoit 
été fait prisonnier dans une circons- 
tance toute pareille. Ses soupçons se 
changèrent en certitude lorsqu'il le vit 
paroître. Il perce aussitôt la foule, 
écarte les gardes, et se jette au cou 



CONTES ARABES. 45 1 

du jeune homme en criant : « C'est 
mon fils, c'est cet enfant que je trou- 
vai au pied de telle montagne , sur le 
bord de telle fontaine ! » 

Azadbakht, frappé de cet événe- 
ment imprévu , et sur-tout du dis- 
cours de cet inconnu , ordonna qu'on 
l'amenât devant lui , et voulut qu'il 
lui racontât tout au long ^e qu'il sa- 
voit de rhistoire de ce jeune homme. 

« Prince , dit l'inconnu , je sais 
qu'en me faisant connoître à vous , 
je m'expose à périr 5 mais mon atta- 
chement pour ce jeune homme l'em- 
porte en moi sur toute autre considé- 
ration , et j'espère que la singularité 
de son aventure et ma tendresse pour 
lui, toucheront le cœur de votre Ma- 
jesté , et exciteront envers nous sa 
clémence. 

» Je fus autrefois chef d'une bande 
de voleurs. Nous trouvâmes un jour 
au pied d'une montagne et sur le 
bord d'une fontaine , un enfant qui 
venoit de naître , enveloppé dans 
une étoffe de soie. Près de lui étoit 
une bourse qui contenoit mille pièces 



402. LES MILLE ET UNE NUITS, 

d'or. Touché de compassion pour 
cet enfant abandonne, je le pris , je 
l'emportai chez moi, et je l'éleViii 
avec autant de soin que s'il eût éié 
mon fils. Lorsqu'il fut devenu grand , 
je l'emmenois dans nos courses et nos 
expéditions. Nous attaquâmes un 
jour une caravane composée de gens 
vaillans et bien armés. Plusieurs des 
nôtres Rirent tués , les autres obligés 
de prendre la fuite. Le jeune homme, 
que je regardois comme mon fils, 
eut honte de fuir, et fut fait prison- 
nier. Depuis ce temps je le cherche 
inutilement de tous côtés. » 

Il n'en falloit pas davantage pour 
convaincre le roi Azadbakht que ce- 
lui qu'il alloit faire périr étoit le fruit 
de son union avec la reine Beher- 
giour. Il se précipite aussitôt de son 
trône , vole vers son fils , et le serre 
dcins ses bras. 

« Cher enfant , s'écrie-t-il , objet 
de toute ma tendresse , j'aliois f im- 
moler moi-même, et bientôt je serois 
mort de douleur et de regrets ! » 

XI détache ensuite les imis du jeune 



CONTES ARABES* 40D 

prince , l'embrasse de nouveau , et 
lui met sa couronne sur la tête. Le 
peuple fait aussitôt éclater ses trans- 
ports ; l'air retentit d'un si grand nom- 
bre de cris , qu'ils épouvantent et 
font tomber çà et là ses légers habi- 
tans. Les tambours et les trompettes 
entremêlent leurs bruits à ces dé- 
monstrations d'alégresse. Le roi et 
son fils sont reconduits en triomphe , 
et rentrent dans le palais au bruit 
des fanfares et des acclamations de 
tout le peuple. 

La reine Behergiour , informée de 
l'heureux événement qui vient de lui 
rendre un fils qu'elle ne cessoit de 
regretter, sort à. sa rencontre , se jette 
à son cou , et l'embrasse en pleurant. 
Azadbacht , pour célébrer un si 
grand bonheur , ordonna qu'on mît 
en liberté tous les prisonniers , et 
que les réjouissances publiques du- 
rassent pendant sept jours. Il fît 
assembler les grands de son royau- 
me , et les principaux d'entre le 
peuple. Il monta sur son trône , et 
^t asseoir à côté de lui le jeune prince. 



454 JLES MILLE ET UNE KUITS , 

On servit ensuite un repas magni- 
fique , dans lequel on présentoit aux 
convives des coupes d'or remplies du 
vin le plus exquis. 

Au milieu de l'alégresse univer- 
selle, les dix visirs seuls étoient rem- 
plis de crainte et dévorés d'inquié- 
tude. « Vous voyez, leur dit le jeune 
prince en se tournant vers eux , com- 
ment la Providence est venue à mon 
secours , et m'a délivré du danger. )» 
Ces mots augmentèrent la frayeur et 
la consternation des dix visirs. Ils 
avoient les yeux fixés contre terre , et 
gardoient un morne silence. « Pour- 
quoi, continua- 1 -il , vos bouches 
sont -elles devenues tout -à -coup 
muettes ? Qu'avez -vous fait de cette 
hardiesse , de cette éloquence avec 
lesquelles vous représentiez au roi 
l'indignité de ma conduite , et vous 
l'excitiez à venger son honneur en 
faisant périr un innocent?» 

Les dix visirs confondus et atterrés 
de plus en plus , attendoient en trem- 
blant leur arrêt. Azadbakht prit la 
parole à son tour , et leur dit : « G ha- 



COîlTES ARA3Ê3. 455 

cnn ici partage ma joie. Les oi-* 
seaux même semblent célébrer mon 
bonheur , et remplissent le ciel de 
chants d'alégresse. Vous seuls , mi- 
nistres pervers , vous gémissez , et 
vous détestez en secret ma félicité. 
Je serois aussi afiligé que vous, si 
j'eusse suivi vos conseils , et la morÉ 
seule eût pu terminer mes regrets . » 

« Mon père , dit alors le jeune 
prince , votre justice, votre pru- 
dence , votre bonté , votre attention 
à rechercher et à examiner la vérité , 
votre lenteur à punir ont triomphé 
de leurs artifices , et vous ont épar- 
gné les cruels regrets que la précipi- 
tation cause trop souvent. Quant à 
moi , tout mon crime aux jeux de 
vos visirs, vint de mon zèle pour 
vos intérêts et pour ceux de votre 
état. Je réprimois leur avarice et leur 
cupidité, en les empêchant de puiser 
à leur gré dans vos trésors. Je suis 
devenu par-là l'objet de leur haine , 
et ils s'étoient ligués pour me perdre.» 

Azadbakht , avant de faire punir les 
dix visirs, voulut récompenser celui 



4o6 LES MILLE ET UNE NUITS , 

à qui il étoit redevable de la conser- 
vation de son fils. Il le félicita d'avoir 
renoncé depuis long-temps au genre 
de vie qu'il avoit d'abord exercé , le 
fit revêtir d'une robe magnifique , et 
lui donna un commandement dans 
lecfuel sa bravoure pouvoit être utile 
à l'état. Non content de lui avoir té- 
moigné sa reconnoissance , il invita 
les grands de son royaume à lui don- 
ner des marques de celle qu'ils dé- 
voient eux-mêmes éprouver. Tous 
s'empressèrent de le revêtir de robes 
précieuses , tellement qu'il ne pou- 
voit les porter toutes , et ne savoit 
que faire de tant de largesses. 

Le roi ordonna ensuite qu'on dres- 
sât neuf croix à côté de celle qui 
avoit été dressée pour le jeune prince, 
et dit à ses visirs : « Perfides con- 
seillers , malheureux imposteurs , de 
quelle excuse pouvez -vous couvrir 
votre crime ? )) 

u Sire répondit l'un d'eux , nous 
chercherions en vain à nous excu- 
ser. Nous avons voulu faire périr un 
rival , nous nous sommes perdus. 



CONTES ARABES. 437 

Le mal que nous lui voulions est 
retombé sur nous; nous avons re- 
cueilli ce que nous avions semé ; 
nous sommes tombés dans la fosse 
que nous creusions sous ses pas. » 

« Les délais seroient ici inutiles , 
reprit Azadbakht , le crime est évi- 
dent , les coupables le confessent, 
et rien ne peut les justifier : le sup- 
plice qu'ils vont subir ne fera que 
mettre fin à celui qu'ils éprouvent 
déjà. » 

Des soldats s'emparèrent aussitôt 
des dix visirs , qui furent exécutés sur- 
le-champ. Les biens qu'ils avoient 
amassés par leurs rapines et leurs 
exactions , furent confisqués au pro- 
fit de l'état. 

Azadbakht fit ensuite prêter ser- 
ment de fidélité à son fils par tous les 
grands du rojaume et les prmcipaux 
du peuple ; il abdiqua l'autorité sou- 
veraùie, et remit en ses mains les 
rênes du gouvernement. 

Scheherazade , en achevant l'his- 
toire des dix visirs, s'aperçut qu'il 
YiiT. *_ 7)g 



458 LES MULE ET tTNE NtJlTS ,' 

n'étoit pas encore jour , et com- 
mença aussitôt le récit de Pliistoire 
suivante : 



PIN DU TOME HUITIÈME, 



TABLE 



DU TOMS HUITIEME. 



iMouvELLES aventures du calife Haroun 
Alraschid, nu histoire de la petite fille de 

Clio^roès Anouschirvan pag. fci 

Le Einiaristan , ou histoire du jeune marchand 

de Fjôgclad et de la dame inconnuf . . 79 

Le médecin et lejpune traiteur deBai^dad. i3o 

Histoire du sage Hicar 167 

Histoire du roi Azadbakht, ou des dix vi- 
zirs . > .... 22r 

Histoire du marchand devenu malheureux. 2^4 
Histoire du marchand imprudent et de ses 

deux enfans sSg 

Histoire d'Abousaber , oa de l'homme pa- 
tient aytJ 

Histoire du prince Behezad 293 

Histoire du roi Dadbin , ou de la vertueuse 

Aroua 5.j5 

Histoire du roi Rakhtzeman SaS 

Histoire du roi Khadjd.'in 35i 

Histoire du roi Reherkerd 340 

Histoire du roi Ilanschah et d'Abouteœam. 353 



etc. 



4^0 TABLE 

Histoire du roi Ibrahiui et o'e sou fila. . S-S 

Histoire de Soleïman-schah * /^o 

Histoire de l'esclave sauvé du supplice! .* /J47 



r I N I) £ LA T A B l E» 



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7721 Les mille et une nuits